AU FIL DES HOMELIES

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SOLIDAIRES DANS LE PÉCHÉ

Gn 3, 9-15

(8 décembre 1983)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL 

P

ar le dogme de l'Immaculée Conception l'Église Catholique affirme que la vierge Marie, Mère de Dieu a été, dés le premier instant de sa conception, préservée du péché originel. Pour comprendre la signification, la portée de ce dogme, nous devons réfléchir quelques instants sur ce que l'on appelle le péché originel.

Le péché originel se considère de deux points de vue, du point de vue de celui qui subit ce péché et du point de vue de l'origine d'où vient ce péché. En effet, ce que l'on appelle le péché originel n'est pas un péché que nous commettrions personnellement. C'est précisément un poids de péché qui pèse sur notre personne et notre vie, avant que nous ayons pu choisir le bien ou le mal et donc nous rendre coupable de péché personnel. On appelle péché originel un état de péché qu'un enfant, reçoit, au moment de sa naissance, en même temps que la nature humaine. Il ne faudrait pas concevoir cette réception du péché originel comme quelque chose qui se transmettrait par la génération, par l'acte sexuel, comme l'ont dit certains commentateurs et certains théologiens. Ce péché originel n'est pas davantage un gène ou un chromosome que nous porterions dans notre nature physique et que nous recevrions ainsi en même temps que les autres caractéristiques de notre personnalité humaine et spirituelle.

       Le péché originel est quelque chose qui nous vient du fait que nous sommes insérés par notre naissance, dans la communauté humaine, dans cette communauté des hommes qui sont tous solidaires les uns des autres, et qui vient de ce que cette communauté, au moment où nous naissons en elle, est déjà marquée par le péché et qu'il y a ainsi tout un poids de péché qui pèse sur l'enfant au moment où il naît. Un enfant n'a pas encore choisi le mal au moment de sa naissance, et pourtant, déjà, le mal pèse sur lui parce qu'il naît dans un monde qui est le monde de la guerre, qui est le monde de la haine, qui est le monde de l'intérêt, qui est le monde de la recherche effréné du plaisir, qui est le monde de l'égoïsme, qui est le monde du péché. Nous ne sommes pas indemnes les uns des autres car nous ne vivons pas seuls sur une île déserte, nous vivons dans une communauté humaine et si cette communauté humaine est marquée par le péché, alors chacun de ses membres porte le poids de ce péché.

       Mais si nous nous demandons d'où vient ce péché originel, nous devons comprendre qu'il ne vient évidemment pas de l'enfant au moment où il naît. Il vient de ceux qui constituent cette communauté humaine dans laquelle il entre par sa naissance. Seulement si nous prenons les parents de cet enfant ou chacun des membres de la communauté humaine actuellement vivants au moment où naît un enfant, chacun des membres de cette communauté humaine a lui-même contracté le péché originel au moment de sa naissance parce qu'il naissait lui aussi dans une humanité déjà marquée par le péché. Et aussi loin que nous remontions, de génération en génération, chaque fois qu'un homme naît, il naît dans une communauté humaine déjà pécheresse. C'est pourquoi l'Église nous enseigne que, remontant de génération en génération, nous remontons jusqu'à l'origine de l'humanité et nous remontons jusqu'à celui qui a été le premier être humain, quel que soit son nom, quelle que soit l'époque à laquelle il a vécu. Et il est bien évident que le texte de la Genèse n'est pas écrit d'après les mémoires personnelles d'Adam, mais nous savons bien, par nécessité qu'il y a eu un commencement à l'humanité, qu'il y a eu un premier homme. Et ce que la Bible et l'Église nous enseignent c'est que ce poids de péché a commencé dès le premier homme. Ce n'est pas à la vingtième ou à la trentième génération que le péché est entré dans le monde, mais c'est à la première génération humaine que ce choix de l'égoïsme, ce choix du repliement sur soi, ce choix d'être seul, indépendant de manière fallacieuse mais que l'on croit bénéfique, ce choix d'être indépendant de toute sujétion à l'égard du Créateur, c'est dès la première génération que ce péché a commencé. Voilà pourquoi ce péché s'appelle originel, parce que non seulement il est avant l'origine de chacun d'entre nous, mais parce qu'il remonte à l'origine de l'humanité.

       Dire que la vierge Marie a été délivrée du péché originel dès le premier instant de sa vie, est-ce donc dire que la vierge Marie n'a pas été solidaire du reste des hommes ? D'abord, il faut éviter une erreur qui serait de croire que la vierge Marie ne pouvait pas pécher. Que la vierge Marie ait été délivrée de ce poids de péché qui pèse sur notre volonté libre n'empêche pas qu'elle aurait pu, tout comme Adam le premier homme qui lui non plus ne possédait pas le péché originel avant de l'avoir lui-même commis et qui cependant a péché, la vierge Marie aussi aurait pu refuser l'amour de Dieu. Elle était pleinement libre, elle était pleinement capable de dire "Oui" ou de dire "Non", sans quoi son "Oui" n'aurait pas eu toute la valeur d'amour que seule la liberté peut donner. Si la vierge Marie a été préservée du péché originel ce n'est donc pas qu'elle aurait été incapable de pécher. Cela veut dire que ce poids n'a pas pesé sur sa volonté. Est-ce à dire pour autant qu'elle n'a pas souffert ? Au contraire, tous les textes de l'évangile nous montrent que la vierge Marie a été solidaire de l'humanité dans sa souffrance.

       Seulement, d'une part, il faut distinguer la souffrance physique et la souffrance du pécheur qui reconnaît son péché et d'autre part, il y a la souffrance du pécheur qui a commis le péché et qui, voyant son état de péché, souffre et se convertit en souffrant de la distance qui le sépare de Dieu. Et puis, il y a aussi cette souffrance propre au Christ Jésus, mais que la vierge Marie a partagé avec Lui, cette souffrance du Christ qui est sans péché mais qui a pris sur Lui le péché des hommes. Et c'est cela tout le mystère de la Rédemption que le Christ est venu opérer. Il a pris sur Lui le péché des hommes, Lui qui est sans péché, sans péché originel et sans aucun péché qu'Il ait commis personnellement, c'est impensable puisqu'Il est Dieu et que Dieu c'est le contraire même du péché puisque Dieu est amour et que le péché c'est le manque d'amour, Le Christ qui est radicalement sans péché a pris sur Lui notre péché, saint Paul dira même "Il s'est fait péché pour nous !" c'est-à-dire qu'Il s'est voulu solidaire de l'humanité pécheresse, non pas par cette sorte de nécessité qui pèse à la naissance de chaque enfant, puisque précisément cette nécessité n'a pas pesé sur le Christ, Il s'est fait solidaire de l'humanité pécheresse par un acte d'amour qui est précisément le contraire du péché, mais Il a mis tout son amour à prendre sur Lui la responsabilité, si je puis dire, de tous nos manques d'amour, à faire siens ces manques d'amour pour les porter dans sa chair et dans son cœur.

       Et la vierge Marie au pied de la croix, elle qui aussi est née sans le péché originel, et elle qui n'a pas commis de péché au cours de sa vie, même si elle pouvait le faire, la vierge Marie, elle aussi, c'est le mystère de sa Compassion au pied de la croix, a été associée par son Fils à cette souffrance rédemptrice par laquelle Il se faisait péché, prenant sur Lui le péché des hommes et partageant cette souffrance avec sa Mère bénie qui était au pied de la croix et qui, dans son cœur transpercé, mourait de la mort même de son Fils mourant sur la croix. Voilà donc que la vierge Marie, bien loin d'être étrangère à notre humanité, et à notre humanité de souffrance et de péché, la vierge Marie est solidaire de notre humanité. Mais elle n'est pas solidaire par nécessité, elle est solidaire par choix volontaire, par un acte d'amour libre qu'elle a fait dans la dépendance et dans la mouvance de l'acte d'amour libre par lequel son Fils Jésus, Dieu fait homme, s'est fait, Lui aussi solidaire de notre péché, non par nécessité mais par amour. C'est parce que le Christ s'est fait solidaire de notre péché non par nécessité mais par amour, qu'Il peut nous sauver de ce péché, parce que cet amour, porté au cœur du manque d'amour qu'est notre péché, détruit ce manque d'amour et devient notre salut véritable c'est-à-dire la restauration de notre liberté, la restauration de l'amour dans notre cœur. La vierge Marie immaculée, la vierge Marie associée au Christ participe à cet acte rédempteur. Elle aussi est associée à son Fils, au moment où, dans cet acte infini d'amour, Il vient combler l'infini, l'immense déficit d'amour accumulé par les hommes au cours des siècles, depuis le premier péché d'Adam, en passant par tous les péchés ajoutés de génération en génération à ce péché originel pour le gonfler comme une avalanche qui descend d'une montagne et qui, au départ, n'est qu'un petit grain de neige et qui, à la fin, emporte tout sur son passage.

       Frères et sœurs, rendons grâce au Seigneur Jésus pour le salut qu'Il nous apporte. Rendons grâce au Seigneur Jésus d'avoir associé Marie sa Mère à ce salut. Rendons grâce au Seigneur Jésus d'avoir préservé Marie de ce péché originel, non pas par ses mérites, elle n'en avait aucun, mais par pure grâce. Rendons grâce au Seigneur Jésus de nous donner, en Marie, l'exemple de ce que nous devons devenir nous aussi, quand, par pure grâce, nous sommes délivrés du péché, afin de pouvoir, à notre tour, nous aussi, être remplis d'amour et par cet amour, nous associer au Christ pour le salut des hommes.

       AMEN

 

 
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