AU FIL DES HOMELIES

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JÉSUS-CHRIST ? L'HOMME SOUFFRANT DU VINGTIÈME SIÈCLE

Is 40, 1-5+9-11 ; 2 P 3, 8-14 ; Mc 1, 1-8
Deuxième dimanche de l'avent – Année B (5 décembre 1999)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

J'ai cherché ce qu'il y avait de commun entre ces hommes qui ont préparé le chemin de l'arrivée de Dieu, et l'homme d'aujourd'hui, désenchanté, désabusé, nous y reviendrons. Ces hommes d'hier, qui attendaient quelque chose du ciel, c'est hommes au désespoir vif, à la foi non moins vive et étince­lante, au caractère tranchant, tranché, au cri net vers Dieu, capables de se détourner pour le mettre à l'épreuve, comme Job, capables de tenir tête à Dieu, et pourtant dociles à sa miséricorde, étonnés de son cœur de Père, une espèce de hauteur, de noblesse de ces patriarches, de ces prophètes qui président tran­quillement toutes nos eucharisties, l'air de rien, mais vérifiant que nous soyons sur ce chemin avec Jean-Baptiste, le plus petit et le plus grand, leur chef et leur serviteur, et c'est le patron de la paroisse, cela tombe bien !

Et nous, deux mille ans après, ou davantage, qui sommes après l'intervention de Dieu et qui n'at­tendons pas que le ciel s'ouvre puisqu'il s'est ouvert, et qui continuons à le fêter et au seuil du troisième mil­lénaire, j'interroge cet homme contemporain que nous sommes devenus peut-être malgré nous. Qu'y a-t-il de commun entre les hommes de l'Ancien Testament jusqu'aux portes du Nouveau, et nous-mêmes qui sommes dans le Nouveau Testament vieilli, oublié ? Quand on interroge l'Église de demain sur ce qu'elle sera au début du troisième millénaire, il y a quatre lignes qui se dégagent.

La première qui se dégage, parce qu'on en parle très souvent, ce supermarché des religions qu'on appelle le New-Age, c'est-à-dire un endroit où l'on peut comme c'est le cas des médecines douces, trou­ver une religion plus douce, un petit cocktail, je le dis avec humour, mais ce n'est pas si évident que nous soyons à l'abri d'une telle tentation, un cocktail de différentes sagesses plus appropriées à moi, à mon monde. On peu de temps en temps saupoudrer un peu de réincarnation, contrairement à ce que disent cer­tains paroissiens, les frères ne croient pas à la réincar­nation, puisqu'on m'a posé la question mardi dernier, ni le Frère Daniel et moi-même ne croyons pas du tout à la réincarnation, pour ma part je l'annonce très clairement, je désire mourir et c'est tout, je ne veux pas recommencer ! Je le dis parce qu'il y a un soup­çon, le Frère Daniel et le Frère Jean-François ont été accusés de glisser doucement vers la réincarnation en cette fin de vingtième siècle, pour ma part, et je crois que le Frère Daniel sera d'accord, il n'y a pas de crainte là-dessus, cela n'a rien à voir avec la foi chré­tienne, il faut être bien clair. Mais d'aucuns peuvent de temps en temps la nuit tombée, dans leur lit, peut-être penser qu'ils auraient des chances de se réincar­ner, et je leur laisse le soin d'y croire ou de le vouloir.

En tout cas, dans fast-food du New-Age on trouve un peu de tout, c'est la tentation d'une synthèse un peu paisible, dégagée des contingences, des exi­gences des religions et de leurs inimitiés, et c'est très tentant d'imaginer que quelque chose, un produit plus adapté qui ferait la synthèse de ce qu'il y a de meilleur en matière de religion, une espèce de best-off, en se dégageant des dogmatisme, des raideurs, des rigidités qui nous ont abîmés et qui nous rendent si désen­chantés et si désabusés. C'est la première ligne, la plus connue.

La seconde ligne un peu moins connue parce qu'elle est moins présente en Occident, mais je l'ai analysée, elle existe aux Etats-Unis, elle existe en Afrique du Sud et c'est intéressant comme phéno­mène. En deux mots : on a recensé depuis la fin de l'Apartheid, depuis que Nelson Mandela ait été prési­dent, on a recensé sept mille églises indépendantes en Afrique du Sud, ils vont bientôt atteindre le nombre encore plus élevé des églises américaines. Pourquoi ? Les églises s'étant très mal comportées pendant l'Apartheid, elles ont perdu toute crédibilité auprès des gens, spécialement de la population noire, sauf les adventistes et les catholiques, pour une fois, on ne s'est pas trop mal comporté, mais on est tellement minoritaires qu'on n'avait pas tellement la voix à la parole. Mais nos frères protestants hollandais ont été quand même très entachés de collaboration avec l'Apartheid, et cette crédibilité a favorisé une explo­sion, une éclosion de multiples petites églises fami­liales. Le chef de cette église est une dame, zoulou, (ne riez pas), cela existe les zoulous, ou d'autres tribus africaines qui chez elles rassemblent des frères, des sœurs avec qui elles prient, privilégiant un peu l'expé­rience, le partage, l'émotion.

Troisième ligne, le mot "religion" étant un peu difficile à prononcer, on lui préfère celui de "spi­ritualité". C'est ce que je vais appeler les nouvelles transcendances sans Dieu. Dieu n'est pas mort contrairement à ce qu'on pourrait penser, à la fin du vingtième siècle, il n'est pas non plus revenu, on a parlé de la mort de Dieu, du retour de Dieu ou de sa revanche. Ce serait bien pratique et je le comprends bien, d'essayer de le réintégrer, de l'incorporer, de l'assimiler, on l'a "anonymisé" et l'on en a fait un peu le nôtre. Notre transcendance est actuellement, do­mestique, elle est dans nos foyers, sur la cheminée, elle est à portée de main elle est modelable. Une transcendance sans Dieu ! Soyons honnêtes et parlons de spiritualité, telle est la troisième ligne.

Le point commun de ces trois démarches-là, c'est : nous ne voulons plus obéir, nous ne croyons plus à l'autorité de quelqu'un sur nous. Je crois que c'est la mort du Père dans tous les sens du terme. Le point commun, c'est : nous n'y croyons plus, vous nous avez eu, c'est fini ! Nous sommes vaccinés. La religion, ça n'a rien changé, la science, ça n'a rien changé, il nous faut trouver instinctivement l'homme contemporain qui essaie de faire son salut à sa me­sure. Deux mille ans de christianisme pour en arriver à quoi ?

Tout un investissement dans le domaine de la science, on aurait dû vaincre, le sida, le cancer, appa­remment, ça va continuer sous d'autres formes.

Alors, il y eu une quatrième voie qui était ex­trêmement intéressante qui était l'humanitaire : et c'était une voie qui a donné espoir, je le dis sans hu­mour : qui a donné espoir. Mais maintenant on sait que l'humanitaire c'est un enjeu politique incroyable, on a compris que ce soit en Angola, en Ethiopie, en Sibérie auparavant, ou encore maintenant en Tchét­chènie, c'est un jeu de pouvoir, c'est un argument, un outil de propagande. Il nous faut bien sauver ceux qui ont faim et ramener dans leur maison ceux qui sont détournés, mais on sent bien que tout est piégé. Qui a autorité en cette matière, qui ? Qui peut avec une au­torité pure nous dire ce qu'il faut faire, penser et croire ? Nous ne voulons pas croire, nous ne voulons pas adhérer, nous soupçonnons que nous allons être ma­nipulés.

Alors, j'ai cherché ce qui restait de plus sacré, quelque chose sur lequel l'homme d'aujourd'hui et l'homme de demain ne pourraient pas transiger, une figure sur laquelle tout homme, de quelque race soit-il, ou de quelque religion soit-il, serait d'accord pour dire, ça on ne peut pas y toucher, oui, c'est vraiment intouchable.

Et bizarrement ce qui reste comme une réalité sacrée, c'est l'homme qui souffre. L'homme souffrant, voilà la réalité sacrée. Alors, il suffit de parcourir le vingtième siècle en commençant par les tranchées de la guerre en 14, un rescapé d'Auschwitz, les brûlés de Hiroshima, le Biafra, l'Angola, les malades morts du sida, etc ... et nous avons là toutes les figures d'hom­mes et de souffrance. Nous sommes plus que jamais, bien davantage que les siècles précédents, marqués et sensibilisés à la souffrance de l'homme. Pour nous c'est d'ailleurs tellement acquis que nous n'avons pas pris conscience que c'était une chose nouvelle dans l'humanité, notre sensibilité à la blessure de l'autre, une sorte de solidarité plus forte que nous mais qui nous rend encore plus impuissant et qui ôte toute cré­dibilité à tous ceux qui croient à l'allègement possible de ces souffrance : l'Église, la science l'humanitaire...

Plus que jamais nous sommes fragilisés parce que l'autre souffre, cela je crois que c'est un point acquis, parce que nous y avons accès par les médias, etc, et nous avons vraiment envie de sauver cette pla­nète, chacun de nous à sa manière, mais nous sommes de plus en plus impuissant face à la souffrance parce qu'elle est irréductible. Et cette irréductibilité de la souffrance humaine finalement nous défait progressi­vement d'une autorité de l'Église, de la science, etc ... qui nous feraient croire qu'en suivant bien le chemin, en étant bien sage, on arriverait à la réduire comme on réduit une fracture. Mais cela ne marche pas ! Et fi­nalement, au fond de nous ce désenchantement, ce fait d'être désabusé, vient du fait que nous ne trouvons pas la solution pour réduire la souffrance de l'homme, et que nous y sommes de plus en plus allergique, ce n'est pas possible, et au fond de nous, chacun de nous porte des chagrins, et plus on vieillit, plus ces chagrins sont durs à réduire, d'un homme d'une femme, d'un enfant, d'une souffrance, d'une maladie injuste insupportable, horrible, etc ...

Voilà le fond de notre défiance, méfiance, et la question, l ne peut pas la contourner, pour nous la valeur de cette souffrance de l'homme est devenue incontournable, il suffit de voir le Téléthon, il suffit de voir n'importe quelle campagne, il suffit de voir le procès de Crozemarie, le scandale que cela provoque en nous, cet argent mobilisé, à chaque fois nous nous disons que c'est incroyable, on a tenté de donner de l'argent pour qu'on puisse effectivement activer la recherche contre le cancer, et puis ce zouave s'arrange pour faire une villa au bord du lac de Genève, (je ne connais pas la suite de l'histoire), pareil pour l'huma­nitaire.

Alors, je me suis dit : "Qu'y a-t-il de commun entre eux, les patriarches, les prophètes, et nous ?" Je pense que d'emblée, ils acceptaient plus facilement une sorte d'autorité, de loi, c'est le cas de l'Ancien Testament, dans lequel il a investi leur être, leur per­sonne, leur tribu, leur peuple Israël, et dont ils pen­saient que pédagogiquement, progressivement, ils les amèneraient non pas à réduire la souffrance de l'homme, mais réduire la distance entre Dieu et l'homme. Je pense que leur souci était moins la souf­france que Dieu lui-même. Vous allez me dire qu'il y a là un virage difficile : vaut-il mieux avoir souci de Dieu ou avoir souci de la souffrance de l'autre ? Si vous vous interrogez, moi-même d'ailleurs, je me trouverais très gêné de répondre à la question. Il me semble, de plus, que cette fin de vingtième siècle est très marquée par cette sensibilité nouvelle sur laquelle nous ne voulons pas bouger. Et finalement notre po­sition de Job, actuellement c'est de dire à Dieu que cela ne marche pas ! Je veux bien rester parce que je suis du genre sage et gentil, mais enfin, cela ne marche pas, cela n'a pas réussi. Deux mille ans de souffrance pour en arriver là, je veux bien qu'il y ait des lois internes à l'humanité, mais j'ai quand même le droit de râler.

La réponse est celle du Nouveau Testament, je vais essayer de la donner comme ça, elle n'est pas totale. Ce poilu dans les tranchées ? c'est le Christ ! Le rescapé d'Auschwitz ? c'est le Christ ! La petite fille qui court au Vietnam ? c'est le Christ ! Le brûlé de Hiroshima ? c'est le Christ ! Le malade du sida ? C'est le Christ ! L'homme qui souffre ? c'est le Christ! La réponse elle est là. La réponse elle n'est pas qu'il y a où Dieu ou l'homme qui souffre, la réponse est que les deux choses sont tellement liées qu'on ne les voit plus l'une sans l'autre. La réponse de l'Église n'est pas une réponse d'autorité disant : "je sais ce qu'il convient de dire ou de faire pour que l'homme ne souffre plus". Par contre c'est à l'intérieur même de la souffrance, que Dieu est présent, ça n'y change rien, mais il est entré dedans, non pas pour l'expliquer, mais pour la vivre.

"Tout ce que vous ferez au plus petit d'entre mes frères, c'est à moi que vous l'aurez fait, tout ce que vous n'aurez pas fait au plus petit d'entre mes frères, c'est à moi que vous ne le ferez pas". C'est le fruit du christianisme qui nous fait nous tourner à la fois vers le frère pour vivre et sentir avec lui cette -solidarité dans la chair de sa propre chair souffrante, mais en même temps et progressivement vers le Christ, Homme-Dieu, présent dans la souffrance de chacun de nous, dans la souffrance de chacun de nos frères maintenant, demain aussi. Il n'y a pas d'autre voie, d'autre solution offertes par Dieu à cette souf­france que sa présence.

 

 

AMEN

 

 
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