AU FIL DES HOMELIES

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LES ENFANTS BIEN SAGES ET LES AUTRES

Is 11, 1-10 ; Rm 15, 4-9 ; Mt 3, 1-12
Deuxième dimanche de l'avent – Année A (6 décembre 1998)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

"Les jeunes filles bien sages vont toutes au ciel et les autres où elles veulent . C'est le titre d'un livre d'une psychologue allemande, qui vante l'importance du "non" (oui, non) dans la vie : savoir dire non !

Savoir dire "non", cette affirmation résonne dans un premier temps comme une invitation à la révolte contraire à l'esprit de l'Évangile. Dire non va à l'encontre de la "bonne éducation" qu'on a nous in­culquée : il faut dire "oui". Il y a des gens qui ont tellement dit "oui" que le jour où ils se réveillent d'avoir tant dit "oui" qu'ils deviennent un "non" sans nuance, définitif et obtus. Savoir dire "non" alors que tout porte à penser et à croire que tout vous inviterait, dans la générosité, à dire "oui". Savoir dire "non" à l'autre, à son prochain, à son conjoint, à l'institution parce que l'intuition de la vérité qui est la mienne ou que je défends me semble bafouée, moi-même je me sens bafoué, il faut que je dise "non", et ce "non" va blesser, va trancher, va séparer.

Est-ce que vous pensez que Jean-Baptiste a toujours dit "oui"? S'il y a un homme qui a certaine­ment dit "non" à de nombreuses choses, c'est bien Jean-Baptiste. Je ne pense pas qu'il aurait été reçu à bras ouverts dans l'institution des Oiseaux pour y en­trer en classe primaire, ce genre de bonhomme est inacceptable, hors cadres, hors lois, hors "oui".

Le deuxième mot que nous apprenons dans la vie, après "maman", c'est "non". C'est intéressant. Non pas que nous disons "non" à maman, mais la première chose que nous apprenons, c'est à nous sépa­rer, à nous différencier, à nous distinguer. Il est très dangereux de dire "non", c'est très risqué, mais c'est peut-être vivant. Il y a dans Jean-Baptiste une sorte de grandeur, de violence qui contrastent, je pense que vous le sentez, avec l'évangile : "Celui qui vient der­rière moi", alors on attend quelqu'un de plus grand, de plus puissant, et puis on se retrouve avec Jésus, avec une figure finalement plus acceptable, plus humaine. Cela dépend des évangiles, je trouve que l'évangile de Marc dresse, contrairement aux impressions reçues, un Jésus tranchant, presque coléreux, assez violent. On est loin des figures de guimauve qui ont cru illus­trer nos évangiles et qui sont une imposture à la figure du Christ. Il y a dans le Christ une autorité incontour­nable, qui suscite un étonnement sidérant : "ils se taisaient et écoutaient sa Parole", Jésus Lui-même dira : "que votre oui soit oui et que votre non soit non", Il n'a pas dit : "que votre oui soit oui et que vo­tre non soit toujours oui", Il a exprimé le "non et le "oui".

Qui nous a fait croire (et j'ai un peu le senti­ment que les femmes ont été victimes de cette théolo­gie) qui nous a fait croire qu'il fallait tout accepter ? Souffrez, enfantez, aimez, pardonnez, et vous êtes là, courage, ça aura une fin. Mais à quel moment vous êtes-vous sentis vivants ? Est-ce que se sentir vivant, et le déclarer n'a rien à voir et même s'opposerait à une docilité prêché par l'évangile que nous avons à vivre ? Non, justement, il y a une corrélation à trouver en soi, singulière, inouïe, parfois énervante pour les autres, entre ce "non" que je dois formuler afin d'être quelque peu désobéissant à ce qu'on me dit pour être plus obéissant à un évangile que je dois endosser, dont je dois me nourrir. Il y a dans l'esprit de l'évan­gile une sorte d'insoumission radicale, l'évangile n'est pas une obéissance à la loi, elle s'échappe de la loi, elle est une exigence de vérité qui donne la liberté. Et la seule garantie que j'ai, c'est lorsque ce "non" me donne la liberté, à moi et aux autres.

Le grand problème, c'est que nous sommes très dépendants de l'institution, des institutions, non pas des Oiseaux. Il y a une sorte d'insoumission de débordement, l'évangile ne rentre pas dans un cadre, ce n'est pas parce que nous sommes rassemblés dans une église que nous sommes en quelque sorte soumis à l'institution. Il y a une grande différence entre la communion mystique qui nous unit les uns aux autres par, dans le Christ, avec le Christ, et l'institution qui donne une forme à ces rassemblement. Nous sommes des désobéissants à une vie trop médiocre, nous se­rons en désaccord avec une vie médiocre qui ne prend pas le risque d'être vivante, qui ne prend pas le risque d'être évangélique. Pourquoi pensons-nous que la première leçon de l'évangile consiste à éviter le péché ? Évidemment à force d'éviter les péchés, nous évi­tons tout, même de vivre. Mais n'est-ce pas contra­dictoire, non.

Pensez donc, imaginez la vie de Jean-Bap­tiste, comment l'a-t-il forgée ? Par quel combat inté­rieur, n est-il pas passé pour se mettre en accord avec cet appel intérieur qui le poussait au désert ? Si vous aviez un fils pareil, je ne sais pas si vous auriez été très contents de savoir que ce petit gars voulait vivre tout seul et tout nu dans le désert, en criant comme un "damné", en disant aux autres qu'il fallait se convertir. Nous pensons, nous entendons toujours : "convertis­sez-vous, repentez-vous". Cette exhortation que nous connaissons bien, finit par assourdir notre vie, mais nous sommes toujours dans la seconde phase, car pour ça, il faut avoir de quoi se repentir. D'ailleurs cette prédication de la conversion ne vient que quand il y a quelque chose à convertir. J'ai l'impression que, à force d'avoir entendu l'appel de la conversion, nous en avons oublié de vivre et que finalement nous avons pris une vie qui n'est plus tellement critiquable, nous sommes devenus très sages, nous nous sommes gar­dés bien à droite et bien à gauche afin d'être des convertis avant même d'être des vivants.

Il y a une différence entre la sagesse telle qu'on l'enseigne : se tenir bien droit et dire bonjour à sa tante même quand on ne l'aime pas, et avoir le goût (le goût du gourmet) de découvrir le sens des choses. Si cette découverte, cette quête, cette exigence pas­sent par des "non", par des séparations, n'est-ce pas nécessaire ? Comment pouvons-nous imposer aux au­tres une sorte de rigidité, d'obéissance, qui tuent cet éveil à la vie, alors que c'est dans cet éveil à la vie que nous pouvons découvrir, que Dieu nous y attend et donne un sens à cette vie parce que nous prenons le risque de la vivre et donc de la traverser. Tant pis si elle est bardée de péchés. Je peux être absolument certain de la miséricorde de Dieu, mais je ne peux pas être aussi sûr que j'ai été bien vivant de la vie que Dieu m'a donnée. C'est là où nous serons jugés : "qu'as-tu fait de la vie que Je t'ai donnée ?" - "Rien, mais je n'ai pas osé" - "Donc c'est la peur qui t'a di­rigé, ton maître est donc la peur ?" Pensez-vous que Jean-Baptiste a été dominé par la peur ?

Courage et persévérance, dira saint Paul, un autre Jean-Baptiste à l'autre bout de l'évangile. C'est un Jean-Baptiste aussi hors cadre, un hors-la-loi qui brise la loi dans laquelle il a été élevé, celle qu'il a défendue avec zèle. Il faut du courage pour un saint Paul pour briser ce qui l'a formé, pour trahir ce qu'il a cru, c'est un traître, c'est un traître radical. Nous en­tendons cette exhortation morale, mais il y a dans saint Paul un révolté face à une certaine institution pharisienne dans laquelle il a été élevé et à qui il doit toute sa connaissance des Écritures. C'était complète­ment dingue d'imaginer qu'il fallait évangéliser le monde entier, et il l'a évangélisé. A la limite il a eu plus de courage que les autre apôtres. Il y a une sorte d'amoindrissement d'évangile lu au rabais. Le drama­turge Anouilh, dans son "Antigone" dit d'elle, l'hé­roïne du non : "Regardez, humains ce bloc de néga­tion qui dit oui". C'est tout à fait ça, nous disons "oui", mais à l'intérieur c'est "non", nous ne voulons pas dire ce "oui", nous ne voulons pas nous soumet­tre. Je ne prêche pas la révolution, mais je prêche l'identité de chacun de nous, la singularité, la réponse personnelle que nous devons donner à l'évangile, que personne ne pourra inventer. Si elle n'est pas dite par vous, elle viendra à manquer dans l'histoire du salut. Premier point.

Deuxième point. Jean-Baptiste est donc hors cadre, hors la loi, mais deuxièmement il est fidèle­ment très fidèle à un héritage. S'il y a un homme qui ressemble incroyablement à ses aïeux, c'est lui. Il a ce qu'on appelle une vocation prophétique, il y a en lui une sorte de fidélité à ce que les autres ont commencé à dire, crier, dont le prophète Isaïe qui est cité aujour­d'hui dans l'évangile, il y a une sorte, il endosse quel­que chose, non pas simplement sa propre singularité, ou du moins sa singularité propre fait que, d'ailleurs il est la clef qui ouvre au Royaume, c'est la clef qui ou­vre l'évangile, il est à la fois ce personnage unique, non comparable, et en même temps il est tout à fait le porte-parole de ceux qui l'ont précédé. Il est riche d'un héritage qu'il a entendu, il est riche d'une attente qui a forgé le cœur de ceux qui l'ont précédé, ils sont juste en bas, bien alignés, et lui est au-dessus.

Il est donc à la fois une sorte d'insoumission radicale, un briseur de cadre, un mépris d'une certaine loi, et en même temps comme s'il visait les choses plus profondément, plus au cœur, il ne s'agit pas tant de nos aïeux, nos ancêtres, à chacun de nous, il s'agit de savoir comment j'insère ma vie dans l'histoire du Salut du monde, dans l'histoire de Dieu et des hom­mes, comment la mienne va s'insérer, va prendre couleur, va donner à cette histoire un nouvel élan, là où je suis, précisément, présentement. C'est en cela que je suis non pas seul, mais héritier. Et nous ici nous sommes héritiers ensemble d'une communauté à construire, nous avons été précédés par des gens qui sont venus en cette église, nous avons à construire une communauté, c'est là notre vie, c'est là l'héritage, c'est ici parce que nous sommes ensemble comme des frè­res et des sœurs que Dieu a voulus, qui se rassemblent en un endroit, en un lieu, finalement nous allons pas­ser pas mal d'années ensemble, et ça a commencé.

Eh bien c'est parce que cet héritage commun que nous mettons en place pour ceux qui nous sui­vent, mais que nous recevons, fait de nous des héri­tiers d'une histoire du Salut et que nous devons à tout prix, quitte à pécher, continuer à écrire. Et c'est là que nous serons jugés, si nous nous défions, ce qui est étrange, il y a deux rencontres essentielles dans la vie avec Dieu, la première, c'est certainement cette ren­contre privée, intime, parfois intraduisible, parfois très diluée dans la vie, parfois très précise, parfois très furtive, avec Dieu, avec la Personne divine, avec une Personne divine, une sorte de rencontre plutôt sur le plan mystique. Et puis la seconde rencontre qui ne peut pas être séparée de la première et qui invalide la première si elle n'a pas lieu, c'est la rencontre avec l'Église, mais pas l'institution, pas la loi, pas le cadre, mais quelque chose de vivant qui se passe ici, nous, l'Église, là où nous sommes, Jésus-Christ est présent au milieu de nous. Et tout ça valide la première ren­contre.

Il y a des gens qui disent : "moi, j'ai rencontré Dieu" ou "je ne l'ai pas rencontré", cela ne suffit pas, sinon Dieu parlerait à chacun de nous, révélerait quelque chose de très intime à chacun de nous, Il a voulu qu'on aille plus loin, Il a voulu que l'on cons­truise ce germe de Royaume, ce commencement de Royaume apparaît furtivement par des couleurs, à travers les sacrements, à travers ce que nous vivons, à travers des solidarités, etc ... etc ... C'est la loi, enfin la nouvelle loi, c'est le nouveau cadre, vous voyez que ce cadre est vivant, qu'il est souple.

Chacun de nous est confronté à des questions personnelles, à des exigences de bonheur qui font que chacun de nous se sent très isolé dans la marche à suivre pour vivre. Mais il y a une marche à suivre qui est non pas d'être simplement, certes il faut être cet individu singulier, il faut répondre personnellement, mais en même temps j'apprends à répondre person­nellement dans une communauté, fondamentalement, personnellement je trouve une grande paix, un grand réconfort lorsque à la prière, aux Vêpres, le soir, je sens que ma prière qui, comme la vôtre, est distraite, est prise en relais par celle des autres, c'est à ce mo­ment-là que je sens le plus, non pas que les autres me portent, mais que ma prière n'est pas simplement ma prière, mais qu'elle est d'abord notre prière, mais qu'en plus elle est la prière de l'Église, et c'est confortable, mais c'est très confortable de sentir, en plus on n'a rien à inventer tout est écrit, on n'a qu'à suivre les livres, bien suivre les numéros, mais ça c'est à saint Jean de Malte. En suivant bien les numéros vous vous mettez dans ce courant et vous sentez l'Es­prit Saint, vous sentez l'Esprit saint qui creuse son torrent, creuse son chemin, vous vous mettez dans ce courant-là. Et puis nourris de ce mouvement, vous pouvez ensuite retourner dans le monde, fortifiés, évangélisés, j'allais dire, pour pouvoir continuer à construire ce monde, les uns avec les autres. C'est cela la communauté, c'est cela l'expérience de la commu­nauté.

Enfin je ne dis pas : "venez tous aux Vêpres", et pourquoi pas "venez aux Vêpres" après tout "venez tous aux Vêpres, il y a de la place puisque vous êtes bien rentrés, venez tous ce soir, à dix-neuf heures et tous les soirs". Je ne dis pas cela pour faire de la pub en disant : "ce que nous faisons est merveilleux", pas du tout, je vous invite à une expérience particulière : être édifiés par quelque chose de plus grand que vous dont vous ne saviez presque rien et qui est l'Église. Comme Jean-Baptiste est l'héritier absolument in­croyable de cette foi du monde qui prépare l'arrivée de Dieu, nous sommes ici héritiers de ce que Dieu veut construire dans ce monde dont nous avons à transmettre pour le mener plus loin. Et je pense que, lorsque nous avons voulu, nous, les moines, les frères de saint Jean de Malte, prendre la parole, ça c'est sûr, mais construire une communauté, ça c'est plus inté­ressant, c'est parce que nous sentons que c'est là que s'apaisent, à un moment donné, les difficultés d'être cette personne humaine qui est confrontée à des choix, des "oui" et des "non" que nous avons du mal à dire et qu'il y a un lieu où il y a une sorte de réconci­liation, non seulement de soi avec soi, mais de soi dans l'histoire plus largement. Les Vêpres ne sont pas une psychothérapie, même si cela sert un peu pour se retrouver soi-même, les Vêpres sont un lieu où se sent, s'entend, se reçoit cette histoire de l'Église, notre histoire d'aujourd'hui.

Frères et sœurs, dites "non" à ce qui vous empêche de venir aux Vêpres, à dix-neuf heures. Voilà un premier non à prononcer qui va faire du ramdam, je ne sais pas, en tout cas un non qui permet d'être vivant, j'en suis certain, j'ai vu trop de gens se soumettre et en mourir. Il y a une insoumission qui n'est pas de faire la révolution, une insoumission qui est d'être vivant, de défendre cette intuition de la vé­rité que donne ma relation avec Dieu, et cette relation, elle se nourrit dans une prière commune, pas tout seul, c'est trop dangereux.

 

 

AMEN

 

 
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