AU FIL DES HOMELIES

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QUEL MESSIE ATTENDONS-NOUS ?

Is 11, 1-10 ; Rm 15, 4-9 ; Mt 3, 1-12
Deuxième dimanche de l'avent – Année A (8 décembre 2013)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Le vitrail des ancêtres - Saint Jean de Malte
Au fond, mes frères pourquoi l'Église nous demande-t-elle aujourd'hui de méditer sur les ancêtres du Christ ? Nous avons, pour tout ce qui est de l'Ancien Testament, un livre d'images, un album de grandes scènes bibliques, une sorte de collection d'images f'Épinal extraordinaires et on se dit que la liturgie a peut-être bien raison de nous replonger dans cet immense trésor à la fois narratifs avec les grands récits de l'Ancien Testament illustrés par les tympans des cathédrales, par toute la beauté de toute l'iconographie chrétienne, et donc célébrer les ancêtres du Christ nous paraît une sorte de dette patrimoniale que nous pouvons bien faire au moins un dimanche par année. C'est vrai, c'est aujourd'hui le dimanche de l'Ancien Testament, mais pourquoi l'Ancien Testament ? Ce n'est plus simplement une question esthétique, une question de se souvenir des histoires que nous avons découvert dans nos premiers livres d'images. Ici, c'est véritablement une question fondamentale, c'est la question du Messie.

Je voudrais aujourd'hui vous aider à réfléchir sur ce problème extrêmement délicat et très difficile qui est le problème de l'attente du Messie. On nous a proposé comme première lecture aujourd'hui une prophétie de l'Emmanuel, car il est question d'un rejeton de David, un homme qui va surgir de la lignée de David. Le prophète Isaïe vit dans les années 730-725, et il y a une sorte de doute sur la validité de la dynastie davidique. Elle ne pourra pas tenir longtemps, il va falloir changer de gouvernement, et Isaïe est têtu comme une mule et il dit qu'il faut rester dans la lignée de David. Il va y avoir un rejeton dans la lignée de David et il nous en fait une description absolument dithyrambique. Non seulement ce personnage de fils de David a toutes les qualités du gouvernant, mais en même temps, il a des qualités plus que miraculeuses puisqu'il fait que sur la montagne qui est Jérusalem, les petits enfants joueront sur le trou du cobra, le bœuf et l'ours, le lion et l'agneau mangeront du fourrage ensemble. Bref, c'est la réconciliation universelle, le nouveau paradis. Tout le monde est au régime végétarien, même les tigres et les lions. L'enfant dont il est question devra s'appeler Emmanuel. On pense que le roi Ézéchias a eu un fils qui s'est appelé Emmanuel.

Le peuple attend donc un Messie. Mais comment l'attend-il ? C'est là toute la question. Il attend le Messie pour lui. C'est tout le grand problème du messianisme d'Israël et encore aujourd'hui Israël attend un Messie pour lui. C'est très légitime d'attendre un Messie pour soi-même, c'est magnifique d'avoir une espérance messianique en disant : nous sommes un peuple confronté à des difficultés politiques, sociales lourdes, augmentation de la pauvreté, difficultés diplomatiques avec les voisins, tout va mal. Mais nous attendons le Messie et il va rendre toutes choses parfaitement favorables à Israël. Il faut bien reconnaître qu'aujourd'hui encore, parmi les juifs les plus pieux, ils vivent de cette espérance. Si on lit l'Ancien Testament, si on lit les prophéties notamment celles d'Isaïe, c'est tout un texte sur la venue du Messie, de sa vie, de son œuvre. Mais le messianisme est fondamentalement israélo-centrique. Le Messie vient pour Israël et on ne l'a jamais démenti même dans le Nouveau Testament. On a toujours dit que le Messie était venu à cause des promesses: si Dieu a promis le Messie, il doit venir. A l'époque de Jésus, tous les gens qui venaient vers Jean-Baptiste pour se faire baptiser, accomplissaient ce geste pour que le Messie vienne pour eux. Or, cela ne s'est pas tout à fait passé comme ils le pensaient.

Certes, le Messie est venu pour Israël, et on ne peut pas leur retirer. Saint Paul l'a écrit à longueur de pages dans l'épître aux Romains, dans l'épître aux Galates, c'est l'accomplissement, à eux les promesses, à eux les pères, à eux la Loi, à eux tous les privilèges que Dieu avait accordé et à eux, le Messie. C'est pour cette raison que le Messie est juif, la première communauté est juive. Il y a là un accomplissement de la promesse de Dieu à son peuple qui reçoit le Messie pour lui. Mais, le reçoit-il uniquement pour lui ? Est-ce que le fait de penser que le Messie est pour un peuple suffit à penser le Messie ? C'est là qu'est le problème. Si le Messie était une sorte d'émanation du peuple, une sorte de suffrage universel, si le Messie sortait simplement du peuple, on pourrait dire que le peuple a son Messie et qu'il lui correspond bien puisque c'est lui qui l'a voulu. Si l'avènement du Messie était simplement le résultat de l'attente d'Israël qui attend le Messie pour lui, est-ce qu'il aurait la même stature, le même profil, la même action et la même destinée que ce que nous avons vu en Jésus-Christ ? Pas tout à fait, car la grande différence et elle est très importante, et de ne pas en faire pour nous un argument de supériorité, la grande différence c'est que même si Jésus est venu comme Messie pour son peuple, il est venu comme Messie pour que tous les peuples soient à lui. Il a inversé la relation peuple - Messie. Dans la tradition d'Israël infiniment précieuse, puisque c'est là dedans qu'a été le creuset de toute l'espérance de l'humanité, le Messie est pour son peuple, et nous aujourd'hui nous sommes un peuple pour le Messie pour une raison très simple : c'est Dieu lui-même qui a envoyé son Fils. On pourrait dire que c'est la grande différence entre Israël et l'Église. Quand Israël essaie de se penser comme Israël, peuple de la promesse, il se pense comme peuple auquel Dieu doit donner le Messie. Nous l'Église, quand nous essayons de nous penser comme peuple, nous essayons de comprendre comment nous sommes fils. Ce n'est pas exactement l'inverse, parce que la deuxième solution inclut aussi la première. Israël a compris qu'il fallait inverser le module, il fallait changer, il fallait vivre non plus comme si le Messie était pour eux exclusivement, mais comme le Messie qui leur demande à eux d'être pour lui en vertu de ce qu'il est le Fils de Dieu, Dieu lui-même incarné. Il est certain que là il y a une grande ambiguïté quand nous disons "Messie" aussi bien pour l'Ancien Testament que pour le Nouveau Testament. Dieu a voulu lui-même être Messie et à partir de ce moment, il veut que le Messie ne soit pas simplement ce qui est dû à Israël mais il veut qu'Israël soit dû au Messie, que les nations soient dues au Messie.

C'est la seule manière que Dieu avait de rendre la promesse universelle. Si Dieu avait envoyé un Messie, une sorte de nouveau Josué, de nouveau Moïse, de nouvel Abraham, à ce moment-là il l'aurait envoyé comme un homme particulier pour le peuple particulier Israël. Mais quand Dieu dit : c'est moi ton Messie, toi tu ne peux plus limiter ma tâche et mon travail à ton seul peuple, mais tu dois te lier à mes attentes, à mon travail messianique et aussi à tes espérances.

Frères et sœurs, c'est un rude problème. C'est le problème de fond de la relation entre le peuple de l'Alliance ancienne, Israël qui garde toujours les promesses, qui ne perd rien de son attente messianique, il n'y a pas de substitution mais c'est le messianisme qui a changé de peuple, parce que là où l'on pouvait attendre ce qui est légitime et quand Jean-Baptiste a envoyé des émissaires pour demander à Jésus : "Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? " il pensait comme les israélites ses contemporains. Mais le problème est de savoir s'il fallait penser de cette façon. Pouvait-on limiter la promesse de Dieu, la promesse d'un Messie uniquement au fait qu'il enverrait quelqu'un pour l'accomplissement de la destinée d'Israël. Mais à partir du moment où c'était Dieu lui-même qui venait comme Messie qui pouvait lui prescrire, limiter ou orienter l'accomplissement de ses promesses.

Ce n'est pas une manière pour nous de dédouaner vis-à-vis d'Israël c'est encore plus difficile de se croire peuple messianique en sachant qu'on vit pour le Messie que de se penser peuple messianique en disant, j'attends le Messie de telle ou telle façon. Quand on attend le Messie à la mesure de ses désirs et de ses attentes, travaillé par l'espérance des prophètes cela peut prêter à des malentendus, à des restrictions, à des limites. Mais quand nous, nous attendons le Messie qui nous veut à la hauteur et à l'absolu de l'espérance qu'il veut réaliser en nous et par nous, à la mesure de la transformation qu'il veut réaliser en chacun d'entre nous, d'où le point fort de la prédication de Jésus sur la conversion pour le Royaume de Dieu, c'est autrement pus difficile. Même si la relation a changé, la tâche n'en est que plus compliquée. Il s'agit de répondre à ce que Dieu veut pour l'humanité et pas simplement à ce qu'Israël attendait du Messie pour qu'il accomplisse la mise en place de la Loi parfaitement dans un certain nombre de groupes pharisiens qui l'attendaient.

Frères et sœurs, je crois que pour ce temps de l'Avent, cela nous oblige à nous mettre en face des exigences de cette transformation messianique dont nous sommes les témoins vis-à-vis les uns des autres et vis-à-vis d'Israël. Là-dessus nous n'avons pas à rougir mais il faut savoir que cet appel et cette nouvelle vocation messianique de vivre pour le Messie est exigeante parce qu'elle est à la mesure du Messie comme Fils de Dieu. Que cette préparation à Noël nous ramène dans ces fondamentaux de notre espérance chrétienne. L'espérance chrétienne n'est pas une espérance dans "l'ici-bas", ce n'est pas simplement la transformation ou l'amélioration de la société et du monde. L'espérance chrétienne c'est le fait d'accepter que notre espérance messianique soit maintenant guidée, orientée par les exigences de Dieu sur nous. C'est d'autant plus lourd et exigeant qu'on ne plus se dire : l'Église ne fait pas ceci ou cela, mais c'est chacun d'entre nous. L'appel messianique passe à l'intime de chacun, de nos existences pour nous faire redécouvrir une nouvelle dimension de l'espérance et du Christ, du Fils de Dieu comme Messie.

 

 

 
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