AU FIL DES HOMELIES

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JÉSUS VIENT S'INSÉRER DANS L'HISTOIRE ET LA RÉCAPITULE

Ba 5, 1-9 ; Ph 1, 4-6+8-11 ; Lc 3, 1-6
Deuxième dimanche de l'avent – Année C (10 décembre 2000)
Homélie du Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, je voudrais attirer votre atten­tion sur la première phrase de cet évangile : "L'an quinze du principat de Tibère César, Ponce-Pilate étant gouverneur de Judée, Hérode té­trarque de Galilée, Philippe son frère, tétrarque d'Iturée et de Trachonitide, Lysanias tétrarque d'Abilène, sous le pontificat d'Anne et de Caïphe, la Parole de Dieu fut adressée à Jean" ( Luc 3, 1-2). Cet exorde à la prédication de Jean-Baptiste, d'une solen­nité assez extraordinaire, nous surprend un peu et n'a d'ailleurs aucun équivalent dans les autres évangiles. Luc fait-il œuvre d'historien, veut-il nous permettre de dater l'évènement ? De fait, grâce à ces indications, on peut savoir qu'il s'agit de l'an vingt-huit de notre ère. Ou bien cette solennité veut-elle manifester l'im­portance de l'évènement dont il va parler, et à ce sujet on a fait remarquer à juste titre que cet exorde ne correspondait pas seulement à la prédication de Jean-Baptiste, mais à tout ce qui s'en suit, c'est-à-dire es­sentiellement à la manifestation de Jésus, que les pa­roles d'Isaïe telles que nous les rapporte Luc, annon­cent :"Toute chair verra le salut de Dieu" (Isaïe 40,5).

Je vous invite à creuser un peu davantage l'importance et la signification de cette entrée en ma­tière à la prédication de Jean-Baptiste et de Jésus. Deux choses, à mon sens, sont à relever. Tout d'abord cet événement du Salut apporté par Jésus, annoncé par Jean-Baptiste et proclamé sur les routes de Gali­lée, cet événement s'insère dans l'histoire des hom­mes. C'est à un moment précis, et donc en lien avec le déroulement des événements successifs de l'histoire, que Jésus vient. Jésus ne vient pas comme une sorte de météorite, Il ne vient pas en-dehors de tout contexte, ce n'est pas un événement comme on dit parfois "surnaturel" au point qu'il n'aurait aucun rap­port avec les choses naturelles, mais au contraire, cet événement s'insère dans l'Histoire, c'est bel et bien un événement historique. C'est d'ailleurs une des caracté­ristiques de notre religion judéo-chrétienne, que c'est une religion insérée dans l'Histoire, non pas une reli­gion qui nous mettrait en rapport avec des mythes intemporels, mais une religion qui se fonde sur un événement précis, en un endroit précis et dans le dé­roulement de l'Histoire.

La deuxième remarque, c'est que cette phrase ne se réfère pas seulement à ce qui touche l'Histoire Sainte, à ce qui touche l'histoire d'Israël. Certes, on parle du pontificat d'Anne et Caïphe, les grands-prêtres de ce moment-là, on parle aussi d'Hérode qui était tétrarque de Galilée, région où la prédication de Jésus sera particulièrement intense, on nomme déjà Ponce-Pilate gouverneur de Judée qui jouera un rôle décisif au moment de la Passion de Jésus, mais on fait aussi allusion à l'empereur Tibère et même à deux obscurs roitelets, Philippe et Lysanias, tétrarques de régions très marginales par rapport à la Terre Sainte, puisqu'elle se situent aux alentours de Damas et du Mont Liban, régions parfaitement païennes et qui n'ont pas grand-chose à voir avec l'Histoire Sainte et l'histoire d'Israël.

Cette deuxième remarque m'invite donc à vous dire que l'évènement de Jésus n'est pas seule­ment un événement inséré dans l'Histoire Sainte, dans l'histoire de la Révélation de Dieu, mais aussi dans l'histoire de tous les hommes, des païens comme des juifs, de l'humanité tout entière. La citation d'Isaïe disait : "Toute chair", c'est-à-dire tout homme, non seulement tout juif, mais tout individu de l'humanité "verra le salut de Dieu ". C'est équivalemment cette insertion dans l'histoire d'Israël, et dans l'histoire de l'humanité tout entière que signifient les généalogies de Jésus présentées dans saint Matthieu ou dans saint Luc. Précisément, dans saint Matthieu Jésus nous est présenté comme le fils d'Abraham et le fils de David, donc comme prenant sa place dans le déroulement de l'histoire d'Israël. Luc, pour sa part, va plus loin, non seulement il rattache Jésus à David et Abraham, mais il remonte jusqu'à Adam, manifestant ainsi, comme il vient de la faire par l'exorde de cette page, que Jésus s'insère dans l'histoire de toute l'humanité.

Les orientaux n'ont pas d'équivalent à notre temps de l'Avent, c'est dommage pour eux parce que c'est un temps magnifique, mais ils ont quelque chose qui manque dans notre liturgie, ils ont un dimanche "des ancêtres du Christ", un dimanche qui prépare Noël en nous invitant à réinsérer Jésus dans le passé, la succession d'Israël. Cette insertion est le lien de Jésus avec ceux qui l'ont précédé. Ce lien, c'est évi­demment la généalogie, telle que Luc ou Matthieu nous la donnent, c'est-à-dire la succession des géné­rations, l'engendrement de père en fils, jusqu'à Jésus. Plus profondément, cet enracinement dans le passé va se manifester par un nombre considérable, que les Pères de l'Église se sont plu à relever, de corres­pondances entre l'Ancien et le Nouveau Testament, comme par exemple la tentation d'Adam au premier Paradis et la tentation de Jésus au désert. On peut en relever beaucoup d'autres par une lecture attentive de l'Ancien et du Nouveau Testament, et ces corres­pondances nous montrent ainsi comme une sorte de préfigurations, d'annonces, on dira même de prophé­ties de la venue du Christ. Mais il y a bien davantage, il ne faudrait pas prendre ces correspondances comme étant seulement imagées, factuelles, comme si tel geste, telle parole ou tel événement ressemblait à tel geste, telle parole ou tel événement de la vie du Christ. Beaucoup plus profondément encore que ces correspondances, comme substrat intérieur de ces correspondances, c'est d'une filiation spirituelle qu'il est question. C'est une expérience de Dieu qui se tra­duira par la promesse faite à Abraham, la promesse renouvelée à David, la promesse sans cesse répétée par Dieu, d'un Messie, d'un descendant, d'un enfant merveilleux, cette promesse qui va vivre dans le cœur des ancêtres du Christ en les préparant petit à petit à Le recevoir, comme par une sorte de transformation intérieure, d'expérience spirituelle qui les ouvre au mystère encore insaisissable pour eux. Je prendrai comme exemple celui d'Abraham montant au Mont Moriah avec Isaac, on s'est plu à comparer Isaac por­tant le bois du sacrifice à Jésus portant la croix, à comparer la montagne de Moriah au Golgotha, à comparer le sacrifice qu'Abraham s'apprête à offrir et qui est celui de son propre fils, le comparer au sacri­fice de Jésus, le Fils unique du Père offert en sacrifice sur la croix. Mais il ne s'agit pas, encore une fois, simplement de correspondances terme à terme, image à image ; plus profondément, Abraham et Isaac vivent cette expérience indicible du Père qui donne son Fils et l'offre, du Fils qui accepte de se donner en sacrifice pour l'amour de ses frères. C'est donc plutôt une sorte de préparation intérieure qui s'opère dans le cœur d'Abraham, dans le cœur d'Isaac, les préparant à quel­que chose qui les dépasse et qui n'est pas seulement une épreuve de leur foi, mais qui est plus profondé­ment une sorte de geste d'amitié de Dieu qui veut faire partager à son ami Abraham l'expérience qui est la sienne dans son cœur, l'expérience d'un Père qui donne son Fils jusqu'à la mort, et à la mort sacrifi­cielle.

Voilà donc comment s'insère la venue du Christ dans une lente préparation spirituelle, expéri­mentale, humaine, dans le cœur de tous ceux qui l'ont attendue et préparée. Revenant sur ce que je vous disais tout à l'heure, il ne s'agit pas seulement des ancêtres du Christ selon la chair, d'Abraham, d'Isaac, de Jacob, de Moïse, de David, des prophètes, mais il s'agit de l'humanité tout entière car Jésus n'est pas venu s'insérer seulement dans l'histoire d'Israël, mais comme déjà il était dit à Abraham : "En toi seront bénies toutes les nations de la terre" (Genèse 22, 18), "toute chair verra le salut de Dieu" prophétisait Isaïe. C'est l'humanité tout entière dont l'expérience est "ré­capitulée", (c'est le mot qu'aime saint Irénée de Lyon pour parler de ce mystère), l'expérience de toute l'hu­manité est récapitulée dans le Christ. Certes, le Christ vient nous apporter quelque chose de radicalement neuf, un Salut inimaginable, inespéré, et cependant ce Salut n'est pas extérieur à l'attente des hommes, à la lente marche à l'étoile des hommes qui, à tâtons, cher­chent le sens de la création, de leur vie, de l'histoire, ces hommes qui essaient de saisir quelque chose de ce Dieu insaisissable et qui va précisément en Jésus, se laisser saisir et étreindre par nous.

Il n'y a donc pas de la part de Dieu, une sorte de rejet de l'humanité parce qu'elle serait pécheresse, une sorte de mépris à l'égard de la création parce qu'elle serait infime et fragile, et finalement dérisoire, non, il y a chez Dieu un immense respect de l'homme et à travers l'homme de la création tout entière. Ce respect porte Dieu à recueillir les moindres indices, les moindres frémissements, les moindres espérances de cette humanité enfoncée dans le mal, le péché, l'égoïsme, dans toutes sortes d'aventures qui sont sou­vent douloureuses et pénibles. Cette humanité au cœur de toutes ces épreuves tressaille secrètement d'une espérance, d'une recherche, d'une attente, et pour Dieu tout cela est infiniment précieux. C'est au cœur de cette humanité, de cette histoire, c'est au moment où Tibère César est empereur de Rome, c'est au moment où Anne et Caïphe sont les grands-prêtres qui vont condamner Jésus, c'est au moment où Pilate est gouverneur de Judée, lui qui le livrera à la croix, c'est au moment où ces hommes sont en place et ja­lonnent l'histoire et symbolisent tous les événements innombrables, politiques, certes, mais bien plus abon­dants, les événements intérieurs et personnels, les événements domestiques de chaque famille humaine, c'est au moment où tout cela est comme porté par une immense attente et en même temps, une immense déception car ces hommes n'ont pas compris ce qu'ils attendaient, et n'ont pas su l'attendre du fond de leur cœur, c'est au cœur de tout cela que Jésus va venir s'insérer comme celui qui récapitule l'humanité tout entière. Jésus récapitule en Lui l'humanité pécheresse et espérante, l'humanité tragique et illuminée. C'est de cette manière-là qu'Il nous sauve, en prenant à l'inté­rieur de son propre mystère tout ce que nous sommes et tout ce que nous vivons, et tout ce qu'ont vécu tous les hommes de tous les temps et de tous les lieux.

 

 

AMEN

 

 
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