AU FIL DES HOMELIES

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NOTRE IDOLÂTRIE

Is 30, 19-26

(10 décembre 1985)

Homélie du Frère Michel MORIN

D

u texte du prophète Isaïe je retiens deux éléments. Vous savez que dans l'Ancien Testament, comme dans le Nouveau Testament, l'abondance est une annonce de la venue du Royaume de Dieu, de la présence du royaume de Dieu parmi nous que cette abondance se manifeste au niveau des biens moraux et spirituels ou au niveau des biens matériels. C'est pour cela qu'ici le prophète évoque "un pain produit du sol qui sera riche, nourrissant", du bétail "sur de vastes pâtures, des bœufs, des ânes, du fourrage à satiété", "des pelles pour ramasser les récoltes" et "des ruisseaux qui dévaleront les collines".

       Ceci manifeste la venue du Royaume de Dieu, non pas avec une abondance économique ou agricole, mais à travers ces images, avec l'abondance de la miséricorde du pardon de Dieu qui nourrit l'homme qui abandonne les pâturages de Dieu pour suivre son propre chemin. Mais il faut savoir que cette abondance ne nous sera pas donnée dans toute sa réalité sur cette terre, pendant cette vie. C'est un bien eschatologique, c'est un bien du Royaume de Dieu, lorsque nous y entrerons et lorsqu'il nous sera entièrement partagé, lorsque nous-mêmes nous ne mettrons aucune limite à cette œuvre de Dieu en nous. Puisque nous serons tout en Lui, Il pourra à ce moment-là, être tout pour nous.

       Mais pour connaître un jour dans le Royaume de Dieu cette abondance de grâce, de lumière, de bonheur, le prophète indique le chemin, et c'est le paragraphe qui précède : "Telle est la voie ! Que vous alliez à droite ou à gauche, suivez-là ! Tu jugeras impur le placage de tes idoles d'argent et le revêtement de tes statues d'or;  tu les rejetteras comme un objet immonde en disant : "Hors d'ici !" Vous savez que le grand péché d'Israël, sa "prostitution" comme le dénonçait les prophètes, c'est son idolâtrie. C'est le fait de rendre des cultes à d'autres dieux qu'au Dieu d'Israël qui s'était révélé, c'est le fait de fabriquer des idoles qui, comme dit le psaume, "ont des oreilles et n'entendent pas, ont une bouche et ne parlent pas," qui sont de simples morceaux de bois ou de pierre taillée. L'idolâtrie, c'est de prendre une créature ou une part de la création et d'en faire son dieu. Et si aussi aujourd'hui nous ne sommes pas tentés par des idoles d'or ou d'argent, il faut quand même reconnaître que nous avons d'autres tentations idolâtriques qui sont peut-être d'ailleurs beaucoup plus pernicieuses ou beaucoup plus mauvaises : c'est de nous prendre nous-mêmes comme dieu, c'est de vouloir faire notre vie seul. C'est de nous parer de toutes sortes de masques qui nous cachent notre véritable réalité qui est notre péché, qui est notre pauvreté.

       Et ce à quoi le prophète appelle le peuple, c'est au dépouillement. Au dépouillement de ce qu'il a tissé, de cette sorte de carapace dans laquelle il s'est enfermé et qui l'empêche de marcher allégrement et pauvrement vers son Dieu. Il ne s'agit pas d'abord d'une réalité matérielle ou économique extérieure, mais de d'idolâtrie qui est dans son cœur et qu'il revêt de tous les oripeaux de l'orgueil, de l'indifférence, de la jalousie, de l'envie. C'est cela qui est aussi une part de notre rencontre avec Dieu, car si Lui vient, toute la liturgie de l'Avent nous appelle à venir vers Lui, à mettre en route non seulement notre cœur, notre piété ou notre désir, mais notre volonté, cette participation de nous-mêmes au salut que Dieu veut nous donner. Comme le dit saint Thomas, reprenant cette phrase de Saint Augustin : "Dieu t'a créé sans toi, mais Il ne te sauvera pas sans toi !" Et ce sans toi, c'est notre participation. Et si nous savons que Dieu veut nous recréer par l'abondance de ces biens que j'évoquais au début, Il ne peut pas le faire sans notre participation totale, sans notre dépouillement, sans l'abandon de toutes nos idoles, de toute cette ambiance idolâtrique au milieu de laquelle nous sommes nous-mêmes notre propre dieu.

       Ce temps de l'Avent doit nous permettre de retrouver la mesure de ce que nous sommes devant Dieu, c'est-à-dire des êtres pauvres, des êtres qui n'ont rien pour eux si ce n'est ce qu'ils créent pour eux-mêmes, c'est cela justement l'idolâtrie. Que cette eucharistie vienne, dans l'abondance du don de Dieu qui nous est déjà donnée, refaire en nous ce désir, cette volonté de nous dépouiller et de nous appauvrir de tout ce folklore, de tout ce panthéon intérieur dans lequel nous nous situons si bien et qui nous empêche de prendre cette route vers la demeure de Dieu.

       AMEN

 

 
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