AU FIL DES HOMELIES

Photos

 ÉTRANGE ! VOUS AVEZ DIT ÉTRANGE ? COMME C'EST ÉTRANGE ...

Is 11, 1-10 ; Rm 15, 4-9 ; Mt 3, 1-12
Deuxième dimanche de l'avent – Année A (9 décembre 2001)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

C'était il y a quelques années, les gens venaient de tous les environs, de Gap, de Digne, de Marseille, du Danemark, de la Hollande, de l'Allemagne, de toute la France, et tous ces gens convergeaient sur une petite route sinueuse de monta­gne, assez dangereuse, pour aboutir sur le plateau de Ganagobie. Vous connaissez ? C'est ce plateau près de la Durance, et à partir duquel on découvre une vue absolument merveilleuse sur toute la région. Ces gens faisaient des kilomètres et des kilomètres, bravant la route dangereuse, bravant les voleurs qui viennent souvent profiter des parkings des monastères pour "faire" les voitures, afin de visiter l'église, et puis, pourquoi pas, d'entrevoir un moine. Je me souviens, il y a quelques années, j'étais en retraite à Ganagobie, et après le repas, nous partions en récréation. Or, ce jour-là, les frères avaient décidé qu'on irait se prome­ner sur le plateau Dès que nous avons franchi la porte­rie, nous avons été "assaillis" par des touristes avides de photos, non seulement des bâtiments du monastère, mais aussi des moines, avec évidemment les clichés habituels : le gros moine chauve et le grand moine à l'allure ascétique.

Quand j'ai relu cet évangile de saint Jean-Baptiste, cette histoire m'est revenue en mémoire. Tous ces gens quittant Jérusalem, la Judée, toutes ces villes du pays, et qui bravent le désert afin de décou­vrir un homme aux allures étranges. Il y a une recher­che véritable de l'étrangeté chez nos contemporains. Ainsi, quand on emmène les enfants au zoo, (on se dit qu'ils n'auront peut-être pas la chance de pouvoir aller en Afrique), on veut qu'ils puissent regarder des ani­maux exotiques, et se rendre compte à quoi ressemble un éléphant, une girafe, un lion. Nos contemporains n'ont-ils pas aussi cette idée de se dire que Dieu leur est tellement loin et étranger à leur vie, que de temps en temps, cela fait du bien d'emprunter une petite route sinueuse et d'aller voir un endroit isolé, un peu étrange, où Dieu serait présent dans des hommes tout aussi étranges, que sont les moines, comme pour gar­der en souvenir cette étrangeté de ce Dieu qui leur semble si lointain. Le danger de cette démarche ne consiste-t-il pas à garder loin de soi la présence de Dieu ? Oui, peut-être, pendant les vacances, on peut profiter pour aller voir à quoi cela ressemble, mais après ? on rentre au travail, c'est oublié, on tourne la page.

Ce qui est très paradoxal dans le personnage de saint Jean-Baptiste, c'est qu'il répond admirable­ment à tous ces clichés. L'étiquette donnée par Mat­thieu répond exactement aux étiquettes qui identifient les animaux dans les zoos, portant le nom de l'animal, le nom en latin, sa provenance, ses habitudes culinai­res. Ici, c'est un peu pareil, on voit tout de suite, il mange des sauterelles (je ne pense pas qu'il y ait beaucoup de personnes qui mangent des sauterelles parmi nous), du miel sauvage, il a un habit un peu particulier. Je dirais que saint Jean-Baptiste est un homme qui, très rapidement pourrait se laisser enfer­mer dans une image, dans une étiquette, un cliché un peu stéréotypé. Les gens descendent vers lui, parce qu'ils sont quand même le désir de rencontrer quel­qu'un, de chercher quelque chose. Ils arrivent avec leurs idées reçues, pensant que saint Jean-Baptiste, comme il le fait d'ailleurs, va les invectiver, va leur crier dessus, va leur dire qu'ils ont des incapables, et qu'il est temps de changer toute leur vie, mener une vie ascétique à la limite de l'inhumain. Et chose in­croyable, le message ne correspond pas au messager. Autant saint Jean-Baptiste est quelqu'un qui tranche, qui coupe, quelqu'un pour qui le "oui" est un "oui" et ne "non" est un "non", autant le message qu'il an­nonce est un message d'espérance : "Les chemins sont aplanis ..." Or, dans ce message, cette frontière, cette barrière qui semble exister entre Dieu et nous, cette frontière est appelée à disparaître. Ce qui est étrange chez Jean-Baptiste, c'est que son mode de vie ne nous encourage pas nécessairement et même pas du tout à le suivre sur ce chemin.

Un autre évangéliste, saint Luc, après le pas­sage que nous venons d'entendre, raconte justement ce que saint Jean-Baptiste dit aux gens qui viennent le voir. Et la foule entend de la bouche de cet illuminé, un message sobre, beau mais difficile. Il leur dit : "Vous avez deux vêtements, partagez !" Ce n'est pas de l'ascétisme héroïque. Il dit à ceux qui s'emplissent les poches d'argent malhonnête : "Ne prenez que ce qu'il est vous est demandé de prendre !" Aux soldats, il dit : "Ne molestez pas". Tout un éventail de conver­sions qui nous semblent d'une banalité incroyable, et de ce fait, des conversion qui nous apparaissent bien loin de ce que Dieu nous demande. On aime bien parfois s'imaginer un Dieu très lointain, en se disant qu'on n'a rien d'autre à faire qu'à attendre, parce qu'on n'est qu'une toute petite poussière à qui Dieu n'a rien à demander ... Comment pourrai-je changer quelque chose dans ce monde qui va mal ? Attendons patiem­ment que les autres agissent, que les gouvernements prennent leurs responsabilités !

Saint Jean-Baptiste dit : non, l'ascèse com­mence par des choses si petites, si simples qu'elles peuvent nous paraître dérisoires. Mais je crois au contraire que le message de saint Jean-Baptiste est extraordinaire parce que dans ces gestes, dans cette conversion, il nous appelle à une nouvelle "élection". Je ne parle pas des futures élections où il faut avoir un certain nombre de signatures pour pouvoir se présen­ter comme candidat, mais je parle d'une nouvelle "élection" dont il est question dans le passage que nous avons entendu, où il nous est dit que celui qui est élu ne vient pas d'une race particulière, d'une eth­nie particulière. Dieu nous appelle tous, Dieu nos appelle chacun à être son fils. C'est ce que dit saint Jean-Baptiste aux pharisiens et aux sadducéens. Et la manière dont Jean-Baptiste fait découvrir ce nouveau message à ces foules, est que ce message se coule tout simplement dans la tradition et dans l'histoire de ses Pères. Nous fêtons aujourd'hui les ancêtres du Christ, et c'est vrai que saint Jean-Baptiste est un personnage qui récapitule d'une certaine manière, tout ce qu'ont vécu ces ancêtres. La démarche qu'il propose aux personnes qui viennent le trouver, est une démarche similaire à celle qu'a vécu un prophète, plusieurs siè­cles avant lui, et ce prophète c'est Elie. Elie était quelqu'un de très violent, très dur, qui n'hésitait pas à manier le sabre, et Dieu lui a fait faire tout un pèleri­nage. Il lui a fait traverser le désert, Il l'a conduit au Mont Horeb et là, Elie a découvert que Dieu n'était pas dans le volcan, ni dans le tremblement de terre, ni dans la tempête, mais qu'il était présent dans un souf­fle. C'est un peu cette expérience que saint Jean-Bap­tiste propose de faire à ces personnes qui viennent l'écouter. Il leur annonce que cette grotte n'est pas un volcan, mais qu'elle est déjà la crèche, un endroit pe­tit, où un enfant vient de naître. Cette grotte, ce n'est pas un volcan en éruption, mais c'est une montagne sur laquelle Dieu a planté sa croix, la bannière de l'Amour. Ce souffle que saint Jean-Baptiste nous fait découvrir, ce n'est pas le souffle de la tempête, non, cela va être le souffle ténu, tout petit, fragile, d'un nouveau-né (parfois les nouveaux-nés ont le souffle tellement discret et faible, qu'on ne peut pas s'empê­cher d'approcher l'oreille pour vérifier leur respira­tion). Et ce souffle, c'est aussi celui du condamné, du Christ en croix, qui, dans son agonie, rend son dernier souffle.

Quel voyage, frères et sœurs, de quitter sa bonne ville de Jérusalem, de traverser le désert pour venir voir un original invectiver les foules, manger des sauterelles, et entendre de la part de cet homme ce message étonnant, que ce qui est le plus extraordi­naire, est dans le plus ordinaire de notre vie.

Frères et sœurs, en compagnie de saint Jean-Baptiste, laissons-nous prendre la main et emmener vers la crèche. Soyons-nous aussi dans notre vie, des Jean-Baptiste, prenant la main des autres, les aidant, les guidant selon nos capacités, pour leur faire décou­vrir la plus grande annonce qui soit, du désir de Dieu de ne plus être étranger, de ce que Dieu a voulu se faire homme parmi nous.

 

 

AMEN

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public