AU FIL DES HOMELIES

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CE SACRÉ SERPENT !

Is 11, 1-10 ; Rm 15, 4-9 ; Mt 3, 1-12
Deuxième dimanche de l'avent – Année A (5 décembre 2004)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Frères et sœurs, le monde va tellement vite que je ne sais plus si nous sommes semble-t-il sous l’ère du verseau, ou sous l’ère du poisson, mais en écoutant ces trois lectures, de ce deuxième dimanche de l’Avent, j’ai l’intime conviction que nous sommes dans l’ère du serpent. En fait, nous sommes dans un monde où la parole est pervertie. La parole est du côté de la séduction. Il suffit de se tourner vers l’ésotérisme pour voir comment on arrive à vendre beaucoup de livres, assez mauvais d’ailleurs et de surcroît très mal écrits, contenant pas mal d’erreurs historiques, sur cette simple idée de vous faire croire que l’on vous ment. Il y a d’autres paroles perverties : il y a la parole de ceux qui prêchent au nom de Dieu, qui vont vous dire ce que vous avez à faire. Une autre parole pervertie, c’est celle de l’amour, vous trouvez des tas de magazines où l’on va vous expliquer dix clés pour séduire. Il y a encore d’autres manières de pervertir, c’est peut-être le summum actuellement avec la télévision : comment des gens aiment se mettre en scène, se battent même pour passer à la télévision pour être assassinés en direct par la parole.

Oui, ce qui devrait être un lieu de communion, de rencontre et d’échange, se retrouve être le lieu même de la perversion, de la mort et du mensonge. Je crois que ces petits exemples glanés dans notre monde contemporain, en fait puisent leur substance à la source originelle, à ce dialogue originel, le premier qui nous est relaté dans la Bible, entre deux être créés : la femme et le serpent. Pour essayer de comprendre ce que Jean-Baptiste nous dit aujourd’hui dans cet évangile, l’annonce de l’inauguration de quelque chose de nouveau, je voudrais reprendre encore avec vous, cette scène du serpent et d’Ève qui est à la racine de beaucoup de nos dialogues et de nos relations les uns envers les autres. Il y a une même nudité entre le serpent et Ève, je dirais, l’humanité et le serpent. Mais cette nudité est vécue avant le péché originel sous deux modes différents. La femme vit cette nudité comme étant une capacité à s’ouvrir à toute relation possible. C’est la nudité comme étant vue du côté positif, quelque chose qui peut me faire grandir et m’emmener plus loin. Le serpent, lui, a un autre problème. D’abord, il est caractérisé comme étant intelligent, et c’est vrai que le terme n’est pas péjoratif tout de suite, et puis, il est nu, et il le vit très mal. Son but va être de pervertir la relation à l’autre pour attirer l’autre dans son camp, à savoir, quand nous ne pouvons pas nous grandir, nous avons le don de rabaisser les autres avec nous.

Je crois que c’est cela cette scène originelle et ce dialogue, c’est la manière dont nous cherchons à contrôler l’autre par la parole, une sorte de main-mise qui permet de le faire tomber et de lui dire : maintenant, tu es des nôtres, tu es de mon côté. S’inaugure ainsi toute cette Histoire sainte que je ne vais pas vous refaire, encore une fois, mais qui arrive au seuil de cet évangile. Vous avez entendu cette phrase de Jean-Baptiste : "Engeance de vipères". Imprécation assez terrible ! Jean-Baptiste dit à ces gens qui viennent le voir : pourquoi venez-vous me voir ? Est-ce véritablement pour entendre une parole nouvelle ? Est-ce pour entendre une parole de conversion ? Est-ce que vous vous approchez dans cette nudité qui était celle de l’humanité avant le péché, ou au contraire, est-ce que vous vous approchez de moi exactement comme le serpent s’est approché d’Ève ? Il est intéressant de constater que Jean-Baptiste, tout au début de l’évangile de Matthieu pointe justement le cœur même de ce qui va être à l’infini dans tous les évangiles, le problème du dialogue entre Jésus et les pharisiens, les sadducéens, etc … En fait, Jean-Baptiste annonce un événement extraordinaire. Il dit que c’est aussi cette Parole qui vient, et cette Parole ce ne sont pas des mots prononcés ex cathedra d’un Dieu fait chair, mais c’est un Dieu fait chair qui vient renouer le dialogue.

Ce qui se passe alors, puisque nous célébrons aujourd’hui les ancêtres du Christ, nous appelons souvent le Christ, et à juste titre, comme étant le nouvel Adam, et nous y associons bien sûr la différence entre l’Adam selon la chair qui est celui qui a désobéi et le Christ étant celui qui obéit. Mais j’aurais voulu aujourd’hui souligner une autre caractéristique de ce nouvel Adam. Ce nouvel Adam dont il est question, non seulement il est obéissant à son Père, non seulement il nous rachète de la mort pour la vie éternelle, mais il instaure un nouveau dialogue, ou plus exactement, le véritable dialogue dont il était question avant le péché originel. Il s’agit d’un dialogue qui n’est pas fondé sur le mensonge, sur la perversion, sur la manipulation, sur le jeu de séduction, mais au contraire comme on le voit dans les évangiles, une parole libérant, car le Christ est celui qui libère par sa parole, et en même temps une parole très libre, puisque à la fois, le Christ est toujours nu devant ses adversaires, et en même temps, à chaque instant, arrive à leur échapper.

Aujourd’hui, frères et sœurs, nous avons peut-être à réfléchir sur l’Église en général, la nouvelle épouse du Christ et nous-mêmes. Nous sommes très souvent dans la situation de cette humanité face au serpent, la tentation d’utiliser notre intelligence, notre sagesse pour notre propre service. Nous sommes tentés de nous dire que devant notre faiblesse et notre solitude, il est utile d’employer la force des autres à leurs dépens, et à notre propre profit. Or, le Christ n’agit jamais de cette manière.

Espérons justement qu’un jour, comme le prédit Isaïe, que le nouveau-né puisse un jour jouer sur le nid du serpent. D’une certaine manière, on retrouve là cette image du Paradis, entre ce petit enfant qui symbolise l’innocence, comme Ève symbolisait l’innocence, et ce serpent rempli de sagesse et d’intelligence, et de croire qu’il est possible effectivement de mettre cette sagesse et cette intelligence au service de la communion et de la rencontre entre nous.

Frères et sœurs, prions le Seigneur d’éloigner de nous cette tentation de refuser cette nudité, de voir cette nudité uniquement du côté d’une fragilité, pour au contraire y voir le lieu même de la rencontre avec l’autre et avec notre Seigneur.

 

AMEN

 

 

 
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