AU FIL DES HOMELIES

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LES CHEMINS INTÉRIEURS DE L'OBÉISSANCE

Is 11, 1-10 ; Rm 15, 4-9 ; Mt 3, 1-12
Deuxième dimanche de l'avent – Année A (7 décembre 1986)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

L'obéissance est encore et toujours une vertu de la vie chrétienne. Je voudrais m'adresser ce matin à ceux d'entre nous qui sont lassés, peut-être de la vie, en tout cas de la foi, à ceux qui sont fatigués de ne pas avancer dans la conversion, désenchantés par leur propre vie baptismale et spirituelle, ceux qui ont l'impression d'être plus ou moins rabougris, et pouvant se comparer à une souche qui sommeille et d'où ne sortira plus de rameaux, à ceux qui sont saisis par la lassitude, par la lenteur, par la langueur, par la monotonie. Je sais très bien qu'en disant cela, je touche des réalités qui sont les vôtres parce que je sens parfois, en vous écoutant, combien ceci est loin d'être absent de votre vie. Mais plus encore, je voudrais m'adresser à ceux d'entre nous qui vont se reconnaître dans ces quelques phrases du livre de la Sagesse et qui tracent le portrait des impies : "Nous nous sommes rassasiés dans les sentiers de l'iniquité et de la perdition, nous avons traversé des déserts sans chemins, et la voie du Seigneur, nous ne l'avons pas connue. A quoi nous sert notre orgueil, notre prétention ou nos richesses?"

Soit que nous soyons comme des souches qui sommeillent, soit que nous errions dans ce monde sans trouver, ou plutôt en refusant de suivre le chemin du Seigneur, les uns et les autres nous portons tous dans notre propre vie ces caractéristiques-là. C'est pourquoi, ce matin, je voudrais que nous méditions sur l'obéissance.

L'obéissance se révèle d'abord comme une disposition par rapport à nos origines. Au début du monde, la terre était vague, vide et chaotique, elle n'était pas habitable, mais l'Esprit de Dieu planait, signe et annonce de la fécondité. La souche d'un arbre c'est le symbole d'une vie qui a été coupée et qui est réduite au plus bas, à la surface de la terre. Sur la sou­che de Jessé va fleurir un rejeton. Et le livre du pro­phète Isaïe nous dit que sur celui-ci reposera l'Esprit, l'Esprit aux multiples dons : la sagesse et l'intelli­gence, le conseil et la force, la connaissance et la crainte de Dieu. Puis dans ce désert où la voix du Baptiste s'élève, désert de solitude et de stérilité, de mort, sans but, sans horizon, sans pluie, il est annoncé un baptême dans l'eau et dans l'Esprit.

Frères et sœurs, dans la foi chrétienne, notre obéissance est celle d'hommes, de femmes qui sont bien souvent comme des souches, ou ressemblent à un monde intérieur chaotique, vide et vague, ou encore à un désert sans piste, ni puits, sans fleurs, ni fruits. Mais il y a toujours, à cause de la fidélité et de l'amour de Dieu, l'Esprit Saint, c'est-à-dire l'amour de Dieu, la vie de Dieu qui plane comme un souffle à l'intérieur de nous-mêmes, comme une racine vivante qui va puiser sa sève profondément, dans le cœur de Dieu. Il y a toujours un baptême d'eau et d'Esprit dans les lieux les plus déserts et les plus solitaires et les plus tristes ou les plus tragiques de notre vie. L'obéis­sance à laquelle je vous appelle, c'est l'obéissance à cette présence originelle de l'Esprit Saint quelle que soit votre vie, votre cœur, votre intérieur. Et même, si vous ressentez parfois très fortement la fragilité, la faiblesse, la souffrance, la proximité de la mort, j'al­lais dire "tant mieux", car ainsi vous pourrez appuyer votre vie, non pas sur vous, mais sur Dieu, Créateur de tout être. Et si vous sentez dans votre vie la brûlure du péché, de la misère, de ces fautes plus fortes que nous, de cette conversion qui ne vient jamais, "tant mieux", car vous pourrez ainsi vous appuyer non pas sur vous-mêmes, qui ne cessez de vous perdre, mais sur Dieu qui ne cesse de vous sauver dans la régéné­ration de l'Esprit Saint.

Oui, frères et sœurs, voilà l'obéissance : non pas en fonction d'une loi, mais dans le don d'une grâce, comme le dit Saint Paul dans l'épître aux Ro­mains : "Vous n'êtes plus sous la loi, mais sous la grâce". La grâce, le don incessant de l'amour de Dieu depuis les premiers temps de la création jusqu'à au­jourd'hui, car nous sommes toujours dans ce temps de la création où Dieu doit faire planer son Esprit pour rendre habitable notre monde, notre cœur et notre vie, le don du même Esprit, comme au jour de la Ré­demption, lorsque le Christ mourant sur la croix donne son Esprit, et nous sommes toujours au premier jour de la Rédemption, car le Christ meurt encore pour nos péchés, pour nos stérilités, pour nos fautes. Mais l'Esprit est sans cesse donné pour que nous puis­sions, dans cette mort, vivre et toujours revivre.

L'obéissance, dans la foi chrétienne, ce n'est pas d'observer un ensemble de normes morales, mais de croire qu'au fond de notre vie il y a un rejeton de vie divine, croire que dans le désert de notre vie, il y a un chemin qui va vers Dieu, mais plus encore, croire que ce rejeton, c'est le Christ Lui-même, car Il a dit : "Je suis la vie", ainsi, ce qui doit grandir en nous, ce n'est pas notre sainteté, notre conversion, mais ce rejeton qu'est le Christ. Nous devons dire comme Jean-Baptiste : "Il faut qu'Il croisse et que je dimi­nue". Croire qu'il y a un chemin dans notre vie, c'est croire que ce chemin est tracé par Dieu Lui-même car Il ne cesse de venir dans notre cœur. Et sa venue sans cesse marque la trace des pas que nous devons suivre, car Il est le chemin, parce qu'Il est la fin. L'obéissance dans la foi chrétienne, c'est cette adhésion, ce consentement à une présence de Dieu qui ne vient plus sur des chemins terrestres, mais sur les chemins de l'intériorité de l'homme. Là, il n'y a qu'une seule façon d'y rencontrer Dieu, c'est de suivre ces chemins jusqu'au bout, jusqu'à la fin. Saint Grégoire de Nysse dit simplement : "Suivre Dieu dans le chemin qu'Il trace en nous, c'est cela déjà voir le salut de Dieu".

Frères et sœurs, nous nous trompons souvent sur notre vie chrétienne. Nous aimerions bien que la conversion soit rapide, fulgurante, gratifiante, nous aimerions bien que Dieu fasse pousser immédiate­ment et le tronc et les branches et les feuilles et les fruits pour que nous puissions nous en rassasier, nous aimerions bien que tout se fasse très vite, rapidement. Mais non, ce n'est pas la loi de la vie. La vie mûrit, grandit lentement, laborieusement, douloureusement, mais c'est cela le vrai chemin de la liberté et de la gloire que Dieu veut ouvrir en nous. Nous nous trom­pons souvent sur notre vie parce que nous aimerions qu'elle se passe comme nous le voulons. Non, elle ne se passera jamais comme nous voulons, mais selon la volonté de Dieu à laquelle nous sommes soumis, car le rejeton est soumis à la vie de sa racine, et celui qui marche sur le chemin doit se soumettre au tracé du chemin, que cela lui convienne ou non. De cette obéissance, il nous faut de temps en temps nous rap­peler, non pas comme une manifestation de l'autorita­risme de Dieu, mais comme une invitation à la ren­contre de Dieu. Lui-même obéit au rythme de notre vie, voyez, Il ne nous bouscule pas, et même si la cognée est à la racine de l'arbre, l'arbre ne sera pas coupé, si la mèche fume encore, elle ne sera pas éteinte, car Dieu sait bien mieux que nous nos diffi­cultés, nos lenteurs, nos aigreurs, nos décourage­ments.

Alors, frères et sœurs, si la vie nous fatigue, et il y a de quoi parfois, si notre conversion ralentit l'élan de notre foi, il y a de quoi, je vous en supplie, ne nous laissons pas décourager devant la souche immobile que nous sommes souvent, ne nous laissons pas décourager sur le désert qui entoure notre pauvre chemin, car nous n'y sommes jamais seuls, quelqu'un nous y devance, quelqu'un nous y attire, et dans la mesure où nous l'accueillons, nous avançons. Ce n'est pas plus compliqué que cela, mais simplement il faut accepter de ne pas faire route tout seul, de ne pas cultiver seul, mais de devenir le chemin d'un autre, de devenir le champ d'un autre : Dieu. Nous sommes appelés, je crois, à cette fidélité, à cette obéissance, à ce consentement, à cette humilité, le serviteur n'est pas plus grand que son maître, à cette patience des saisons qui lentement fait fructifier ce qu'il y a en nous. Mais nous n'en cueillerons pas tout de suite les fleurs ni les fruits. Peu importe, l'essentiel étant que Dieu soit là et que ce soit Lui-même qui donne la fécondité et qui ouvre le chemin. Au livre du prophète Isaïe, et dans celui de Jérémie, Dieu nous murmure : "La cigogne, dans l'air, connaît sa saison, l'alouette, l'hirondelle et la grue observent le temps de leur mi­gration, le bœuf connaît son bouvier, l'âne la crèche de son maître, et toi, mon peuple, tu ne connais pas ton Dieu."

Frères et sœurs, je vous appelle à cet instinct de la foi qui n'est pas "bête" du tout, mais qui est cette condition sine qua non pour que nous puissions re­trouver le sens d'un Dieu proche, d'un Dieu intérieur qu'il ne faut pas aller chercher ni dans les hauteurs, ni au-delà des mers, ni dans les profondeurs, mais, comme Il le dit Lui-même, dans notre cœur et sur nos lèvres, car le chemin qu'Il trace, comme nous le dit le psaume, n'est pas un chemin de grandeurs, ni de pro­diges, mais le chemin d'un amour humble et mysté­rieux qui déjà est tracé au cœur même de notre cœur, un chemin d'humilité, de patience et d'obéissance, ces dispositions du Fils de Dieu qui doivent devenir les nôtres. "Ayez en vous les sentiments qui sont dans le Christ Jésus". La foi ne sera jamais une évidence. Peu importe, elle sera toujours ce silence intérieur d'un Dieu qui nous attend, d'un Dieu qui nous attire, qui nous crée, qui nous sauve, d'un Dieu qui vient et qui n'attend qu'une chose : que nous venions vers Lui simplement comme un enfant, dans la paix, dans la confiance.

 

AMEN

 

 

 
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