AU FIL DES HOMELIES

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LE TEMPS DE DIEU

Is 40, 1-5+9-11 ; 2 P 3, 8-14 ; Mc 1, 1-8
Deuxième dimanche de l'avent – Année B (4 décembre 2011)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Qu'est-ce que le temps ?

 

Frères et sœurs, il y a une chose que vous ne devez pas oublier, c'est ce que saint Pierre nous dit : "Pour le Seigneur un seul sont comme mille ans et mille ans sont comme un seul jour". Avouez qu'ici, toutes les grandes théories physiques modernes sont absolument dépassées, le pauvre Einstein est remis au placard. En réalité maintenant, la physique, les lois du temps, les rapports du temps et de l'espace sont largement dépassés, débordés. Plus de mathématisation du temps, ce n'est plus la peine puisque mille ans cela peut être un jour, et surtout, un jour, cela peut être mille ans. Par conséquent, il n'y a plus de repères, il n'y a plus de moyens de mesures. Voilà une déclaration de principe, métaphysique, car là saint Pierre s'éclate, il dit quelque chose d'absolument inouï, et je vois la tête des pauvres lecteurs lisant pour la première fois ce morceau de phrase. Nous, qui sommes un peu blasés, nous ne voyons plus le côté provocateur de cette affirmation, mais en fait, c'était un bouleversement auprès duquel l'embrasement des cieux, de la terre et des astres était quelque chose de banal et de bien connu.

Que veut dire Pierre ? Ce n'est pas simplement une manière de détourner l'attention ou de dire que l'histoire n'a plus d'importance. Or, l'histoire a plus d'importance que jamais. Comment comprendre cette affirmation ? Il faut partir de ce qui constituait la mentalité générale de la société antique dans son ensemble. L'idée fondamentale était celle-ci : il n'y avait qu'un temps qui comptait, celui des origines, le commencement. De ce point de vue-là la Genèse est encore un petit peu héritière de cette façon de penser, c'est-à-dire il y a eu un temps où tout était parfait, prévu, réglé, contenu et absolument autosuffisant. Ce temps était tellement extraordinaire qu'on ne pouvait en parler que sous le mode des récits que l'on appelle les mythes. Que racontaient ces mythes ? Il disaient ce qui était à l'origine, ce qui été la base de notre monde, de notre existence, de la venue au jour des hommes. En quoi consistait la vie ? Depuis ce temps extraordinaire de l'origine, les choses ne cessaient d'aller de plus en plus mal. Il y a encore beaucoup de gens qui pensent comme ça aujourd'hui, aujourd'hui il n'y a plus de morale, il n'y a plus de société, il n'y a plus d'esprit civique, de notre temps c'était tout autre chose ! Si on calculait les désespoirs de génération en génération et si on en faisait la somme totale nous serions tous réduits à l'état de lions ou de tigres ayant perdu tout savoir vivre. C'est ce qui fait que l'on doit un peu relativiser nos regrets.

En tout cas, pour les anciens, l'histoire depuis le début n'avait cessé de dégénérer et tout ce qui se passait depuis, cela allait de plus en plus mal. La religion, la manière de faire face à cette décadence généralisée et irréversible, c'était par le culte, les mythes, le récit des ancêtres, le souvenir de tous les moments extraordinaires depuis la fondation du monde et de la vie humaine, pour revitaliser cette histoire que nous vivons. Pour les anciens, le temps ressemblait à une batterie électrique qui se décharge, qui perd petit à petit son énergie. Donc il fallait régulièrement rebrancher la batterie pour recharger les accumulateurs. L'histoire telle qu'on la vivait, c'était une histoire presque nécessairement pathétique, il n'y avait que des ennuis, il n'y avait que du hasard, il n'y a avait que des imprévus, cela ne marchait jamais très bien comme on l'avait pensé, donc il fallait sans cesse espérer le secours des dieux, des puissances divines, des astres du ciel. C'est de là que vient l'horoscope, car au moment de la mort de quelqu'un il fallait recharger les accumulateurs de notre âme dans la position des astres très précise, puis redescendre dans un autre corps, si bien qu'en fonction de la naissance, on pouvait identifier à quel moment on était né, à quelle conjonction des astres on appartenait, et on savait que vous aviez tel ou tel coefficient de vitalité, de dynamisme, de bonheur, de malheur. Ce n'est même pas exact que le temps des anciens était un perpétuel retour, ce n'était pas simplement le fait de revenir sans cesse à la case départ, en réalité, ils auraient bien aimé. Mais c'était la dégradation progressive et de façon irréversible. C'est pour cela que le monde ancien vivait sur une sorte de fond pessimiste et dans le désespoir : de toute façon, cela n'ira jamais mieux.

Dans cette mentalité-là, lorsque le christianisme a commencé à annoncer son message de salut, la seule idée que le salut pouvait arriver dans ce monde-ci tel qu'il est, tel qu'il va, c'était à la limite de l'acceptable, c'était inconcevable. Comment ce monde, cette histoire, qui est le lieu de la dégénérescence irrépressible, comment ce lieu pourrait-il devenir le lieu d'un surgissement de salut ? Comment est-ce que cela pourrait aller mieux ? On comprend que les premières communautés chrétiennes quand elles ont adhéré à la foi avec un passif de paganisme assez musclé, quand elles ont adhéré à l'évangile, elles ont pensé que le but était atteint : c'est enfin la plénitude du salut, donc tout va bien, il n'y a plus de problèmes, l'univers va changer ! Tout va être bouleversé et transformé, donc on adhère. On se fait baptiser, on travaille au service des frères dans la communauté, on célèbre de dimanche en dimanche l'eucharistie, en se disant que c'est peut-être cette nuit qu'il va revenir ? Et puis, il ne se passe rien … C'est toujours comme avant, on a beau se dire que le renouveau du salut a commencé à ressurgir dans notre cœur, dans le monde, cela ne change rien, l'administration impériale, le fisc impérial, le pouvoir des légions impériales sont toujours aussi oppressants, toujours aussi durs à vivre et rien ne marche comme on aurait pu le prévoir. Nos frères aînés se trouvaient devant un véritable dilemme. On a cru qu'il y aurait quelque chose de nouveau, mais nous en avons le démenti quotidien. Chaque jour continue à être de pire en pire. Est-ce qu'on s'est fait flouer ? est-ce qu'on s'est embarqué sur une utopie ?

Saint Pierre dans son épître présente une argumentation pour répondre à cette interrogation. Il faut qu'il explique à cette première communauté chrétienne que oui, ça a changé et ce n'est plus comme avant. Il faut presque nier le réel, il faut dire, si, si, si tout a changé. Mais il s'agit de comprendre comme ces nouvelles communautés doivent vivre le temps. Doivent-elles simplement se laisser aller à un enthousiasme passager en disant qu'il n'y a plus rien à attendre ? ou bien y a-t-il quelque chose d'autre ? Saint Pierre utilise une argumentation assez déroutante. Nous avons l'habitude que le temps soit mesuré, maintenant, il est numérisé, digitalisé, il est calculé avec les vibrations d'un cristal, maintenant le temps est une réalité mathématique d'une précision infaillible. Ce qu'on avait observé à l'époque de saint Pierre, c'est que comme êtres humains, nous vivions à la fois dans le temps parce que nous étions dans le flux des événements qui se succèdent, emportés par les grands événements qui secouaient la vie des sociétés de l'époque, mais en même temps, nous n'étions pas tout à fait dans le temps, nous étions un peu au-dessus du temps puisque nous ne vivions pas les événements le nez collé contre la vitre, nous n'étions pas complètement noyés dans le présent, mais nous avions la possibilité de nous souvenir par la mémoire. Comme vous le savez, le souvenir à ce moment-là était amer parce que c'était le souvenir des âges d'or qui avaient disparu, mais nous avions aussi la possibilité de nous projeter dans un certain avenir. Déjà un certain nombre de philosophes (celui qui exploitera cette idée-là c'est saint Augustin), ils avaient compris que l'homme n'était pas dans le temps comme emporté par le courant d'un fleuve, mais que par la vie de notre esprit, nous dominions le temps, par rapport au présent, bien sûr, mais jamais totalement noyé dans le présent parce que en vivant le présent, je peux me souvenir du passé et me projeter dans l'avenir. Aujourd'hui ces choses-là nous sont familières et parfaitement acquises.

Or, c'est le pivot sur lequel saint Pierre va essayer d'échafauder son argument. Dieu ne vit sûrement pas le temps comme nous. Lorsque cela dure très longtemps, peut-être que pour Dieu le temps se condense en un instant. En revanche, il arrive qu'il fasse une chose en un instant, et qu'en réalité, cela soit comme mille ans du point de vue des effets et des conséquences vraies sur l'histoire. De fait, il faut remarquer que cette intuition de Pierre est absolument merveilleuse, car comment ne pas penser que Pierre fait allusion dans ce "un jour", au jour de la Pâque, au jour de la résurrection ? Ce n'est même pas un jour, c'est un instant, c'est le moment où le Christ a réouvert pour nous la vie dans le Royaume de Dieu, dans le cœur de Dieu. Et c'est "un jour". Ce jour-là, Dieu l'a fait d'un seul coup, l'événement a été brutal, inouï, radical. Mais en même temps, dit saint Pierre, ce "un jour", il vaut mille ans. Pourquoi ? Parce que pour que ce Dieu a fait en un jour puisse passer dans toute l'histoire, il lui faut mille ans (c'est une manière de parler). Pierre veut dire que avant que le Christ ne vienne cela pouvait durer mille ans, c'était mes préparations, Abraham, Moïse, les prophètes. Apparemment, il ne se passait rien, pour nous, c'était très lent comme rythme, et surtout ce rythme était appesanti par la décadence et la dégénérescence. Dieu lui, n'attendait qu'une chose, dans l'attente de se révéler, mille ans de l'histoire humaine lui paraissaient comme un jour.

Tout ce qui a préparé la venue du Christ était dans le cœur de Dieu comme concentré dans le fait qu'il était totalement préoccupé par ce qu'il allait faire, un peu comme les enfants dans les jours qui précèdent Noël, qui concentrent toute leur attention pour le moment même où ils vont découvrir Noël. Cela peut paraître une éternité, mais ce n'est rien du tout. Dans le cœur de Dieu, ce qui nous peut nous paraître des tranches d'histoire extrêmement longues et pénibles à supporter, pour Dieu, il le vit dans façon condensée en sachant ce qu'il va faire. Dieu est complètement orienté vers le moment où il va intervenir. Réciproquement, dans le moment où Dieu intervient, dans son Incarnation, dans son salut, c'est un jour, car la vie du Christ, qu'est-ce que c'est ? Peu de chose dans la totalité de l'histoire, et pourtant cela prend la valeur de mille ans par le fait que pour pouvoir se répandre et exercer son efficacité sur tout l'avenir de l'humanité, il lui faudra mille ans.

Par conséquent, Pierre explique qu'il y a comme une sorte de patience de Dieu. Dieu, au lieu de considérer que le temps est un dégradé permanent de notre manière de vivre, d'espérer, d'attendre, Dieu considère que le temps est riche. C'est ce qu'on appelle la patience de Dieu, c'est ce qu'il a inauguré d'un seul coup à travers la mort et la résurrection de son Fils, et qui va se répandre à travers toute l'histoire. Et Dieu est patient dit saint Pierre parce qu'il ne veut perdre personne. Le temps que tout ce qu'il veut se réalise à partir de cet instant de sa Pâque pour toute l'histoire de l'humanité, cela prendra le temps qu'il faudra. On ne pourra en aucun cas juger de la manière dont se déroule le temps religieux. Le temps religieux n'est pas un temps astral ou astronomique. Le temps religieux n'est pas un temps physique calculé avec des montres et des machines. Le temps religieux, c'est la manière même dont Dieu se saisit de notre temps et fait surgir son imprévu et sa nouveauté.

 

AMEN

 

 

 

 
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