AU FIL DES HOMELIES

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LE ROYAUME DE DIEU SOUFFRE VIOLENCE

Jr 33, 14-22 ; Mt 11, 11-19

Mercredi de la deuxième semaine de l'Avent – C

(11 décembre 1991)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

J

e ne sais pas si vous avez, comme moi, été frap­pés par le côté quand même un peu obscur et énigmatique des réflexions de Jésus sur Jean-Baptiste. Le moins qu'on puisse dire c'est que ce n'est pas très simple de comprendre à la fois ce que Jésus veut dire sur la mission du Baptiste et sur la manière dont les gens réagissent.

La parole la plus frappante c'est : "Depuis Jean le Baptiste, le Royaume de Dieu souffre violence et les violents s'en emparent." Pour nous violence évoque des gens qui prennent de force, qui font le coup de force pour s'emparer du Royaume de Dieu. Mais dans la tradition biblique, la violence n'est pas réductible au fait d'exercer la force. La violence a surtout une connotation d'aveuglement. Le violent ce n'est pas seulement celui qui frappe, mais il est celui qui fait un peu n'importe quoi parce qu'il ne sait pas comment s'y prendre, il ne sait pas analyser la situa­tion. Et il me semble que cela va dans le sens de ce que Jésus voulait faire comprendre. Il dit en effet : Jean-Baptiste est plus grand que tous les prophètes. C'est à lui qu'aboutissent toutes les prophéties, mais par rapport au Royaume de Dieu il est plus petit. Cela veut donc dire qu'entre le moment de Jean et l'irrup­tion du Royaume, il y a comme un vide, comme un état d'incertitude dans lequel on ne sait pas comment juger. Précisément parce que jusqu'à Jean-Baptiste tout est cohérent selon le mouvement de l'Ancienne Alliance. C'est la préparation. Les préparatifs c'est toujours cohérent, cela vise le point d'aboutissement. Et comme Jean-Baptiste est le point d'aboutissement, on peut relire tout l'Ancien Testament et tous les pro­phètes en visant Jean-Baptiste, Jean étant le dernier, le plus grand. Et donc, à partir de Jean, on a donc le point de repère, le point de fuite, le point de référence par rapport auquel on peut interpréter toute la tradi­tion d'Israël telle qu'elle s'est préparée patiemment, à travers le message des prophètes, à travers un mou­vement permanent de conversion en vue de l'arrivée du Messie.

Mais, à partir du moment où ce qui arrive est, d'une certaine manière, sans commune mesure avec ce qu'a été Jean-Baptiste, puisque Jean-Baptiste qui est le plus grand des prophètes est pourtant le plus petit du Royaume de Dieu, du Royaume des cieux, cela veut dire qu'on vit dans un hiatus. Jusqu'à Jean, on comprenait, mais après on ne sait plus trop quoi faire. Et c'est un peu le sens de cette chanson que Jé­sus cite, la chanson des gamins sur les places. Il y a des chants de flûte, mais on ne sait même plus qu'il faut danser. Il y a des chants funèbres, on n'a même plus le réflexe de pleurer. C'est-à-dire à partir du mo­ment où le Royaume de Dieu arrive, il y a une sorte de confusion. Et c'est pour cela que la génération qui est là ne sait pas juger, ne sait pas s'y prendre. Elle est démunie. Alors, qui donc s'en sort dans cette affaire ? Ceux qui font violence c'est-à-dire ceux qui essaient de s'accrocher au Royaume comme dans un naufrage on s'accroche à une bouée ou à un morceau de plan­che du navire. Précisément ce que Jésus veut dire à propos de sa génération c'est qu'elle ne sait pas où elle en est. Jusqu'à Jean-Baptiste, on pouvait comprendre, c'était la dynamique de l'attente, de la vigilance, de la veille. Mais après, comment faire ? le Royaume est là, mais on ne peut plus raisonner en catégorie de veille ou d'attente puisqu'il est là. D'autre part il est là, mais on ne peut pas mettre la main dessus parce qu'il n'est pas encore pleinement épanoui, le Christ n'est pas mort et ressuscité, Il n'a pas accompli le Royaume. Par conséquent la génération, c'est celle de la vie pu­blique de Jésus et d'une certaine manière Jésus dit : vous n'avez pas de prise sur Moi. Ceux qui finalement sont les bénéficiaires du Royaume, ce sont les aveu­gles, les boiteux, ceux qui crient, ces foules complè­tement anarchiques qui le suivent et qui ne savent d'ailleurs pas très bien ce qu'elles veulent. C'est cela le temps de la violence.

Le temps de la violence, c'est cet homme qui, à la fois, sent ou pressent que ce n'est plus l'époque de Jean-Baptiste, que c'est une autre époque mais on ne sait pas comment faire. Ce jugement sur la génération de Jésus, ce mystère du Royaume nous le visons aussi aujourd'hui. Quand nous sommes en face du mystère du Royaume, nous savons à la fois qu'il est venu, qu'il est davantage là puisque Jésus est mort et ressuscité et qu'Il est le Seigneur du monde et qu'Il est avec nous tous les jours jusqu'à la fin du monde, mais en même temps le Royaume c'est sur quoi nous n'avons pas de prise, nous ne savons pas comment faire, nous som­mes démunis. Donc, d'une certaine manière, nous sommes tous des violents et nous essayons dans un geste, dans un autre, dans une sorte de confusion et d'aveuglement ou d'anarchie. C'est pour cela qu'il ne faut pas trop s'affoler si, de temps en temps, c'est la crise dans l'Église. C'est plutôt son état normal. C'est le fait que, effectivement, toute Église qu'elle est, toute attente du Royaume qu'elle est, elle est démunie par rapport à ce qui lui est proposé et sur lequel elle n'a pas véritablement de prise.

Et donc ce que nous devons comprendre nous-mêmes, dans nos propres vies, c'est que le Royaume, l'Église ne sont pas ces réalités parfaite­ment ordonnées, parfaitement maîtrisées, parfaitement contrôlées, mais au contraire ce qui s'offre à nous et qui, en nous, fait appel à une certaine violence c'est-à-dire au désir un peu aveugle mais profond de vouloir nous y attacher.

Que par l'intercession de Jean-Baptiste, par l'intercession de tous ces témoins qui, au fur et à me­sure dans l'Église ont essayé, avec la violence de leur cœur et de leur attachement au Christ et au Royaume, de s'en emparer, que nous essayons nous aussi, à notre tour, d'être de ces violents dans le sens de ce que Jé­sus semble vouloir dire c'est-à-dire ceux qui, bien qu'ils soient ballottés de part et d'autre, bien qu'ils perçoivent dans l'ordre du monde, dans l'ordre des choses ou dans l'ordre de l'Église, une certaine confu­sion ou un manque de points de repère, que nous ayons ce réflexe profond de nous dire : cela ne fait rien, on s'accroche.

 

 

AMEN

 

 
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