AU FIL DES HOMELIES

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LE ROYAUME SOUFFRE VIOLENCE

Ba 4, 21-29 ; Mt 11, 11-19

Mardi de la deuxième semaine de l'Avent – A

(12 décembre 1989)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

D

ans ce passage d'évangile je voudrais m'ar­rêter à deux phrases parce qu'elles choquent ou devraient choquer nos habitudes religieu­ses.

"Le Royaume des cieux souffre violence et les violents s'en emparent." Nous avons plutôt l'habitude de mettre en avant la douceur, la modestie, le calme, la discrétion. La violence, ce n'est pas dans notre vo­cabulaire habituel une valeur chrétienne une valeur évangélique. Il y a peut-être une représentation sté­réotypée de la charité qui n'est pas tout à fait conforme à ce que le Christ entend par là. Si notre charité est si modeste, si couleur muraille, si elle est d'une telle discrétion qu'on peut à peine s'en rendre compte, peut-être que ce n'est pas tout à fait cela que le Christ attend. Non pas que je veuille dire qu'il faut avoir une charité envahissante, une charité indiscrète, une charité exhibitionniste. Ce n'est pas cela que je veux dire. Mais peut-être faut-il qu'il y ait, au cœur de notre charité, la véhémence contenue dans le mot amour, une ardeur, une grande puissance. L'idéal des chrétiens n'est pas d'avoir un cœur tellement modéré qu'on les voit à peine s'émouvoir. Peut-être faut-il que nous soyons habités par une grande passion et tout d'abord par la passion de Dieu, par la passion de nos frères. Peut-être faut-il que nous révisions notre idéal chrétien en valorisant ces mots de violence, de puis­sance de force, d'enthousiasme, de passion.

Le Christ dit de Lui-même : "Le Fils de l'Homme est venu mangeant et buvant au point qu'on a pu dire qu'Il était un ivrogne, un glouton." Il rap­proche cela du fait qu'Il était l'ami des publicains et des pécheurs, qu'Il se commettait avec des gens peu respectables, ce qui est fréquent dans l'évangile.

Là aussi n'avons-nous pas quelquefois une vi­sion un peu étriquée de la morale évangélique, comme s'il fallait être toujours en deçà, toujours en manque et sous prétexte d'ascèse, jeter toujours un regard négatif sur les réalités de ce monde, comme si elles étaient si dangereuses qu'il fallait s'en abstenir. Le Christ n'a pas eu peur des hommes, des hommes pécheurs. Il n'a pas eu peur des publicains qui étaient de mauvaise foi et de mauvaise vie, de mauvaise loi, qui étaient des sortes de gangsters. Le Christ n'a pas eu peur de manger et de boire. Ailleurs Il nous dit : "Il ne convient pas que les amis de l'Epoux se mettent à jeûner en présence de l'Epoux ! Un jour, l'Epoux leur sera enlevé, alors ils jeûneront !"

Il faut que nous comprenions que l'ascèse, la privation, le jeûne ne sont pas des valeurs en soi, qu'à la limite, il ne faudrait jeûner que lorsque cela s'im­pose à nous. C'est l'absence du Christ qui doit nous forcer à jeûner. On ne jeûne pas pour s'imposer des pénitences, mais on jeûne parce qu'on n'a plus faim, parce qu'on n'a pas le courage de manger parce que le Christ n'est pas là. Il faudrait que l'ordre des valeurs soit celui-là. C'est l'absence du Christ, c'est le manque de la présence du visage de Dieu qui doit tellement se faire sentir "en creux" que cela nous enlève l'envie de manger C'est cela le sens du jeûne. On ne jeune pas pour macérer son corps ou faire des exercices de haute voltige spirituelle. On jeûne parce que le Christ nous manque et que son absence nous enlève l'envie de nous réjouir.

De même on ne jeûne pas pour faire "comme les pauvres", mais on jeûne parce que le fait que nos frères sont pauvres nous coupe l'appétit. C'est cela le véritable ordre des valeurs. Ou plus exactement, si le jeûne peut avoir une valeur pédagogique, si nous pouvons jeûner pour mieux penser à nos frères dému­nis, si nous pouvons jeûner pour désirer davantage le retour du Seigneur, il faut que tout ce qu'il y a de né­gatif, d'ascèse, de privation dans notre religion soit ordonné à cette connaissance positive, à ce désir po­sitif du visage de Dieu, à cette compassion positive avec nos frères. Il y a une manière de donner valeur en soi aux choses négatives qui n'est pas saine, ni chrétienne, ni évangélique. C'est la même chose que pour cette douceur trop fine, manquant de caractère et de force. Ces choses-là ne sont pas des valeurs en soi mais des valeurs indirectes. La douceur c'est ne pas laisser la violence de notre passion se déployer sans limite. Le jeûne c'est découvrir en nous l'absence du visage de Dieu et en souffrir et par conséquent ne plus trouver le même goût aux choses de ce monde, non pas parce que nous les méprisons mais parce qu'il nous manque la présence du Christ pour que nous soyons pleinement heureux ou parce que nos frères souffrent et que ceci nous empêche d'être pleinement heureux. Il faut que notre pratique religieuses soit profondément enracinée dans la vérité de notre désir de Dieu et de notre amour de nos frères. Et à partir de là tout prend son sens. Sans cela nous sommes comme des pharisiens qui posent des gestes sans avoir le cœur et l'âme en accord avec ces gestes. Que notre façon de nous comporter soit expression de no­tre vérité intérieure. Demandons que cette vérité soit en conformité avec ce que le Christ attend.

 

AMEN

 

 

 
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