AU FIL DES HOMELIES

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LA GRÂCE DES RECOMMENCEMENTS

Is 40, 1-5+9-11 ; 2 P 3, 8-14 ; Mc 1, 1-8
Deuxième dimanche de l'avent – Année B (8 décembre 1996)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Frères et sœurs, vous le savez mieux que moi, les temps sont durs. C'est d'ailleurs de temps que j'aimerais aujourd'hui vous entretenir parce que les trois lectures me semblent se rejoindre à ce niveau-là. D'abord l'évangile lui-même qui parle d'un temps qui est un commencement, commence­ment de l'évangile ou plus exactement commence­ment de la bonne nouvelle de Jésus-Christ, le Fils de Dieu. Saint Pierre lui-même, dans son épître, nous a entretenus du temps en disant que, pour le Seigneur, un seul jour est comme mille ans et mille ans comme un seul jour, comme si Dieu n'avait pas la notion du temps. Et le prophète Isaïe nous annonce qu'il y a une voix qui doit annoncer avec force et porter la bonne nouvelle à Jérusalem. Et Isaïe se situe dans un temps de commencement pour Israël puisqu'Israël vient de subir l'exil et doit recommencer tout à zéro.

Frères et sœurs, les temps sont durs et c'est ce que ne cesse de nous dire d'ailleurs l'actualité. Si l'on se réfère aux sondages, on ne cesse de nous dire que notre temps est le temps des retraités, le temps des gens âgés, le temps d'une nation qui vieillit de la vieille Europe. Tout cela est comme déjà situé dans le passé, dans l'arrière temps. Et si on lit les journaux, on se rend bien compte que les journaux nous disent que nous sommes le temps de la déprime, le temps de la dépression. Il y a quelque chose en nous qui fait que le temps nous a vieillis prématurément, même lorsque nous sommes jeunes, surtout si nous sommes jeunes. Et puis il y a ces chanteurs à la mode qui sont les nouveaux philosophes de notre temps qui ne cessent de nous rebattre les oreilles en nous chantant leurs refrains sur la difficulté d'être aujourd'hui, du temps qui passe et qu'il est difficile d'assumer, du temps qui nous use et du fait que nous vivons un temps désa­busé.

Frères et sœurs, les temps sont durs, mais les temps ont toujours été durs, y compris d'ailleurs pour Israël, pour chaque personnage même de la Bible, cela a toujours été un temps très dur. Puisque nous célébrons, dans ce deuxième dimanche de l'Avent, les figures qui ont précédé la venue du Christ dont Jean-Baptiste est la figure par excellence, nous nous re­trouvons à voir des gens dont les temps qu'ils ont vé­cus ont été pénibles.

Rappelons-nous la première et la plus haute des figures de l'Ancien Testament, celle d'Abraham. Lorsque Dieu lui demande de quitter son pays, de quitter sa parenté, et puis d'aller vers un pays qu'il ne connaît pas, il va d'ailleurs plutôt traverser de long en large le désert, et bien c'est un homme déjà sans âge ou plutôt trop âgé, c'est un homme qui a déjà été éta­bli dans une autre nation. Et Dieu lui demande, de recommencer tout à zéro, lui demande de repartir comme ça en laissant tout, en quittant tout, comme si le temps de ce qu'il avait vécu ne comptait pas, comme si tout ce qu'il avait emmagasiné n'avait pas de sens.

Mais il en est de même aussi pour Moïse, lorsque Moïse s'en va retrouver, le peuple que Dieu lui enjoint de faire sortir d'Egypte, ce peuple est un peuple qui est fatigué, fatigué par l'esclavage, qui n'en peut plus et qui n'a plus beaucoup d'espérance et à qui l'on demande de faire quelque chose comme si ce qu'il vivait, comme si le temps qui était le sien ne comptait plus non plus. Il faut qu'il recommence autre chose alors qu'il n'en a plus la force.

Il en est de même lorsque le prophète Samuel vient choisir un des fils de Jessé, David, pour être roi sur Israël. A cette époque-là, Israël vient de vivre un temps qui, pour lui, est un temps d'usure. C'est celle de l'usure d'un pouvoir politique instable, celui où Israël a dû faire face à de multiples juges, le temps des juges, qui se sont succédés les uns aux autres, choisis nous dit-on par Dieu et qui ont fini par mener Israël, tant bien que mal, à une certaine situation. Et pourtant Israël est fatigué, il est usé par ce pouvoir instable, par ce pouvoir politique où, à chaque fois, il se remet en question, le temps d'un juge succédant à l'autre. Et on lui offre la possibilité d'un temps monar­chique qui durera, qui se perpétuera fidèlement sans que rien ne vienne le troubler. Et on lui demande, à ce peuple d'Israël, de connaître quelque chose de nou­veau, de commencer une nouvelle réalité politique, une nouvelle réalité sociale face à Dieu.

Et puis nous en arrivons à notre prophète Isaïe lorsqu'il dit à celui qui est cette voix de porter la bonne nouvelle à Israël, de monter sur une haute montagne pour que cette voix s'élève avec force pour porter une bonne nouvelle à Jérusalem. Il s'agit pour Israël de recommencer, après un temps de désespé­rance, quelque chose de nouveau. Israël est désespéré, il a été vaincu par ses ennemis, il a été exilé et il faut qu'il recommence quelque chose, il faut qu'il ait de l'espoir et qu'il aille de l'avant et qu'il écoute une bonne nouvelle quand ses oreilles ne sont plus capa­bles que d'entendre des chants mélancoliques de l'exil et du passé.

Frères et sœurs, à la plénitude des temps ar­rive l'Évangile, arrive justement la bonne nouvelle, et après tous les sages et les prophètes, le peuple n'at­tend plus rien. Et d'un seul coup retentit à ses oreilles : "commencement de la bonne nouvelle de Jésus-Christ, Fils de Dieu". On demande d'un seul coup à un peuple qui croit avoir une histoire longue comme un jour sans pain, on demande à un peuple qui en a vu des vertes et des pas mûres d'entendre un commen­cement de bonne nouvelle, alors qu'il croît avoir la révélation de Dieu et son message et sa parole depuis fort longtemps et qui s'est arrêté sur ces paroles, qui les a stigmatisées et repliées sur l'interprétation de la Loi, sur la législation.

Ainsi donc d'un seul coup, un prophète an­nonce qu'il faut un commencement. Et ce commen­cement, c'est Jésus car l'évangile de Marc que nous avons proclamé, c'est une entière nouveauté, c'est un commencement absolu, c'est un commencement au­tant que le commencement du jour où la lumière jaillit lorsque la création émerge du chaos. C'est comme si on disait à Israël : "jusqu'à présent, vous étiez dans le chaos, aujourd'hui commencement, aujourd'hui dé­but, aujourd'hui nouveauté, aujourd'hui temps présent pour vous, quelque chose commence, quelque chose jaillit qui est de l'ordre de la nouveauté et de la lu­mière". Et le prophète n'est pas là pour faire ombre à la lumière, mais justement pour être voix, c'est-à-dire pour être celui qui s'efface devant la parole, devant Celui qui prononce et qui est non pas Jean-Baptiste, mais qui est le Christ, qui est le Verbe, qui est la Pa­role, qui est la lumière née de la lumière, qui est le commencement, ce commencement qui est l'heure du Christ qui arrive à la plénitude du temps, Heure du Christ qui sera celle de sa Passion, celle de sa mort et celle de sa Résurrection. Commencement du Christ qui sera commencement de son Église, peuple de Dieu en marche, peuple nouveau, peuple qui avance, peuple de la lumière, enfant de la lumière. Commen­cement qui est celui de son Église aujourd'hui, car en fait la Parole que j'entends aujourd'hui, c'est celle qui s'écrit au moment où elle est proclamée. J'ai dit : "Commencement de la bonne nouvelle de Jésus-Christ, Fils de Dieu". C'est aujourd'hui que s'est écrit cette parole, ce n'est pas il y a deux mille ans, ce n'est pas il y a plus longtemps, c'est aujourd'hui qu'elle s'est écrit. Nous entrons dans le commencement de l'évan­gile, dans la bonne nouvelle.

Frères et sœurs, les temps sont durs, mais les temps ne sont durs que pour ceux qui vivent repliés sur le passé ou projetés uniquement dans l'avenir. Les temps sont durs pour tous ceux qui, comme les chan­teurs, les sondages ou les journaux ne se replient que sur la nostalgie et la mélancolie des choses qui ont existé ou de celles qui n'ont pas encore vu le jour. Alors que le chrétien est celui de la nouveauté et du commencement, alors que le chrétien est l'homme de la joie parce que l'homme de la nouveauté. Il faut que dans nos temps nous marquions éminemment que nous sommes les hommes du commencement. Au­jourd'hui nous sommes les hommes de la Bonne nou­velle. Aujourd'hui nous sommes les hommes de l'Évangile, non pas d'un message passé ou à venir, mais d'un éternel commencement.

C'est vrai que le temps de l'Avent peut-être ne nous y aide pas parce que vous pourriez rétorquer : mais aujourd'hui, en fêtant tous ceux qui ont précédé le Christ, est-ce que nous ne projetons pas nos regards vers le passé ? Ou bien lorsque comme au premier dimanche de l'Avent, on nous demande de contempler le retour du Christ, est-ce que nous ne sommes pas simplement en train de méditer sur l'avenir ? Or je vous annonce aujourd'hui la nouvelle que vous êtes des êtres neufs, des êtres qui recommencent, des êtres qui non seulement recommencent, mais commencent absolument comme une création.

Les temps sont durs. Certes. Mais les temps ne sont durs que parce que le chrétien ne sait pas for­cément annoncer le présent. Il me semble que c'est ce que disait ce philosophe que j'aime bien et qui s'ap­pelle Blaise Pascal et qui, parlant justement du pré­sent, nous disait : "Nous ne tenons jamais au temps présent". Si nous avons du mal à vivre dans le pré­sent, "c'est que le présent d'ordinaire nous blesse". Nous le cachons à notre vue parce qu'il nous afflige. Et s'il nous est agréable, nous regrettons de le voir échapper, nous tâchons de le soutenir par l'avenir en pensant à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance pour un temps où nous n'avons aucune as­surance d'arriver. "Le passé et le présent sont nos moyens alors que le présent devrait être notre fin". Oui, le présent devrait être notre fin parce qu'il devrait être notre commencement. Quand Jésus ressuscite, au jour de la lumière, au premier jour, Il marque un temps qui n'a plus de fin, Il marque un éternel com­mencement.

Frères et sœurs, il en va de l'avenir de l'Église qui s'appuie sur la Révélation, sur ses figures du passé, il en va de l'avenir de l'Église. Qu'elle prenne soin du présent. L'Église et le christianisme n'est pas là pour échapper à la servitude du temps et aux diffi­cultés de notre monde. Le chrétien n'est pas là pour échapper dans un mysticisme qui serait une échappa­toire à la vie concrète, réelle d'un chrétien qui assume pleinement son humanité. Le christianisme n'est pas une fuite en avant ou un retour vers le passé. Ce n'est ni un progressisme ni une manière intégriste de se situer dans la société. Mais le christianisme, c'est l'art du recommencement. Je vous souhaite, je nous sou­haite aujourd'hui la grâce des recommencements. Il faut qu'aujourd'hui, à nos oreilles, lorsque nous enten­dons : "Commencement de l'évangile, de la bonne nouvelle de Jésus-Christ, le Fils de Dieu", que ce commencement ce soit aujourd'hui, dans notre vie.

Portons nos blessures, portons nos difficultés, portons nos souffrances dans la plénitude de l'avenir en sachant qu'aujourd'hui c'est du chaos que jaillit la lumière, que c'est de ces ténèbres que jaillit le res­plendissement de la Résurrection, que c'est aujour­d'hui l'avenir de Dieu parce que c'est aujourd'hui sa venue. Que la grâce des recommencements nous illu­mine. Et c'est comme cela que le chrétien pourra connaître le bonheur.

 

 

AMEN

 

 
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