AU FIL DES HOMELIES

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FÊTER LES ANCÊTRES DU CHRIST

Is 40, 1-5+9-11 ; 2 P 3, 8-14 ; Mc 1, 1-8
Deuxième dimanche de l'avent – Année B (9 décembre 1990)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

J voudrais réfléchir avec vous sur la situation du mystère de Jésus par rapport à Abraham ou plu­tôt l'inverse la situation d'Abraham par rapport au mystère de Jésus. Vous avez entendu cette polémi­que, assez complexe. Jésus commence à discuter avec des gens qui avaient cru à sa Parole, et donc, norma­lement c'était plutôt un auditoire convaincu. Puis, Il en arrive à se démarquer d'eux et à "décourager les bonnes volontés", puisqu'Il leur demande de rester dans sa Parole pour trouver la liberté. Evidemment, pour des juifs, c'est une prétention un peu terrible que de dire qu'il faut autre chose que la parole de la Loi et des prophètes pour trouver la véritable liberté. C'est pourquoi, ils se récrient en disant : "Nous n'avons jamais été esclaves". Vivre "selon la Loi" c'est vivre dans la liberté des enfants de Dieu. Pourquoi nous demandes-Tu, en plus, de vivre selon Ta Parole et d'attendre la liberté de Ta Parole ? Qui es-Tu pour nous parler de cette façon-là ? Jésus ne désempare pas et immédiatement Il enchaîne en disant qu'Il est le seul capable de délivrer. "Si le Fils vous libère, vous serez réellement libres." Mais en réalité, Il met le doigt sur le véritable esclavage auquel sont soumis les membres de son auditoire : "Vous cherchez à me tuer!" c'est-à-dire que les juifs qui sont autour de Lui, à ce moment-là, incarnent tout le péché du monde qui veut atteindre l'amour du Père en la personne du Fils. Jésus continue en disant : "Si vous vouliez vraiment la liberté, vous feriez les œuvres de votre père car Abra­ham a cru, mais en réalité, vous avez comme père le démon." Puis Il revient à la charge : "Si quelqu'un garde ma Parole, il ne goûtera pas la mort!" Et là, nouvelle polémique, prétention de Jésus à ne pas mourir. On voulait le mettre à mort et Il se déclare capable de faire que ceux qui suivent sa Parole ne meurent jamais, ce qui veut donc dire que Lui-même, non plus ne peut pas mourir. Alors Jésus en vient au cœur de sa mission, Il témoigne au nom de l'amour du Père. Quand Il est parmi les hommes Il annonce l'amour du Père parce que, Lui, le connaît et Lui ne dit pas de mensonge. Sa Parole est absolument fiable. Ce qu'Il annonce, c'est la vérité même.

C'est là que s'inscrit le petit passage que nous avons choisi pour l'évangile de ce soir. Ramassant tout l'enseignement qu'Il avait dit jusque-là et faisant allusion au fait que les juifs se réclament d'Abraham, Il leur dit : "Abraham se réjouissait à la pensée de voir mon Jour, Il l'a vu et il s'est réjoui !" Devant l'ultime incompréhension des juifs qui rétorquent : "Tu n'as pas cinquante ans et Tu as vu Abraham !" Jésus affirme son identité profonde "Avant qu'Abra­ham fut, JE SUIS !"

Quand Jésus parle de son Jour dans lequel Abraham lui-même puise sa joie, Il dit d'une certaine manière qu'Il est Lui-même le Jour. Les juifs discu­tent avec Lui, pensent en termes de succession de générations. Ils sont "les descendants d'Abraham", ils mesurent les années qui les séparent d'Abraham et qui peuvent séparer le Christ d'Abraham, "Tu n'as pas cinquante ans !", c'est-à-dire que les juifs, pour com­prendre leur identité se situent dans une filiation his­torique, comme héritiers de la Loi, fils d'Abraham, héritiers des prophéties. Pour eux, ce qui les constitue comme juifs c'est la lignée chronologique dans la­quelle ils s'insèrent. C'est tout à fait légitime. La ju­daïté se transmet par les générations, elle se transmet dans l'histoire et par l'histoire. Mais Jésus leur de­mande si cela leur donne une sorte de prérogative et d'exclusive absolue. En réalité, ce qui fait la grandeur d'Abraham et par conséquent ce qui devrait faire votre grandeur lorsque vous vous référez à Abraham, c'est qu'Abraham n'est pas simplement dans l'histoire, il n'est pas simplement un personnage immergé dans ce flux continuel du temps, mais il a vu mon jour.

Et dans la bouche de Jésus, et dans l'esprit des auditeurs de Jésus, le Jour veut dire quelque chose qui n'est pas tout à fait de l'histoire, qui dépasse l'histoire. Abraham a vu le Jour du Christ et il s'en est réjoui. Le Jour n'est pas un moment quelconque au temps où Abraham vivait, pas davantage le moment où le Christ est venu. Demain nous lirons dans la seconde épître de Pierre : "le Jour va venir". Paradoxalement, le Jour n'est ni au passé ni au présent ni au futur "le Jour" c'est la présence de la plénitude de l'éternité de Dieu. Et Jésus peut dire : Si Abraham est ce qu'il est, ce n'est pas parce qu'il est l'initiateur d'une histoire particulière qui serait l'histoire du peuple juif, mais c'est parce qu'il a connu mon Jour. C'est parce qu'il a vécu totalement ordonné à cette présence absolue que je suis au cœur du monde. Ainsi donc Jésus affirme cette chose qui est au cœur même de notre foi, que l'histoire n'est pas ce flux successif des instants du temps, mais que toute l'histoire, d'une manière mysté­rieuse, comme Dieu l'a voulu, est ou peut-être réfé­rence à Dieu.

Et vous comprenez pourquoi nous célébrons maintenant les ancêtres du Christ. Nous ne célébrons pas notre arbre généalogique. Même si nous parlons d'ancêtres du Christ, nous ne devons pas les célébrer comme les juifs croyaient pouvoir se glorifier d'Abra­ham. D'abord, nous ne sommes pas dans le lignage de la descendance d'Abraham, nous ne sommes pas juifs selon la chair. Mais surtout nous ne célébrons pas les ancêtres du Christ uniquement selon la continuité de l'histoire. Nous le fêtons et nous célébrons parce que chacun d'entre eux, comme Abraham, a exulté au Jour du Christ, c'est-à-dire parce que toute l'histoire d'Israël s'inscrit dans le Jour de Dieu. Et au fond, cette célébration c'est une immense réhabilitation messia­nique de l'Ancien Testament. Tout l'Ancien Testa­ment devient présence du Jour de Dieu ce qui nous garantit que toute notre vie et toute notre histoire peut être présence au Jour de Dieu.

Voilà ce que le Messie, le Christ est venu an­noncer à Israël. Et voilà pourquoi ce soir, en célébrant les ancêtres du Christ, en plongeant dans les racines de notre passé, nous ne nous éloignons pas de nous-mêmes. Et en plongeant vers le passé, nous ne nous éloignons pas de notre avenir, mais au contraire nous embrassons dans toute son ampleur l'histoire des hommes et nous voyons comment, dans cette histoire, à chaque instant de cette histoire, chacun de ceux qui acceptent la Parole de Dieu, qui acceptent d'être déli­vrés par la Parole de Dieu, peut exulter comme Abra­ham à la joie de voir le Jour de Dieu. Et c'est pour­quoi, en réalité dès maintenant, ici-bas, ce soir même, nous pouvons déjà tressaillir de joie à la pensée de voir le Jour du Christ. C'est d'ailleurs ce que saint Pierre disait dans un autre texte : "Déjà remplis de sa gloire, vous tressaillez de joie !" C'est précisément ce que Jésus explique à ce moment-là. C'est que par Lui, et en Lui seul, à chaque instant de l'histoire, chaque homme peut découvrir la vraie liberté en étant totale­ment présent au Jour de Dieu. Et vous comprenez pourquoi la fin des temps n'est pas le point d'orgue de ce morceau de musique qui s'appellerait l'histoire, mais la fin des temps c'est précisément que chaque accord, que chaque élément, que chaque phrase musi­cale de ce morceau qu'est l'histoire, est déjà présent au Jour de Dieu. Et au fond, Abraham c'est aussi bien d'une certaine manière, la fin des temps que nous au­jourd'hui. Parce que la fin des temps c'est chaque ins­tant de notre histoire dans la mesure où, par la liberté de l'homme qui répond à l'invitation de Dieu, qui ac­cepte de ne plus être esclave, de ne plus faire des œu­vres de mort, mais au contraire d'être saisi par l'amour et le pardon de Dieu, manifesté en Jésus par sa Pâque, il accepte d'être ouvert à la plénitude du Jour de Dieu. Alors, aujourd'hui, ce soir, comme au Jour de Pâques, nous pouvons redire, avec Abraham, avec tous les patriarches, avec tous ceux qui nous ont précédés, avec aussi tous ceux qui nous suivrons dans cette aventure de l'histoire humaine, nous pouvons déjà dire, dans la joie, en exultant de joie : "Voici le Jour qu'a fait le Seigneur !"

AMEN

 

 

 
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