AU FIL DES HOMELIES

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VIBRER A L'ÉTERNELLE INNOCENCE ET A L'ÉTERNELLE JOIE DE DIEU

Ba 5, 1-9 ; Ph 1, 4-6+8-11 ; Lc 3, 1-6
Deuxième dimanche de l'avent – Année C (4 décembre 1988)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
(à l'occasion de la Mort du P. Thierry Becker, le jeudi 1er décembre)

 

Jamais un homme n'avait été autant attendu : 2000 ans d'Ecriture, 2000 ans de cœur brisé ou de cœur confiant, qui ont tracé le chemin dans l'humanité de l'attente d'un Messie. Chose unique dans l'histoire de notre humanité que Celui qui a forgé le cœur d'hommes d'un peuple élu parmi les autres nations que Dieu s'était choisi et à qui Il avait annoncé, année après année, épreuve après épreuve, gloire après gloire, un Sauveur, un Sauveur non pas simplement pour eux, pour ce peuple juif, mais un Sauveur pour tous les hommes et pour tous les temps. Et jamais aussi cet homme si désiré et si déconcertant à la fois selon les Ecritures, car Il pouvait s'appeler Roi, Roi glorieux, Seigneur des Seigneurs et Serviteur souffrant et homme familier de la souffrance, jamais aussi cet homme n'a finalement autant déçu. Le Christ semble prendre la partie pour le tout : Il parle à douze apôtres et non pas à des milliers d'hommes, Il prêche à trois mille hommes, mais non pas au peuple juif tout entier, Il vit à peine trente ans, trente-trois ans peut-être, même pas un demi-siècle. On a l'impression qu'il y a derrière sa vie comme une certaine sobriété un peu surprenante, en tout cas très décevante pour ceux qui attendaient cet avènement définitif, et qui s'en étaient fait une idée à l'avance. Il a même ressuscité peu de monde, Il aurait pu s'arranger pour que des milliers de gens profitent de cette puissance qu'Il avait en Lui, mais Il ne l'a fait que pour trois personnes : la fille de Jaïre, le fils de la veuve de Naïm et son ami Lazare, sans compter Lui-même. De même Il n'a rassemblé ses apôtres pour la Cène qu'une seule fois, etc... Il n'est pas venu comme un clochard de la rue ni comme un prince, mais comme un homme moyen, avec un métier, avec un père parmi les hommes, avec une mère. Et comment voulez-vous que cet homme-là ne déçoive pas ? Il est vrai que, dans les Ecritures, Il avait commencé par dire, tout en annonçant sa venue, que cette venue ne serait pas comme celle que les hommes pouvaient imaginer et qu'elle serait même, comme de l'intérieur, une autre venue, un autre avè­nement et qu'il fallait pour ça parler de cœur à cœur, murmurer de cœur à cœur et de confidence en confi­dence. Et c'est ainsi qu'Il avait commencé par dire à Abraham : "Tu vois, il te faut quitter ton pays pour aller plus loin". Et il est vrai qu'Abraham avait écouté cette voix inimaginable et s'était mis en route. Puis Il lui fait cette promesse de lui donner une postérité aussi nombreuse que les étoiles du ciel, et le fils, le seul fils, l'unique fils tant attendu, d'une attente qui ressemble tellement à notre attente, à l'attente des hommes d'un Messie, "Ce fils chéri, prends-le, monte sur la montagne de Moriah et offre-le en holocauste".

Pourquoi cette épreuve terrible ? Pourquoi Dieu force-t-il ces hommes ? Où voulait-il les mener? Le Seigneur avait commencé par travailler de l'inté­rieur, à "torturer" de l'intérieur le cœur de l'homme en lui disant : "ta façon de me répondre c'est une façon belle mais encore trop humaine. Tu veux me répondre en faisant quelque chose, en produisant une oeuvre, tu veux y donner ta générosité, toute ta morale, tout ton être, et c'est vrai que tu commences par me répondre en me donnant ce que tu as. Tu prends tes bagages, tu prends tes affaires, tu quittes ton pays, tu quittes ta vie, tu vas plus loin, et moi qui suis ton Dieu, je te demande encore autre chose, de te dépouiller encore plus, de devenir cet homme nu, car a ce moment-là seulement, tu seras cet homme véritable à qui je pour­rai dire qui je suis. Car je voudrais que tu réalises qu'il n'y a qu'une chose qui compte, mais qu'elle est sou­vent douloureuse à comprendre, et que cette chose n'est pas de l'ordre de l'avoir, ni pour toi, pour moi, mais elle est de l'ordre de l'être : c'est notre relation à tous les deux. Il n'y a qu'une chose qui compte dans ta vie, et je souffre de te dépouiller encore plus, mais il me faut aller jusque-là si je veux que tu comprennes pourquoi je vais envoyer mon Fils qui sera ma chair et qui sera ce que Je suis. Pour que tu le comprennes vraiment, J'ai ajouté des épreuves, Je le sais, toi, homme de l'Ancien Testament, pour que tu découvres que la seule chose qui tiendra dans ce monde, c'est la relation entre toi et Moi, et que la seule chose qui compte, c'est que tu reconnaisses que, malgré ces épreuves, et en fait à cause de ces épreuves, tu croies toujours en ma puissance et en ma transcendance".

Je prends un exemple parmi ces sages de l'Ancien Testament : Job qui, après d'incroyables épreuves qui lui tombent dessus, qui vont des razzias des Sabéens ou des Chaldéens, ou encore de la fou­dre, et du vent violent qui tuent ses animaux, ses en­fants, Job qui répondra : "le Seigneur avait donné, le Seigneur a repris, que le nom du Seigneur soit béni". "Que le nom du Seigneur soit béni. Ce qui compte plus que mes épreuves, c'est que tu es, toi, Dieu, même si tu fais tout pour me faire blasphémer, pour­rait dire Job en des termes plus modernes, je Te béni­rai quand même, malgré tout cela". "Aucune douleur, dit Job, aucun dépouillement, dit Job, ne me fera douter de ta bonté et de ta puissance. Même si je ne le comprends pas".

Et il est vrai, frères et sœurs, que tous ces hommes de l'Ancien Testament marchaient sans sa­voir ce que nous savons. Mais allons jusqu'au bout de cette longue file, allons jusqu'à Pierre qui dira, en réponse à ce que demande Jésus quand Il lui dit : "Mais qui suis-je ?" Et Pierre dira : "Tu es le Christ le Fils du Dieu vivant". Derrière ces épaules, derrière ces yeux, derrière ces sourcils, derrière cette tunique, dans une foi inimaginable, c'est ce qui fait que Pierre est Pierre, Pierre confesse que cet homme qui est là, qui va le déconcerter, qu'il reniera même, qui va le décevoir au fond de son cœur, car il faudra l'Esprit pour qu'il rentre dans sa vie, Pierre confesse que cet homme, derrière ce qu'Il leur avait dit, derrière cette parole puissante, est le Maître de l'histoire, le Sei­gneur des seigneurs, le Roi des rois, celui qui veut le bien pour chaque homme.

Frères et sœurs, dans notre vie d'aujourd'hui nous nous sentons souvent quelque peu dépouillés de ne pas sentir, de ne pas réaliser cette présence de Dieu. Mais qu'en était-il pour les hommes de l'Ancien Testament, qui ne savaient même pas que le Christ, l'oint, passerait par les souffrances pour les transfigu­rer et qui devaient vivre ces souffrances, ces épreuves comme la purification de leur être afin qu'ils décou­vrent que Dieu restait transcendant malgré cela et que seule comptait leur relation d'alliance entre Lui et eux. Nous savons maintenant que Dieu nous a précédés sur ce chemin et que, non seulement Dieu est tout-puis­sant et reste tout-puissant, mais encore Il veut nous emmener dans sa vie pour nous faire partager cette vie. Alors frères et sœurs, je ne dis pas cela pour que nous nous consolions à faible prix d'être après l'avè­nement du Christ, mais je voudrais que nous nous inscrivions avec notre chair d'hommes d'aujourd'hui, avec sa douleur, sa peine ou sa joie d'aujourd'hui, dans l'immense sillon creusé par la foi de tous ceux qui nous ont précédés. Car à force de nous précéder, ils nous tirent vers le Christ, ils sont devant nous, tous ces ancêtres qui ont, dans leur cœur, dans leur chair, dans leur vie, proclamé que l'être de Dieu est plus important que leur avoir sur cette terre.

Je voudrais terminer ce sermon avec un hommage simple et personnel à Thierry Becker, un jeune prêtre d'Arles qui est mort jeudi, en citant quel­ques phrases d'une petite lettre qu'il avait écrite. En­tendez ces mots, il les avait écrits de son vivant, en­tendez ces mots aujourd'hui, alors qu'il est en Dieu : "La sainteté c'est suivre Jésus, tu n'y parviendras pas en luttant, mais en adorant. L'homme qui adore Dieu reconnaît qu'il n'y a de tout-puissant que Lui seul, il le reconnaît et il l'accepte, profondément, cordiale­ment. Dieu est. Cela suffit et cela le rend libre. Si nous savions adorer, rien ne pourrait véritablement nous troubler, nous traverserions le monde avec la tranquillité des grands fleuves. Ne te préoccupe pas tant de ta pureté, de la pureté de ton âme, tourne ton regard vers Dieu, admire-le, réjouis-toi de ce qu'Il est, Lui, toute sainteté. Bénis-le à cause de Lui-même, c'est cela avoir le cœur pur. Et quand tu es ainsi tourné vers Dieu, ne fais surtout pas un retour sur toi-même, ne te demande pas si tu es avec Dieu. La tris­tesse de ne pas être parfait, ou de se découvrir pé­cheur est encore un sentiment humain, trop humain. Il faut élever ton regard plus haut, beaucoup plus haut, car il y a Dieu, l'immensité de Dieu et son inaltérable splendeur. Le cœur pur est celui qui ne cesse d'adorer le Seigneur vivant et vrai, car il prend un intérêt profond à la vie même de Dieu, et il est capable au milieu des pires misères et des pires épreuves de vi­brer à l'éternelle innocence et à l'éternelle joie de Dieu".

 

AMEN

 

 

 
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