AU FIL DES HOMELIES

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LA PRIÈRE IGNORÉE DE MA CONSCIENCE …

Is 40, 1-5+9-11 ; 2 P 3, 8-14 ; Mc 1, 1-8
Deuxième dimanche de l'avent – Année B (4 décembre 2005)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

On les a convoqué ce dimanche, ils sont là dans ce vitrail à la fois hiératiques, immobiles et surveillants, en commençant par Abraham, Moïse, Jérémie, Isaïe, Ézéchiel et Daniel. Ils sont là à chaque fois, ils nous surveillent. Ils contrôlent que le peuple que nous avons constitué à leur suite marche bien dans les rails qu'ils ont eux-mêmes mis en place.

Ce que je viens de dire serait vrai si c'étaient des ancêtres, ou des héros de temps prodigieux, et nous serions là écrasés par leurs faits, leurs réussites et leurs exploits. Quand nous lisons leur vie dans la Bible, je trouve qu'ils ne ressemblent pas tellement à des héros tels que ceux que l'antiquité grecque ou des autres pays nous ont transmis à travers leurs mythologies. En fait, on raconte beaucoup plus d'autres choses que leurs échecs, leurs péchés, leurs expériences, je pense que plus que des ancêtres ou des héros, ce sont des Pères. C'est tout à fait différent. Même si nous pensons au début de notre vie que notre père est invincible, nous finissons par découvrir que sa véritable qualité a été d'être ce qu'il est à travers sa fragilité et d'avoir maintenu et la famille, et un certain nombre de devoirs qu'il s'est donné en vertu de cette paternité. Le père n'est pas celui qui est invincible, il est celui qui apprend et qui transmet une expérience.

Tout cela serait absolument exact, mais le commencement de l'évangile est un peu raide : "Commencement de l'évangile touchant Jésus-Christ" (c'est une Bonne Nouvelle), on cite un des prophètes: Isaïe, et puis, tac, de but en blanc, les péchés arrivent tout de suite. A croire qu'à chaque fois qu'on parle de Dieu, ce mot-là devient obsessionnel. Cela nous bloque un peu parce que déjà nous étions surveillés, maintenant, nous sommes culpabilisés, et notre marche a l'air d'être un peu entravée. Plutôt que de prendre allègrement le chemin de Dieu, il faut d'abord nous convertir, aplanir les chemins intérieurs, etc… etc … Ce n'est quand même pas commode, si j'avais à séduire une foule avec un message un peu sympathique, je ne commencerais pas par les accuser de péchés. A moins que ce ne soit la porte d'entrée du Royaume.

Je vais essayer non pas de l'effacer, mais de le lire autrement. Quand Dieu arrive dans la vie des hommes, Il leur explique que désormais, la vie de Dieu et la vie de l'homme sont le même problème. Ce n'est plus Dieu d'un côté, et puis de l'autre, les hommes qui tentent de piétiner, d'hésiter, mais au fond, comme les ancêtres, comme nos pères l'ont dit, nous sommes faits fondamentalement pour le rencontrer à l'intérieur de nous, et nous sommes encore dans une région de désert, éloignés, devant des montagnes qui nous empêchent de voir le début de la lumière de Dieu. C'est dans cette région tortueuse, compliquée, escarpée, comme le raconte le prophète Isaïe, et c'est toute cette géographie qui nous empêche de nous élancer allègrement vers celui que nous devons rencontrer de tout temps. Sans lui, nous mourons asphyxiés, sans cette présence, nous sommes non seulement des exilés, mais nous mourons sur place, nous séchons sur pied. Il y a en nous une sorte d'attente presque urgente de rencontrer, de retrouver, celui qui est notre Créateur. Et ces Pères, en ont fait l'expérience fondamentalement, ils ont découvert à travers une expérience parfois douloureuse, tourmentée, compliquée (regardez Abraham, il a été bien servi !), qu'ils étaient faits pour le rencontrer et que sans Lui, leur vie se perdait et se desséchait sur place.

La grande idée, c'est qu'il y a en nous l'obstacle de la véritable et définitive rencontre, c'est ce qu'on va appeler le péché. Ce n'est pas d'abord que je ne sois pas impeccable, c'est que cet achèvement, cette finitude, cette précarité, cette fragilité qu'il y a en moi, avant d'être peccamineuse au sens moral du terme, pour l'instant, comme quelqu'un qui s'élance volontiers vers un père, me fait errer sur des chemins de détour et me donne envie de m'arrêter sur quelque pâturage avant de m'élancer vers Dieu.

Je vais prendre une distinction ancienne que vous connaissez, entre le problème et le mystère. C'est une réflexion assez simple de Gabriel Marcel, il semble bien qu'entre un problème et un mystère, il y a une différence essentielle. Le problème, c'est quelque chose que je rencontre, que je trouve tout entier devant moi, et que je puis par là même, cerner et réduire. Au contraire, le mystère, c'est quelque chose dans lequel je suis moi-même engagé, qui n'est pas consciemment pensable que dans une sphère où la distinction entre "l'en-moi" et le "devant moi" perd sa valeur initiale. Un problème authentique se résout par une technique particulière, alors que la reconnaissance du mystère est un acte essentiellement positif de l'esprit. Ces Pères ont découvert que Dieu était dans leur mystère. Non pas un problème, non pas quelque chose qui serait devant et qu'on devrait ensuite essayer de contourner avec les actes religieux qui sont adéquats. Ils ont découvert que le mystère de l'homme et le mystère de Dieu, sans arrêt se compénétraient l'un l'autre. Ils ne nous ont pas écrasés de leur savoir-faire, mais ils nous ont partagé l'expérience qu'ils ont trouvée en eux, cette présence de Dieu, et qu'être vivant, être Abraham, être comme Moïse, c'était aller au bout de cette rencontre inscrite dans la nature, et cependant, une partie d'eux-mêmes s'y refusait. Cela veut dire qu'il y a en moi quelqu'un qui s'est mis en route vers Dieu au moment du baptême. D'ailleurs, même avant le baptême, ceux qui ont voulu pour moi le baptême, ma famille, mes propres parents, et à travers eux, cette longue filiation, m'ont mis en mouvement, m'ont fait prendre le chemin du retour, comme l'enfant prodigue. Il y a en moi le voyageur déjà en mouvement. Ils ont commencé, Dieu et mon âme, et votre âme, et l'essentiel de chacun de nous, a commencé depuis longtemps à converser, à entretenir une relation épistolaire à travers la Bible. L'âme d'Abraham, l'âme d'Ézéchiel, votre âme écrivent à Dieu, et Dieu répond à cet envoi. Mais moi, dans ma conscience, je n'en ai que des bribes et des morceaux. Je n'entends pas tout. Ce long dialogue qu'il y a entre chaque humanité qui aspire au retour, qui aspire à la rencontre totale avec celui qui l'a créé, pour qu'un jour, cette âme se repose, se détende, s'apaise en Dieu, ce long dialogue intime, spirituel, je n'en entends que des bruits, des rumeurs. Quand nous venons ensemble dans une liturgie, nous guettons plus attentivement le bruit que fait mon âme quand elle parle à Dieu et que je n'entends pas tout.

C'est intéressant, parce que pour mieux entendre ce dialogue intime qui est le dialogue spirituel, et quand nous arriverons devant Dieu, nous verrons toutes les pages que notre humanité dans son essence a écrit avec Dieu, ses espoirs, ses doutes, ses craintes, ses attentes, comme eux. La Bible raconte la vie de ces gens qui ont visité peut-être mieux que nous, c'est peut-être leur fait, par ce dialogue intime, ce désir ardent qui occupe mon cœur. La Bible parle à la fois d'âme et de cœur au sens de l'intériorité. Quand je me repose, quand je me prépare à prier, quand je viens dans une liturgie, c'est pour prêter l'oreille de mon cœur pour m'approcher de plus près de ce dialogue que mon âme dans son désir ardent de rencontrer Dieu, entretient sans arrêt à travers la figure du Fils, inspirée par l'Esprit. L'hypothèse de la foi, c'est qu'il y a déjà en moi quelque chose ou quelqu'un de plus intime que j'ignore même. Saint Augustin dit : "Dieu plus intime à moi-même plus haut que moi-même", il fait bien état de cette orientation déjà active. C'est là que Dieu est un mystère, et que j'ai à adhérer au mystère, parce que ce n'est pas simplement Dieu, et ma vie, et les problèmes de ma vie, mais c'est que tout cela est intimement mêlé, marié depuis le début. Mais c'est ma vie humaine, dans ma manière de se distraire, de se soucier un peu trop d'elle, d'être un peu en surface d'elle-même, n'a pas toujours un plein accès, une pleine oreille, un plein regard car les deux choses se conjuguent, à ce que mon âme désire de Dieu.

Nous sommes ardemment désireux de Dieu, et ce n'est pas simplement une décision volontaire, c'est une sorte d'orientation intérieure, de tension intérieure, que nous nourrissons à chaque fois que nous disons "Amen". Si cet "Amen" vient vraiment de l'intérieur de moi-même avec non plus "l'envie de" mais le désir de rencontrer Dieu, cet "Amen", pénètre, ouvre profondément mon âme à ce consentement à Dieu. Quand dans la prière, on dit Amen, c'est une sorte de générosité de nous-même qui s'ouvre à cette présence invisible de Dieu.

Il y a cependant un second plan, plus compliqué. Nous pouvons avoir rencontré Dieu à un moment donné, nous pouvons avoir entendu quelques accents de la manière dont la terre épaisse de mon âme se conjugue au ciel de Dieu. Et puis, j'ai pu me braquer, m'y opposer, résister. Il peut y avoir une rencontre qui ait été comme ratée, comme quand on loupe une marche, et j'ai pu en garder une amertume définitive, une surdité que j'entretiens, un aveuglement dont je ne veux pas revenir. C'est ce que j'appelle (c'est une hypothèse), un refoulement de ce premier sacré, de cette tendance initiale contre laquelle je m'oppose, pas uniquement par des actes immoraux volontaires. Mais il y aurait chez certains d'entre nous, ou chez nous par moments, une sorte de guerre déclarée à Dieu, c'est cela le péché. Cela a des conséquences sur des quantités de comportements moraux, des comportements vis-à-vis des autres, de soi-même, de l'Église et de Dieu. Mais il y a une première ouverture du cœur qui a pu être bloquée. Parfois vous rencontrez des gens qui parlent de leur conversion, on a l'impression qu'à un moment, pour le dire un peu simplement, le bouchon a sauté. Cette première rencontre ratée, qui souvent prend comme prétexte artificiel tel prêtre, telle bonne sœur, l'Église, Benoît XVI, Benoît XXIV et Jean-Paul XVIII, parce qu'ils sont tous pareils, au fond au bout d'un moment. Ils servent de prétexte pour éteindre à l'intérieur de soi cette musique intérieure que vous avez entendue un jour ou l'autre, puisque vous êtes là. C'est plus grand que vous, c'est plus transcendant que vous et c'est ce qui fait mystère. Le mystère n'est pas une façon d'obscurcir les choses. Le mystère, c'est à la fois un excès de lumière, et un excès de ténèbres. On sait bien qu'on est fait pour cette rencontre-là, on n'en sait pas tout, mais on y adhère malgré nous. Des événements plus durs, plus pénétrants, difficiles, à la fois heureux ou malheureux, affaiblissent tellement cette frontière qu'il y a entre l'être conscient et l'âme qui discute avec Dieu, que parfois, on entend mieux même au cœur d'une épreuve, la manière dont mon âme, au fond, s'est ou non ouverte à cette présence de Dieu.

Aujourd'hui, quand Jean-Baptiste nous dit : "Convertissez-vous", il nous dit : mettez-vous dans l'eau de telle manière que vous entendiez clairement l'appel de votre cœur. Vous ne pouvez pas l'inventer, cela avait commencé avant vous. "Je t'ai vu déjà sous le figuier", il y a toutes ces prévenances de la manière dont Dieu nous aime et nous appelle, dialogue avec nous avant même que nous y adhérions. Il nous demande simplement que nous fassions crédit à cette vie intérieure, spirituelle, que Dieu visite souvent en notre absence, souvent à notre insu, mais il a tellement envie que nous le rejoignions consciemment, et que nous adhérions plus totalement et plus généreusement à l'appel qu'Il a déjà écrit, il y a très longtemps dans chacun de nos cœurs.

 

 

AMEN

 

 

 
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