AU FIL DES HOMELIES

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NOUS SOMMES NOTRE SENSIBILITÉ

Is 11, 1-10 ; Rm 15, 4-9 ; Mt 3, 1-12
Deuxième dimanche de l'avent – Année A (10 décembre 1989)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Il y a quelque chose d'extravagant ou d'un peu démesuré dans le personnage de Jean-Baptiste. Et nous avons pris l'habitude de le laisser dans le cadre de l'évangile afin qu'il n'approche pas trop notre monde contemporain. De fait il ne serait pas de très bon ton d'entendre un homme vêtu de peaux de bêtes se mettre aux carrefours des villes et des villages en nous criant dans les oreilles qu'il faut nous convertir. Nous pourrions lui répondre gentiment que nous le savons déjà. Nous sommes déjà au courant et ce n'est pas la peine de hausser tellement le ton, nous savons déjà que nous sommes en retard sur cette conversion. C'est vrai qu'il y a dans Jean-Baptiste une sensibilité qui fait que nous voulons le laisser un peu comme en marge. Dans l'évangile, il y a des gens bien plus sym­pathiques que lui, bien plus "approchables". Mais ce Jean-Baptiste dont on ne sait pas grand-chose si ce n'est qu'il a tressailli dans le sein de sa mère et qu'en suite il se met à crier et à vociférer, en injuriant même les gens qui l'approchaient puis qu'il les appelle : "vi­pères", ce qui n'est pas très agréable pour nous. De lui, nous ne savons pas grand-chose, sinon que la fin de sa vie est aussi dramatique que les cris qu'il lançait dans le désert.

Une démesure, une sensibilité, une passion. Et pour nous autres, êtres raisonnables du vingtième siècle, c'est un personnage du passé. Heureusement il n'est qu'à la porte de l'évangile, vient après lui Jésus, c'est bien plus sage. J'ai envie de dire ou il a envie de nous dire que nous nous trompons quelque peu sur la façon d'être dans l'évangile ou d'être de l'évangile, comme si nous étions davantage notre raison que no­tre sensibilité, comme si la passion n'avait pas à voir avec la conversion. Et c'est vrai qu'il y a dans Jean-Baptiste un bloc tout à la fois fait d'énergie et d'humi­lité, mais un bloc tout entier, une passion tout entière ordonnée à la venue de quelqu'un d'autre, comme si tout l'être qu'il était, était ordonné, avec la fougue qui est la sienne, une seule chose inviter les hommes à la conversion et attendre. Il y a dans l'homme Jean-Bap­tiste une sorte de consentement à être totalement ce passionné, comme si sa passion fondamentale qui était la sienne avait trouvé matière à s'exprimer dans l'attente du Messie, comme si sa sensibilité qui était certainement celle d'un homme vigoureux ou d'un homme qui ne pouvait se contenter de tiédeur, trou­vait à s'épancher, à s'exprimer fondamentale ment dans cette attente.

C'est peut-être une leçon pour nous qui pla­çons souvent notre vie chrétienne du côté d'un en­semble de choses raisonnables et non pas du côté de la passion. Je crois fondamentalement que le génie du christianisme est d'avoir survolé toutes ces définitions de l'homme raisonnable et d'avoir atteint l'homme à ses racines passionnelles, de l'avoir touché à l'endroit même où il ne voulait pas forcément se trouver défini. Mais comment voulez-vous, frères et sœurs, rejoindre Jean-Baptiste et tous ceux qui vont suivre si nous n'acceptons pas d'être aussi des hommes de passion et dont la passion se trouvera or donnée par cet évangile et par cette attente ? Nous avons bien l'habitude, les uns et les autres, de cantonner ou d'enfermer, de tenir à l'écart ou au secret nos passions. Un poète écrivait : "Nos vertus ne sont que des passions ordonnées comme nos vies des passions désordonnées". Cela change tout. Cela change tout parce que ça suppose un consentement fondamental à ce que nous sommes dans l'intégralité de ce que nous sommes pour que cette intégralité serve l'évangile et non pas une petite partie de nous-mêmes de l'ordre du raisonnable. Cela change tout parce que nous nous rendons compte que nous ne sommes finalement qu'en surface convertis et qu'il y manque ce long couloir sombre ou lumineux, ça dépend de nous, qui est le siège de nos passions. Et de ce fait nous nous rendons compte souvent lorsque tel ou tel est soumis à des passions qu'il y a comme un désordre à l'inté­rieur de lui-même, et lorsque par malheur ces pas­sions désordonnées parviennent à s'exprimer, on trouve l'homme dans un chaos terrible, ce qui prouve bien que nous avons à or donner ces passions et que si elles sont des énergies qui battent de l'aile ou qui se cognent aux fenêtres de notre être, elles sont faites non pas pour nous empêcher de vivre et pour nous faire botter dans la vie, mais elles sont faites pour nous donner l'énergie de nous ordonner à quelqu'un d'autre, à quelque chose d'autre qui est à l'extérieur de nous-mêmes.

Et il est beaucoup plus exact de dire que nous sommes notre sensibilité que notre raison. Vous avez constaté comme moi que les conseils marchent peu, les conseils utiles n'est-ce pas, nous avons beaucoup de conseils à nous donner les uns aux autres, mais ils ne fonctionnent pas très bien. Les seuls conseils qui fonctionnent ce sont ceux que nous nous donnons à nous-mêmes ou ceux qu'on sait nous donner suffi­samment intelligemment pour que nous puissions les faire nôtres. Cela est vrai, cela marche mieux. Nous sommes les seuls capables d'entrer dans notre maison "passionnée" qui est notre demeure intérieure. Nous sommes les seuls à pouvoir rentrer en nous pour apai­ser, ordonner, orienter et non pas nier nos passions. Car il y a en nous des choses dans l'ordre du noir n'est-ce pas ? Qui en nous n'a pas eu quelque plaisir, oh même inconscient, au mal qui arrive à quelqu'un qu'on n'aime pas tellement, ou encore ces fameux désirs de vengeance un peu comme ce monsieur au sommet d'une montagne qui disait : "Seigneur j'ai pardonné à tout le monde, mais j'ai gardé la liste". Toutes ces choses sont en nous, mais elles sont mal orientées, comme des énergies réelles mais funestes, mais qui peut-être ont été créées pour être bonnes. Mais qui dans le désordre dans lequel elles ont été laissées nous remuent en tous sens et nous n'avons qu'une idée, c'est de cadenasser l'ensemble, de nous tenir à la surface de nous-mêmes pour empêcher que ce vague mouvement des lames de fond de notre vie ne nous fasse tanguer sur l'océan de notre vie.

Alors, frères et sœurs, à la lumière de Jean-Baptiste qui ne s'est pas donné la peine de cadenasser sa passion, mais qui au contraire l'a orientée vers l'extérieur, essayons de reprendre le chemin de notre propre être, de refaire ce que j'appelle ce consente­ment fondamental à ce que nous sommes. C'est vrai que nous naissons sans avoir à dire oui, sans à consentir, de même pour mourir nous n'avons pas à consentir. Mais la vie terrestre est faite pour que nous formulions jour après jour, dans une répétition sou­vent laborieuse le consentement à ce que nous som­mes, non pas le consente ment pour cadenasser l'en­semble, mais un consentement à l'ouverture, au dé­voilement, à l'apaisement de l'intégralité de ce que nous sommes, et notre vie terrestre, notre être, c'est une histoire pour apprendre à dire oui à ce que nous sommes afin que ce que nous sommes s'ordonne à ce pourquoi il est la gloire de Dieu. Et Jean-Baptiste nous met sur cette voie-là, et entendre la voix de la conversion, c'est entendre l'ordonnancement de tout ce que je suis à quelqu'un d'autre qui est le Seigneur.

Pour terminer, il y a dans la vie une expé­rience fondamentale qui pourrait nous aider à com­prendre le fait de mettre en ordre ou en harmonie, c'est la musique. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, il y a des morceaux de musique dans ma vie que j'ai tellement aimés que je les ai écoutés des centaines de fois, c'est-à-dire qu'on les remet inlassablement parce qu'on a l'impression qu'ils parlent tellement au fond de nous-mêmes qu'il faut recommencer. La mu­sique, qu'est-ce que c'est ? si ce n'est qu'un ensemble de choses ordonnées, harmonieusement ordonnées et si finement et subtilement ordonnées qu'ils entrent en harmonie profonde avec les vibrations de mon être. Et la "mise en phase" de cette harmonisation de mes vibrations apaise, ordonne, ouvre toutes mes passions les plus folles à l'intérieur de moi-même. Et nous trouvons là une expérience dans la vie qui nous per­met de comprendre que nous sommes souvent mûs de l'intérieur par les passions que nous ne pouvons pas dominer, mais qu'il y a des moyens comme la musi­que qui est comme l'essence de l'ineffable et qui nous aide à domestiquer, à ordonner ces passions intérieu­res.

Alors, frères et sœurs, dans ce temps d'Avent, prenons ce temps d'Avent comme un temps où nous avons à redire oui à ce que nous sommes, à re-consentir fondamentalement à l'être que Dieu a créé pour que cet être sache jouer de ses passions ordon­nées et apaisées en Dieu, et qu'il dise enfin oui à cette conversion que nous avons entendue.

 

AMEN


 

 

 
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