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LE FILS DE L'HOMME EST VENU MANGEANT ET BUVANT

Is 30, 19-26 ; Mt 11, 12, 19

Mardi de la deuxième semaine d'Avent – A

(6 décembre 1983)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Que la terre exulte de joie !

C

 

ette brève page d'évangile nous surprend un peu puisque le Christ nous dit tour à tour que "le Royaume des cieux souffre violence" et que "ce sont les violents qui s'emparent du Royaume des Cieux". Or nous avons plutôt l'habitude de penser au Christ comme à un homme de douceur et nous sommes tous, plus ou moins pacifistes dans le cœur, c'est-à-dire que nous pensons que c'est plutôt par les voies de la non-violence que nous entrerons dans le Royaume des Cieux.

Ensuite le Christ nous dit que "le Fils de l'Homme est venu mangeant et buvant" au point qu'on l'a accusé d'être un glouton et de se complaire dans la compagnie des publicains et des pécheurs. Or nous pensons plutôt que ce que l'Église nous demande c'est une certaine retenue, une certaine ascèse, qu'il s'agisse du manger et du boire ou d'autres aspects de notre vie. Et cette attitude du Christ "qui mange et boit et accepte d'être pris pour un glouton" nous surprend aussi. Ce n'est pas tout à fait cela l'image que nous avons l'habitude de nous faire du Christ, ni du Royaume.

Je crois que ces paroles du Christ doivent être comprises dans le sens de cette joie extraordinaire de la venue de Dieu, dont nous parlait Isaïe tout à l'heure. Isaïe nous disait : "Parce que le Seigneur vient pour consoler son peuple, tout doit déborder d'allégresse". C'était aussi le sens du psaume 64 : "Dieu visite la terre, alors la terre exulte, la terre ruisselle de joie, la terre voit ses semences pousser et tous les animaux sont comblés ". C'est cette profusion qui nous comble, qui découle de la venue du Christ qui explique ces paroles du Seigneur.

Si le Royaume des cieux souffre violence cela veut dire que nous ne devons pas nous préparer au Royaume des cieux dans la médiocrité, dans la modestie, dans le retrait par rapport aux choses de ce monde, mais au contraire dans l'allégresse, dans l'enthousiasme. Cette violence dont parle le Christ ce n'est pas nécessairement une violence guerrière mais c'est plutôt cette force, cette puissance qui doit nous envahir et nous jeter, en quelque sorte, à l'assaut du Christ qui vient, à l'assaut du Royaume qui s'approche. Nous ne devons pas être des chrétiens ternes et doucereux, mais nous devons être des hommes et des femmes de désir et d'enthousiasme qui sont comme happés par cette bonne nouvelle qui nous est donnée.

C'est pour cela que le Christ est venu mangeant et buvant et qu'Il a accepté d'être pris pour un glouton et qu'Il s'est plu dans la compagnie même des pécheurs parce que, précisément, la bonne nouvelle qu'Il apportait à tous ces pécheurs, c'est qu'ils étaient sauvés. Et Jésus le dit ailleurs : "Si les compagnons du Fils de l'Homme ne jeûnent pas, c'est parce que l'Époux est avec eux" et qu'on ne jeûne pas quand l'Époux est parmi nous. "Quand l'Époux nous sera enlevé", il sera temps de jeûner, mais quand Celui qui est notre bien-aimé nous est donné, c'est le moment, au contraire, de laisser éclater la joie. Et cette venue du Christ est profusion, elle est largesse, elle est surabondance et notre religion, notre foi doit être une religion joyeuse, une religion opulente, une religion pleine de cette richesse du cœur qui est le débordement de l'amour.

Je crois que c'est ainsi que nous devons vivre ce temps de l'Avent. Et alors, qu'en est-il de ce Jean-Baptiste qui, lui, est venu "ne mangeant ni ne buvant". Est-ce que Jean-Baptiste se tromperait ? Et-ce que Jean-Baptiste serait en dehors du rythme d'allégresse que le Christ vient apporter, lui qui, pourtant l'a annoncé ? Je vous rappelle, au sujet de Jean-Baptiste, que tant la liturgie que l'Écriture ne parlent précisément que de débordement de joie. A la fête de Jean-Baptiste, on demande qu'il nous obtienne la grâce de la joie spirituelle. Quand Zacharie recevait l'annonce de Gabriel, l'ange lui dit : "Cet enfant sera une cause de joie pour la multitude". De fait, Jean-Baptiste est le héraut de la joie. Si Jean-Baptiste a jeûné dans le désert, ce n'est pas par tristesse, ce n'est pas par ascèse. Si Jean-Baptiste a jeûné dans le désert c'est précisément à cause de cette joie, mais de cette joie qui, pour lui était encore à venir, car le Christ pointait seulement à l'horizon et il n'avait plus le temps de s'occuper de manger et de boire parce que tout son être était tendu vers la joie qui venait, vers ce Christ, ce Messie qui approchait.

C'est pourquoi si, pendant le temps de l'Avent, l'Église nous demande un certain jeûne, ce n'est pas une pénitence au sens de tristesse et de lamentation. Ce jeûne ce n'est pas pleurer sur nos péchés, comme pendant le Carême, mais c'est tressaillir d'allégresse parce que le Christ vient. C'est être tellement fascinés par cette venue que, comme Jean-Baptiste, nous sommes arrachés aux réalités de ce monde. Et précisément, si quand le Christ nous est donné c'est la profusion et l'allégresse qui débordent en joie et en richesse, quand le Christ est en train de venir c'est la tension vers cette venue qui nous fait oublier les réalités de ce monde. Au fond, dans un cas comme dans l'autre, qu'il s'agisse de jeûner avec Jean-Baptiste ou de manger et boire avec le Fils de l'Homme. La seule raison ce n'est pas pour le plaisir de manger et de boire, ni pour le plaisir de nous massacrer par une ascèse qui nous réduirait au plan corporel dans les deux cas, c'est parce que le seul objet de notre joie c'est le Christ. Si le Christ est avec nous, nous nous réjouissons sans limites. Si nous attendons le Christ, nous ne pensons plus à rien d'autre qu'à Lui. Dans les deux cas, il faut que nous sachions mettre la joie là où elle est et les conséquences vont d'elles-mêmes. A un amoureux ce n'est pas la peine de dire qu'il faut acheter du champagne quand sa bien-aimée est là. Ce n'est pas la peine de lui dire non plus qu'il doit jeûner quand il attend la lettre de sa bien-aimée parce que cela va de soi. C'est naturel. Il faudrait que pour nous ce soit la même chose quand nous sommes remplis par l'amour du Christ. Alors, dans ce temps de l'Avent, réjouissons-nous !

 

AMEN