AU FIL DES HOMELIES

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SE CONVERTIR À L'ÉCOLE DE JEAN-BAPTISTE

Is 11, 1-10 ; Rm 15, 4-9 ; Mt 3, 1-12
Deuxième dimanche de l'avent – Année A (4 décembre 1983)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Saints de l'Essonne : Saint Jean-Baptiste

Cette prédication de Jean-Baptiste, prédication de repentir et de pénitence, de la réconciliation, est toujours actuelle. Aujourd'hui encore, la voix de Jean-Baptiste s'adresse à nous pour que nous nous repentions de nos péchés, que nous fassions pénitence et nous réconcilions avec Dieu. Or, cette prédication de Jean-Baptiste telle que nous venons de l'entendre dans cette page de saint Matthieu s'articule autour de quatre gestes qui sont comme autant d'étapes successives et caractéristiques de cette réconciliation, de cette pénitence et de ce repentir.

Quatre gestes ou plutôt quatre mouvements, car le premier mouvement ne nous appartient pas : c'est un mouvement qui vient de Dieu : "Le Royaume des cieux se fait proche". Le Royaume de Dieu, c'est-à-dire la venue de Dieu, c'est-à-dire Dieu Lui-même s'approche de nous. Dieu vient à notre rencontre. Dimanche dernier, nous avons médité sur ce surgissement toujours nouveau de la présence de Dieu. Et nous devons dire que la réconciliation de l'homme et de Dieu est d'abord un projet de Dieu, c'est Dieu seul qui veut et peut rétablir ce lien rentre Lui et nous que notre péché a rompu.

Ce n'est pas un hasard si Jean-Baptiste est allé au désert pour y puiser cette parole prophétique qu'il va ensuite proclamer à la face de tout Jérusalem, de toute la Judée et de tout Israël. Si Jean-Baptiste est allé dans le désert, c'est parce que le désert est d'abord le lieu de la proximité de Dieu, le lieu où s'impose à nous cette présence fulgurante de Dieu, éblouissante comme cette lumière du désert où il y a pas d'ombre, forte comme cette chaleur qui dévore. Présence de Dieu brûlante comme cet amour qui n'est pas je ne sais quelle affection douceâtre, mais la flamme même du cœur de Dieu, présence de Dieu, irruption de Dieu, Dieu vient pour nous prendre, Il se fait proche pour que nous soyons proches de Lui, que nous ne soyons pas seuls, mais qu'Il soit Dieu avec nous : "Emmanuel". Tel est le premier mouvement, le premier temps de la réconciliation. Il n'y a pas de repentir sans cette initiative première de Dieu qui vient à notre rencontre !

Le deuxième mouvement caractéristique de la réconciliation s'exprime par ce mot qui nous est familier et que nous trouvons sans cesse dans la bouche de Jean-Baptiste : "Convertissez-vous". Se convertir, c'est aussi un mot dynamique car littéralement, cela veut dire se retourner, faire face à ce quoi l'on tournait le dos se détourner de ce que l'on regardait auparavant. Ce mouvement de conversion, c'est la toute première réponse de l'homme à la venue de Dieu, à ce projet de réconciliation que Dieu inaugure en se faisant proche : parce que Dieu s'approche, nous nous tournons vers Lui. Cette conversion, ce retournement de nous-mêmes, n'est pas d'abord un retournement de notre manière de vivre, c'est cela aussi bien sûr, et c'est souvent ainsi que nous l'entendons, mais pour que puisse ainsi être notre manière de vivre, il faut que soit d'abord retournée, convertie, notre manière de voir. C'est d'abord notre regard, notre vision des choses et du monde qui doit être mise en question. Il faut que la façon dont nous envisageons les choses, notre façon humaine de concevoir notre vie, de concevoir le bonheur et le salut, de concevoir l'ordre et la vérité du monde soit remplacée par la manière dont Dieu voit les choses et qui est la seule véritable vision du monde.

Transformer notre façon de voir ! Mais quelle est cette manière pécheresse de voir qu'il faut ainsi transformer ? Nous voyons toutes choses à partir de nous, comme gravitant autour de nous. Spontanément, parce que nous sommes enfermés dans notre péché nous vivons comme le centre du monde, et tous les êtres nous apparaissent comme se rapportant à nous. C'est pourquoi nous jugeons de toutes choses selon l'intérêt que cela peut avoir pour nous, selon la jouissance que nous pouvons en tirer, nous regardons tout avec avidité. Si nous considérons toutes choses selon l'intérêt et l'avantage que nous pouvons en tirer, nous envisageons spontanément toutes relations avec les autres et aussi avec cet Autre qu'est Dieu comme des relations de force. Entre ce centre du monde que nous sommes à nos propres yeux et l'affirmation que Dieu est le centre du monde, et donc de notre propre vie, il y a incompatibilité. Alors nous ressentons la Toute-Puissance de Dieu comme une force ennemie qui s'attaque à notre privilège, qui sape les fondements de notre autonomie, de notre individualité. Et nous envisageons aussitôt notre rapport avec Dieu, comme un rapport de forces, comme une lutte entre cette tyrannie qui veut s'imposer à nous et ce que nous croyons être notre liberté et notre indépendance qui consisteraient à nous délivrer de cette sujétion, de cette dépendance. Telle est notre façon de voir les choses, et pour nous, la présence de Dieu comme racine, source et but de toutes choses et de nous-mêmes en particulier, va nous apparaître comme un empêchement s'opposant au libre déploiement, à l'épanouissement de ce que nous sommes.

Or, cette vision des choses qui nous est si familière et dans laquelle spontanément nous nous mouvons, est radicalement étrangère à celle que Dieu nous propose. Non pas que Dieu nous propose d'être, à notre place, le centre du monde, mais Dieu nous propose une vision du monde où il ne s'agit pas de rivalité entre des forces qui s'opposeraient pour conquérir je ne sais quelle supériorité. Dieu nous propose une vision du monde qui est celle de la communion, qui est celle de la joie donnée, de l'amour partagé. Dieu n'a jamais voulu régner sur nous, dominer sur nous. Quand nous réfléchissons à notre péché, à cette façon de voir qui est à la racine de notre péché, nous devons toujours revenir au péché originel, cet ancien péché de notre père Adam qui est tout à la fois le point de départ et le prototype, la figure exemplaire de tous nos péchés, car nous ne faisons que rééditer indéfiniment, de cette façon monotone dont on nous parlait dimanche dernier, ce péché toujours le même. Et ce péché c'est toujours d'abord une mauvaise manière de regarder : c'est croire que la communion que Dieu nous propose, cache subrepticement une volonté de puissance et de domination. Alors nous avons envie de nous débarrasser de cette charge, de ce poids, et c'est l'aigreur, l'amertume, la révolte, c'est le repliement sur soi, et finalement la solitude.

C'est une autre manière de comprendre ce désert dans lequel se trouve Jean-Baptiste. Si Jean-Baptiste prêche dans le désert c'est aussi parce que le monde que nous concevons et par conséquent, que nous réalisons en nous et autour de nous, devient un monde de solitude, ce monde désertique où chacun ne vit que pour soi et où tout autre est une menace pour l'autonomie et l'épanouissement du moi. Dieu nous propose au contraire un monde de communion. Et si Dieu vient à notre rencontre, si Dieu se fait proche, c'est pour que nous découvrions le sens de la proximité, pour que nous sachions que notre vérité n'est pas en nous, dans notre solitude et notre prétendue liberté. Notre vérité est dans ce don et cette réception mutuelle, dans cet échange, ce partage qui est l'amour et la vie même de Dieu, son secret profond qui vient pour aimer. Changer notre façon de voir, ne plus considérer l'autre comme un ennemi ou un danger, mais comme une richesse suprême, comme ce bonheur parfait qui nous est proposé, qui nous est offert, qui nous attend et vers lequel nous devons nous ouvrir. Se convertir, c'est-à-dire d'abord convertir son cœur, convertir les pensées de notre cœur, tel est le deuxième mouvement de cette démarche de réconciliation.

Alors vient le troisième temps. Jean-Baptiste plongeait les pécheurs dans les eaux du Jourdain et eux s'immergeaient dans ces eaux en confessant leurs péchés. Le troisième mouvement de notre réconciliation avec Dieu, ce sera de nous plonger avec notre péché dans cette présence de Dieu qui vient. Car Jean-Baptiste le dit bien : "Moi je vous baptise, je vous plonge dans l'eau ; mais c'est comme une annonce, comme un signe de cet autre baptême par lequel le Messie vous plongera dans la présence de Dieu, dans l'Esprit même de Dieu, dans l'Esprit Saint qui est amour, qui est feu, ce feu qui dévore le désert". Se laisser plonger avec tout ce que nous sommes, avec toutes nos misères, nos pauvretés, dans cette présence vivifiante, dans cette lumière éblouissante de Dieu, nous laisser immerger dans l'amour de Dieu. Nous ne pouvons pas rester avec notre sécheresse dans notre solitude, dans notre désert. Si nous voulons que notre vie soit changée, que cette conversion de notre cœur, de notre façon de regarder toutes choses soit une conversion de toute notre vie, il faut que nous acceptions d'être noyés dans la présence de Dieu, immergés totalement dans son amour dévorant. Il faut nous laisser prendre, saisir, envahir, imprégner, nous laisser complètement transformer par cette venue de Dieu, par cet amour radicalement étranger à la solitude de notre péché pour devenir des êtres de communion. Tel est le troisième mouvement, celui que le geste même de Jean-Baptiste a rendu le plus caractéristique et qui reste pour toujours la signature et la désignation de la mission de Jean-Baptiste et de sa propre personne : le baptiseur, celui qui plonge dans le Dieu qui vient.

Et alors seulement peut se produire le quatrième mouvement de notre réconciliation. Si Dieu est venu vers nous, si nous nous sommes laissé retourner vers Dieu, si nous nous sommes laissé plonger dans la présence de Dieu, alors nous pouvons fructifier en fruits de vrai repentir, de vraie réconciliation, porter des fruits d'une authentique pénitence comme le demande Jean-Baptiste. Alors parce que nous sommes plongées dans l'amour de Dieu, notre vie, notre agir sont réellement changés, réellement nouveaux. Au lieu de rester des êtres stériles et désertiques, repliés sur eux-mêmes, nous allons germer, bourgeonner, donner des fleurs et des fruits. Le texte de l'évangile nous donne une autre image qui signifie la même chose, c'est cette mise en route vers le Dieu qui vient. On nous dit que tout Jérusalem et toute la Judée venaient vers Jean-Baptiste, dans ce désert, à la rencontre de Dieu. C'est ce que nous chantions au début de cette eucharistie : "Peuple de Sion, marche à la rencontre de ton Dieu". Se mettre en route, en marche vers Dieu aller à sa rencontre pour que s'établisse cette communion entre Lui et nous qui sera vivifiante, qui produira ces véritables fruits, résultat de la vivification de notre être par l'amour de Dieu. C'est en étant fécondés par cet amour de Dieu, quand toutes les énergies de notre être sont réellement transformées de l'intérieur par la présence de l'amour de Dieu, c'est alors que nous pourrons agir, non pas en fonction de cette fausse vision du monde qui était la nôtre et qui est la racine de notre péché, mais agir en fonction de ce projet de communion et de réconciliation qui est celui de Dieu et que nous avons tant de mal à comprendre et que nous ne voulons pas comprendre.

Frères et sœurs, aujourd'hui encore, nous sommes comme ce peuple qui ne savait pas attendre son Dieu, comme ce peuple que Jean-Baptiste convoquait au désert. Nous sommes comme Adam lui-même dans le paradis, qui ne comprenait pas le projet de communion et d'amour de Dieu. Aujourd'hui encore nous avons besoin d'être convertis, d'être réconciliés. Aujourd'hui encore la voix de Jean-Baptiste s'adresse à nous et nous appelle à entrer dans cette dynamique de la conversion, dans ce mouvement de Dieu qui vient vers nous, qui nous retourne vers Lui, qui nous plonge en Lui, qui nous fait porter des fruits qui sont ses propres fruits.

Que cet Avent où nous marchons vers le Seigneur qui vient soir vraiment pour nous le temps de la conversion telle que Jean-Baptiste nous l'enseigne.

 

AMEN

 
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