AU FIL DES HOMELIES

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UN IVROGNE ET UN GLOUTON

Is 30, 19-26 ; Mt 11, 16-9

Mardi de la deuxième semaine d'Avent – B

(11 décembre 1984)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

I

 

l est extrêmement difficile de plaire à tout le monde surtout lorsqu'il faut annoncer le Royaume de Dieu. C'est exactement ce que nous dit cet évangile. Pour en comprendre toute la portée, c'est très important, il faut le re-situer dans le monde où vivait Jésus.

Le monde où vivait Jésus était habité, hanté par la question de savoir comment on entrerait dans le Royaume de Dieu. En gros, deux solutions étaient proposées. L'une était celle du culte officiel : un certain nombre de réglementations bien précises et bien claires, quelques sacrifices de temps en temps, éviter les contacts avec les païens, et normalement cela devait aller. Une autre attitude, beaucoup plus angoissée, beaucoup plus profonde aussi était celle des pharisiens. Eux-mêmes avaient perçu toutes les exigences de la Loi et du Royaume et par conséquent, ils avaient tendance à penser que le Royaume de Dieu était un si difficile à atteindre que la seule solution était de multiplier jusque dans les plus infimes détails toutes les prescriptions de la Loi pour être sûr de rester à peu près sur le chemin. L'attitude pharisienne ne vient pas d'une sorte de scrupule maladif : elle vient d'abord de la perception qu'il est presque impossible de vivre selon la grâce de Dieu pour entrer dans le Royaume de Dieu. Mais alors, elle se replie su elle-même en se disant : c'est très difficile, mais on va essayer quand même.

Le résultat de cette attitude pharisienne c'est que, à l'époque de Jésus, beaucoup d'hommes pensaient que la religion était si compliquée qu'au fond cela ne les intéressait pas beaucoup. S'il fallait se gâcher la vie pour être en règle avec Dieu, c'était trop difficile. Le phénomène pharisien était le symptôme de la réduction de la société religieuse en petits groupuscules qui s'exhortaient les uns les autres à applique toutes les observances de la Loi, à les multiplier comme à plaisir. Mais au niveau populaire cela avait comme conséquence de désespérer beaucoup de gens de ne jamais pouvoir accéder au Royaume de Dieu.

C'est sans doute dans ce contexte-là que la prédication de Jean-Baptiste d'un part et de Jésus d'autre part a dû sonner comme une sorte de véritable coup de tonnerre. Car ce que le Baptiste et Jésus ont annoncé c'était que le Royaume de Dieu allait, tout à coup, faire irruption, et que par conséquent il ne s'agissait plus de savoir si on allait observer tous les préceptes de la Loi, si on faisait partie d'un groupuscule assez exigeant, mais le problème était de savoir qu'un baptême de repentir était proposé à tous. Vous avez sans doute remarqué dans les textes que nous lisons ces jours-ci sur Jean-Baptiste à quel point on insiste sur la fait que les foules venaient voir Jean-Baptiste. Il y avait une sorte de grand mouvement qui se formait vers Jean-Baptiste. C'était quelque chose de très populaire. Les gens retrouvaient un certain espoir. Jean-Baptiste n'a pas été perçu comme une sorte de repoussoir parce qu'il était vêtu d'un vêtement en poils de chameau mais il a été reconnu comme un homme qui dilatait l'espérance du peuple face à toutes les entraves qui paraissaient nécessaires pour parvenir à ce marathon de sainteté rituelle qu'était le pharisaïsme de l'époque.

Jean-Baptiste voyait le péché de l'homme. Il prêchait un baptême de repentir. En s'adressant à tous il disait : La voie est difficile, il va falloir passer par l'épreuve du feu. Sa prédication était extrêmement exigeante, mais par rapport aux pharisiens, la perspective était singulièrement renversée, car même si c'était difficile, si c'était un chant de deuil qu'il chantait sur la place (chant de deuil signifie chant de pénitence) ce chant de deuil était un chant d'espérance car, même si on souffrait, ce Royaume était proposé à tous. C'était exactement cela que signifiait le baptême. C'était ce geste par lequel on était accueilli profondément, dans ce milieu vivifiant qui est l'eau et qui devait progressivement transfigurer et transformer notre cœur, notre vie et notre recherche de Dieu.

Le Christ est venu dans la même lancée. A plusieurs reprises les évangélistes ont soin de noter que le Christ baptisait ou faisait baptiser. Le Christ reprend le signe du baptême comme signe du fait que le Royaume est ouvert à tous les hommes. Mais le Christ voit plus loin. Au lieu d'entonner un chant de deuil le Christ entonne un chant de danse. Au fond, il pense que le Royaume de Dieu peut être annoncé absolument à tous sans condition. Il n'y a que Lui qui puisse imaginer cela puisque c'est Lui qui l'annonce. C'est pour cela que, de même qu'il envoie ses disciples en avant de Lui, pour baptiser, de même Il s'en va chez un publicain, il convertit une prostituée ou des gens de mauvaise vie. Il n'est pas triste. C'est exactement cela.

Il annonce le Royaume de Dieu pour tous, sans aucune restriction puisque c'est Lui qui l'ouvre. Et son baptême est précisément le signe de cet appel de tous. C'est pour cela que, dans Saint Marc, il commence sa prédication par ces mots : "Convertissez-vous !" Ca y est ! Le Royaume de Dieu est là ! Il est arrivé ! Il est au milieu de vous. On ne peut pas prêcher une plus grande proximité.

Et c'est précisément cela qui fait murmurer les pharisiens qui disent : mais où va-t-on, si on nous change la religion sur ce point-là ? Si d'une part l'un dit que le Royaume de Dieu est accessible à ceux qui font pénitence, si l'autre dit que le Royaume de Dieu est accessible à tous puisqu'il se met à jouer de la flûte et des chants de joie sur le marché, mais où va-t-on ? En réalité, il faut observer minutieusement tous les principes de la Loi et seuls, quelques-uns peuvent, à travers cette observance rigoureuse, être sauvés.

Et c'est là où le Christ les met en contradiction en leur disant : la seule manière que vous avez de discréditer notre prédication, celle de Jean-Baptiste et la mienne, c'est de dire de Jean-Baptiste (parce qu'il a posé des exigences très grandes) qu'il est possédé, et de Moi (parce que je veux ouvrir le Royaume de Dieu à tout le monde) que je suis un glouton et un ivrogne.

Je crois que c'est là la manière dont Dieu nous appelle. Le problème n'est pas de savoir si nous serons tristes ou pas tristes. A la limite, le problème n'est pas de savoir quels sont les chants que nous chanterons, si ce sont des chants de deuil ou des chants de joie. Ce qui compte, c'est l'annonce du Royaume. C'est cela le mystère profond de notre existence. Nous vivons tantôt au milieu des chants de joie, tantôt au milieu des chants de deuil. Et c'est tour à tour Jean-Baptiste ou le Seigneur qui nous appellent à la conversion ou à la grande ouverture du Royaume. Mais, dans tous les cas ce qui compte c'est de ne pas égarer notre regard n'importe où. Le problème, c'est de savoir que le Royaume nous est proposé, que ce qui était jusque-là objet de notre attente est désormais parmi nous, proposé avec l'appel à la conversion de Jean-Baptiste et avec l'infinie générosité du Christ qui connaît le fond du cœur et qui sait qu'en allant manger chez nous, pécheurs, cela aussi pourra nous entraîner dans la danse du Royaume.

Alors, aujourd'hui où nous nous préparons à la venue du Seigneur, où nous sommes appelés de façon plus pressante à entrer dans le mystère du Royaume, entrons-y par tous les moyens, à la fois des chants de deuil et des chants de danse. N'ayons pas peur de nous avancer vers le Royaume, car nous savons que désormais, c'est le Seigneur Lui-même qui nous y invite et par conséquent nous n'avons plus à spéculer sur la manière d'entrer dans ce Royaume, nous n'avons qu'une chose à faire, à nous laisser entraîner par le chant des flûtes et le son des tambourins.

 

AMEN

 
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