AU FIL DES HOMELIES

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LE PROPHÈTE

Is 11, 10-16 ; Jn 1, 19-28

Mercredi de la deuxième semaine d'Avent – A

(9 décembre 1992)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

L

e temps de l'Avent est propice à la relecture de ces textes de l'Ancien Testament jusqu'à Jean-Baptiste qu'on appelle les prophéties. Nous lisons, nous fréquentons les prophètes et je vou­drais vous dire un mot de cette prophétie dans la foi chrétienne qui n'est pas propre à l'Ancien Testament mais qui est une marque de notre foi parce que notre foi tient d'abord à la révélation de Dieu, à la décou­verte du message et du visage de Dieu dans le cœur de l'homme.

Ce mot de prophète est tout à fait galvaudé et falsifié par ce que nous en savons au plan seulement humain, au plan médiatique, au plan événementiel. Nous croyons que le prophète c'est celui qui annonce des choses à venir qu'il serait seul à connaître, nous identifions les prophètes à des espèces de gourous plus ou moins médiatiques ou à des hommes qui po­sent, soi-disant, des gestes spectaculaires, étonnants ou inquiétants. Notre approche chrétienne n'est par­fois pas indemne de cette vision tout à fait fausse du prophète, tant et si bien qu'on lit parfois dans une certaine presse catholique que tel homme, tel évêque a posé un geste prophétique. Il faut être attentif à ne pas trop utiliser ces adjectifs ou ce mot un peu n'im­porte comment et à propos de n'importe quoi.

La prophétie n'est pas d'abord quelque chose d'extérieur. La prophétie n'est pas une connaissance particulière d'événements "à venir". Les prophètes auraient été incapables de dire exactement l'événe­ment circonstancié de la venue du Messie. Le pro­phète c'est d'abord un visionnaire, c'est "un voyant", mais non pas un voyant dont le regard s'étend hori­zontalement jusqu'au bout de la chronologie des temps. C'est un voyant qui perce, de l'intérieur, le sens des évènements qu'il vit au moment présent. La pro­phétie vétéro-testamentaire et néo-testamentaire, c'est un regard de présence. C'est un regard qui va telle­ment profondément dans l'événement présent qu'il se charge de la force d'intensité de cet événement. Et parce que le prophète sait, avec une attention sans défaut, sans distraction, fixer son regard spirituel mais extrêmement incarné sur un événement de la vie de son peuple, de la vie de l'histoire de son peuple et même un événement qui, en soi n'est pas religieux, il va être capable de l'extraire de la profondeur des cho­ses pour le manifester et inviter ceux qui ne sont pas prophètes, qui ne "voient" pas, à prendre en charge, eux aussi, le sens d'un événement. Donc le prophète n'est pas d'abord un homme qui proclame, c'est d'abord un homme qui médite, c'est d'abord un homme du silence, c'est d'abord un homme de la so­litude. C'est un homme qui sait se retirer, non pas de la relation de la vie courante, mais qui sait se retirer au plus profond de lui-même, tellement profond dans le puits qu'il est, qu'il va, à un moment, toucher l'eau vive que personne ne voit, parce que personne ne regarde au fond du puits.

Je crois que la prophétie, dans la foi chré­tienne, celle de l'Ancien Testament ou celle d'aujour­d'hui, c'est donc, comme le dit Jean-Baptiste, de "connaître quelqu'un" que d'autres ne connaissent pas, de connaître un sens, une présence c'est-à-dire une intensité de Dieu aujourd'hui que les autres ne voient pas. Pourquoi ? Parce que, et c'est un de nos grands péchés, nous vivons à la surface des choses. Nous passons souvent notre vie soit à nous promener au bord de la mer, et ce n'est pas désagréable, d'autres, plus audacieux, font du surf sur les vagues de l'His­toire, d'autres des croisières au soleil, mais tous ces gens-là qui fréquentent la mer ne la connaissent pas. Ils restent à la surface, ils restent aux abords, ils en ont une connaissance directe mais extrêmement peu profonde justement parce qu'on ne connaît toute l'in­tensité et toute la présence, toute la profondeur de la mer ou de l'océan qu'en acceptant d'y descendre. Et je crois qu'un prophète c'est cela.

A la question qu'on lui pose Jean-Baptiste ré­ponde : "Je suis une voix qui crie dans le désert : "Préparez le chemin du Seigneur !" Les juifs viennent lui poser une question d'ordre historique. "Est-ce que tu es Elie ? Est-ce que tu es le prophète ?" une sorte de vision chronologique des événements. Est-ce que l'évènement que nous attendons, c'est toi ? Jean-Bap­tiste va leur répondre par quelque chose qui n'est pas de l'ordre de l’événement, mais de l'ordre de l'inten­sité de la présence de Dieu : Il y a une voix, la sienne, qui est justement prophétique parce qu'elle dit: "Pré­parez le chemin du Seigneur ! Il est là et vous ne le connaissez pas !" Voilà je crois quel est le rôle, le ministère du prophète. Et si nous lisons de façon plus intense et répétitive même parfois les mêmes textes dans la liturgie de ce temps de l'Avent, c'est justement pour qu'à chaque texte nous allions un peu plus pro­fond, avec le regard du prophète, dans notre propre vie, pour y découvrir le sens de notre existence qui est la présence, la densité de quelqu'un que nous ne connaissons pas. Nous sommes tous prophètes. Tout chrétien est prophète parce que, au jour de son bap­tême, tout chrétien a reçu, par l'onction du Chrême du salut, le ministère d'être prêtre pour offrir sa vie au Christ et en faire la demeure de Dieu sur la terre, tout Chrétien a reçu le ministère royal pour vivre déjà de la vie du Royaume et tout chrétien a reçu le ministère prophétique pour, justement, descendre dans les pro­fondeurs mêmes de sa vie et de la vie de l'histoire, et en extraire une parole qui est la Parole de Dieu qui se fait chair dans sa vie et qui va devenir sa nourriture. Il y a un lien théologique profond entre la Parole qui se fait chair dans l'eucharistie et l'identité prophétique du chrétien.

Alors je vous invite à reprendre ces quelques éléments de méditation et à vous poser simplement cette question : Par rapport à ma vie, à celle de l'Église, à celle de l'histoire, est-ce que je suis roman­tiquement assis sur un rocher en attendant que ça se passe ou que rien ne se passe, en regardant l'horizon qui n'existe pas puisque c'est une ligne imaginaire comme vous le savez ? Est-ce que je me balade tran­quillement en réfléchissant sur moi, les pieds dans l'eau, m'humectant tranquillement d'un peu de vie chrétienne, ce qui n'est pas désagréable non plus ? Est-ce que ma barque file au gré des vents, au gré des courants ? Est-ce que je reste simplement à m'amuser dans la succession des vagues, des hauts et des bas ? Ou est-ce que, à la suite des prophètes, je m'enfonce dans cette densité qui m'habite et qui n'est autre que la présence de la Parole de Dieu qui s'incarne en moi ? A ce moment-là, plus l'homme s'enfonce dans sa pro­pre vie, puis plus il s'imprègne de la densité, de l'in­tensité de la présence de Dieu, et plus il peut, en vé­rité, l'annoncer et la proclamer.

 

 

AMEN

 

 
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