AU FIL DES HOMELIES

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JEAN BAPTISTE, LE PLUS GRAND DES PROPHÈTES

Is 11, 1-10 ; Rm 15, 4-9 ; Mt 3, 1-12
Deuxième dimanche de l'avent – Année A (10 décembre 1995)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, en ce deuxième dimanche de l'Avent un certain nombre d'Églises d'Orient célèbrent les ancêtres du Christ, les patriarches et les prophètes, toutes ces générations qui ont attendu le Messie et ont préparé leur cœur dans l'espérance de sa venue. Dans la liturgie romaine, c'est déjà la figure de Jean-Baptiste qui apparaît comme nous venons de l'entendre dans la lecture de l'évangile. Mais, au fond, peut-être ces deux manières de célébrer ce deuxième dimanche de l'Avent ne sont-elles pas si différentes que cela. Peut-être y a-t-il un rapport profond entre ces deux thèmes : d'une part, les ancêtres du Christ et de l'autre Jean-Baptiste.

Jean-Baptiste, nous avons l'habitude de le considérer avant tout comme le Précurseur, comme celui qui annonce et manifeste le Messie, comme celui qui lui prépare un peuple bien disposé, comme la lampe avant l'aurore et le lever du jour selon les paroles de Jésus Lui-même, comme l'ami de, l'Époux qui est là et qui entend la voix de l'Epoux, comme celui qui montre le Messie à Israël, comme celui qui L'introduit en quelque sorte sur la scène du monde et puis qui s'efface devant Lui, avant de disparaître : " Il faut qu'II grandisse et que je diminue", a dit Jean-Baptiste lui-même.

Et certes cette référence de Jean-Baptiste à Jésus qui vient, cette relativité de tout son être à la Personne du Messie est ce qu'il y a de plus essentiel et de plus fondamental en Jean-Baptiste. Pourtant Jean-Baptiste n'est pas seulement le Précurseur du Sei­gneur, il ne se définit pas seulement par rapport au Christ à venir. Jean-Baptiste est aussi le résumé de tout ce qui a précédé la venue du Christ. Jean-Baptiste est comme la synthèse de tout cette Ancienne Al­liance tendue vers la venue de Dieu parmi nous. Et Jean-Baptiste est aussi une figure majeure qui a sa propre stature et une stature extrêmement puissante, placé comme à la charnière entre l'Ancienne et la Nouvelle Alliance. Et je voudrais aujourd'hui méditer quelques instants avec vous sur ces deux aspects de la personne de Jean-Baptiste, non pas en tant que rela­tive au Christ, mais en tant que récapitulatrice de toute la Bible et en tant que se tenant comme une figure majeure à la croisée des deux Alliances.

Jean-Baptiste est le dernier des prophètes, il est le plus grand des prophètes. Jésus l'a dit Lui-même : "il n'y a pas, parmi les enfants des femmes, de plus grand que Jean-Baptiste ". Jean-Baptiste est celui en qui se rassemble, se résume tout ce mouvement pro­phétique qui est au cœur de l'histoire d'Israël, car l'histoire d'Israël, à la différence de l'histoire du monde païen, n'est pas un éternel recommencement, comme les grecs par exemple qui imaginaient le temps comme un temps circulaire et cyclique qui re­viendrait sans cesse sur lui-même. Et nous en avons un écho d'ailleurs dans la Bible elle-même, dans le Livre de Qohélet : "Il n'y a rien de nouveau sous le soleil, tout ce qui est a déjà été, et tout ce qui est sera encore". Mais exception faite pour ce Livre de Qohé­let qui est comme la trace dans la Révélation de Dieu de cette conception païenne du temps et du monde, dans tout le reste de la Bible, il y a quelque chose d'original, de neuf qui nous est devenu familier car nous sommes les héritiers non seulement de la foi, mais je dirais même de la culture et de la pensée bi­bliques, il y a dans le peuple de la Bible cette im­mense avancée du temps vers un but. Car toute la Bible est traversée par un mouvement d'attente, un mouvement de désir, un élan ou plus exactement une aspiration par le but que Dieu nous propose. Dieu, qui est au terme, attire en quelque sorte vers Lui toutes les générations qui se succèdent. Et cette aspiration d'Israël, au nom du monde entier, vers le Seigneur qui l'attend, vers le Seigneur qui l'appelle, a été résumée en quelque sorte par les prophètes qui sont des per­sonnages tout à fait originaux eux aussi, assez spéci­fiques de l'histoire d'Israël, les prophètes qui, au nom de Dieu, ne cessent de réveiller le peuple, le peuple qui, comme tout homme, a toujours tendance à s'as­soupir dans un présent banal, quotidien, ordinaire, le peuple juif qui, comme tous les peuples, vit sa quoti­dienneté dans la banalité mais que les prophètes vien­nent réveiller en lui disant : "vous ne le savez pas, mais votre vie est focalisée par Dieu, votre vie est tout entière signifiante d'une attente, elle prend tout son sens de son but qui n'est pas seulement l'écoulement du temps, qui n'est même pas seulement la mort qui viendra, mais qui est au-delà du temps, au-delà de la mort, qui est cet appel de Dieu qui vient, qui veut nous conduire au Royaume et qui nous attire à Lui ".

Les prophètes sont des réveilleurs et, en étant des réveilleurs, les prophètes d'Israël ont été aussi des hommes qui ramènent leurs frères à l'intérieur de leur cœur. Car cet éveil n'est pas d'abord gesticulation ou mouvement matériel, cet éveil est d'abord quelque chose qui surgit au plus profond de nous-mêmes. Et les prophètes ont fait découvrir aux hommes quelque chose qui nous semble tout simple et qui pourtant ne va pas de soi, c'est que c'est nous, dans notre liberté, dans notre réponse à l'appel de Dieu, dans notre dia­logue avec ce Dieu qui nous parle, c'est nous qui fai­sons la vraie valeur de notre vie, c'est nous qui cons­truisons le sens de notre vie en réponse à Dieu, c'est nous qui, grâce à une qualification que nous donnons à chacun de nos actes, dessinons, colorons, spécifions ce que nous sommes.

Les hommes n'avaient pas le sens inné de la morale, ils n'avaient pas le sens de la valeur morale de leurs actes. Nous avons de la peine à l'imaginer, mais pour l'ensemble des cultures, l'ensemble des civilisa­tions ou des religions, le mal et le bien ne résidaient pas dans le choix de notre cœur, mais dans la confor­mité plus ou moins volontaire, ou plus ou moins de hasard, de nos façons d'agir à un certain nombre de tabous, de règles établies. Ou bien on marchait dans le sens de la règle et tout allait bien, ou bien on s'en écartait, pas nécessairement par mauvaise volonté, peut-être simplement par erreur, et à ce moment-là tout allait mal. C'était une conception purement légale de l'action humaine, il y avait un certain nombre de règles, ou on les observait ou l'on ne les observait pas, on les observait volontairement, on les oubliait sans faire exprès, peu importe, de toute façon le couperet tombait. La liberté de l'homme n'est pas quelque chose dont l'homme a une conscience si profondé­ment innée que cela. Et la première appréhension que l'homme a de lui-même est d'être aux prises avec des forces qui le dépassent et qui d'une certaine manière l'écrasent et qui d'une certaine manière le persécutent et le déchirent. C'est pourquoi dans beaucoup de reli­gions les dieux sont des dieux méchants, vengeurs, jaloux, qui cherchent à briser l'homme et contre les­quels l'homme doit se défendre et que l'homme doit chercher à amadouer et à se concilier.

A la limite, même en Israël, il y a eu une cer­taine conception de la Loi qui peut apparaître finale­ment pas tellement différente de ces tabous qui régis­saient le monde païen. Il y a une certain nombre d'ob­servances légales et il faut s'y conformer, il faut les appliquer. Mais les prophètes ont découvert que la vraie valeur de nos actes ne réside pas d'abord dans leur conformité à une loi, mais dans la manière abso­lument libre et personnelle dont nous intériorisons cette loi. Nous ne nous soumettons pas à un certain nombre d'interdits, nous ne sommes pas là simple­ment livrés à des règles, mais nous découvrons inté­rieurement que notre liberté, notre volonté peut s'unir à la Personne de Dieu, peut comprendre la volonté de Dieu, peut ne faire qu'un avec la volonté de Dieu par une relation qui unit notre personne à sa personne, par une relation qui est une réponse à un appel que la personne de Dieu adresse à notre personne. Il ne s'agit pas tellement de règle à observer, il s'agit d'établir, ou, plus exactement, de découvrir que Dieu établit un lien entre Lui et nous. Et peu à peu l'homme découvrira, sous l'impulsion des prophètes, que ce lien est un lien d'un Père avec ses fils, est un lien d'amour de Dieu qui n'est pas là en train d'édicter des règles arbitraires, mais qui veut nous élever jusqu'à notre plénitude, qui veut nous donner participation à sa joie et à son bon­heur.

Cela est une découverte, c'est pour ça qu'il y a des prophètes d'Israël. Et si nous avons des lois et une conception morale de notre vie, c'est-à-dire si nous pensons que ce que nous faisons dépend de la qualité que nous y mettons par la libre décision de notre cœur, c'est aux prophètes que nous le devons.

Eh bien ! Jean-Baptiste est l'aboutissement de cette découverte des prophètes et le cri de Jean-Bap­tiste : "convertissez-vous" est comme le résumé de toutes les découvertes prophétiques. Il ne s'agit pas simplement de faire ceci ou de faire cela, il s'agit de retourner notre cœur, de tourner son cœur vers Dieu. Se convertir au sens propre du mot, c'est être tourné dans un sens et se retourner dans l'autre sens. Alors que nous sommes tournés vers nous-mêmes, alors que nous sommes tournés vers notre intérêt et notre égoïsme, nous nous retournons vers l'autre et d'abord vers cet Autre qui est Dieu qui nous appelle à ce dé­passement de nous-mêmes, à cet acquiescement de nous-mêmes à sa volonté, à son appel d'amour. Jean-Baptiste, en prêchant le repentir, accomplit et mène à son achèvement tout cet effort millénaire des prophè­tes d'Israël qui ont fait germer au cœur de l'humanité cette découverte merveilleuse que nous sommes des personnes libres appelées par la personne de Dieu à une communion dans la liberté partagée, dans la li­berté de l'amour. Jean-Baptiste est le prédicateur, et le prédicateur, si je puis dire, par excellence de cette conversion libre de l'homme vers Dieu.

Et vous voyez que sa stature devient im­mense, il n'est pas simplement un serviteur qui intro­duit le Christ, mais en quelque sorte celui qui, comme quand on fait un bouquet, rassemble le meilleur des fleurs de l'Ancienne Alliance et de toute l'histoire d'Israël pour qu'au cœur de ce bouquet la fleur par excellence, celle qui pousse sur la tige de Jessé puisse s'épanouir, pour que le Christ puisse venir. Et Jean-Baptiste ne s'est pas contenté de rassembler ainsi toute l'attente d'Israël, toute la découverte des pro­phètes, toute la prédication prophétique, il a, avec une sorte de génie, concrétisé cela dans un geste dont il est proprement l'inventeur, le geste du baptême. Oh ! certes, je sais bien que dans plusieurs autres civilisa­tions et religions, on pratiquait des rites d'eau, des rites d'aspersion d'eau, des rites même de bains. Mais Jean-Baptiste invente un bain nouveau, parce qu'il ne s'agit plus de se tremper soi-même dans l'eau comme on le faisait avant, comme nous le faisons encore quand nous prenons un bain à la piscine ou dans notre baignoire. Mais Jean-Baptiste a inventé un bain qui comporte un ministre, parce que c'est lui qui donne le baptême et il le donne parce qu'envoyé par Dieu et à travers sa personne c'est Dieu Lui-même qui nous plonge dans cette eau où se concrétise d'une manière symbolique, mais extrêmement profonde puisque nous vivons encore de ce geste du baptême, se concrétise cette idée d'un renouvellement, d'une conversion, d'une transformation intérieure, d'une purification, d'une vivification. L'eau, c'est tout à la fois ce qui nous lave et ce qui nous fait vivre. Et Jean-Baptiste a voulu exprimer par ce bain d'eau qu'il donne au nom du Seigneur toute la symbolique de la conversion qu'il prêche.

Et il est conscient que ce geste va encore aller plus loin, que ce geste qu'il invente, qu'il va nous transmettre et que Jésus va recueillir et que Jésus va faire sien et que l'Église a fait sien jusqu'à aujourd'hui, ce geste que nous pratiquons encore dans le baptême, ne sera pas seulement le geste matériel de nous plon­ger dans l'eau, ne sera pas seulement un signe de conversion et de purification, mais, il dit : "Celui qui vient après moi, lui vous plongera, vous baptisera non seulement dans l'eau, mais dans l'Esprit Saint de Dieu, c'est-à-dire dans la présence vivifiante de Dieu, car si l'eau est symbole de vie, la vraie source de vie c'est la fidélité de Dieu. L'Esprit Saint est l'Esprit vivifiant et le souffle vital de Dieu. Et en étant trem­pés dans l'eau comme je le fais dit Jean-Baptiste, vous serez baptisés, plongés dans la présence même de Dieu".

Voilà donc comment Jean-Baptiste, à la croi­sée entre les deux Alliances, résume toute la prédica­tion prophétique et la porte en quelque sorte aux pieds du Christ, invente un geste qui la résume et la symbo­lise, offre ce geste au Christ pour que le Christ l'ac­complisse dans la plénitude du baptême chrétien qui n'est plus simplement un geste d'eau, qui n'est plus simplement un geste de conversion, mais qui devient le geste de l'Esprit de Dieu qui Se répand en nous comme une eau vivifiante qui nous purifie, qui nous vivifie, qui nous donne la présence de Dieu et tout l'amour que Dieu veut nous communiquer, accomplis­sant ainsi cette Alliance de liberté à liberté, de er­sonne à personne que les prophètes avaient prêchée et que Jean-Baptiste nous a transmise.

 

 

AMEN

 

 
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