AU FIL DES HOMELIES

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NOUS SOMMES TOUS DES MYSTIQUES !

1 Co 2, 1-10 a; Lc 9, 22-26

Samedi de la deuxième semaine de l'Avent – C

(14 décembre 1985)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Saint Jean de la Croix

A

 

h ! Si j'avais les ailes de la colombe, que je m'envole et trouve un nid auprès de Toi !" Lorsqu'on pense aux mystiques, et l'on pense toujours d'abord à ceux qui ont été les plus beaux fleurons de cette tradition mystique de l'Église d'Occident, c'est-à-dire sainte Thérèse d'Avila et saint Jean de la Croix, on pense toujours que la mystique est une fuite. En réalité ce thème n'est pas du tout chrétien, car celui qui a inventé la mystique comme une fuite c'est Platon. Autrement dit, on n'a pas attendu Jésus-Christ pour avoir des idées sur la mystique, mais les grecs, eux, pensaient vraiment que la mystique c'était une fuite hors de ce monde. D'ailleurs Platon a défini la vie philosophique, cela n'a rien de religieux mais la vie philosophique c'était une fuite hors de ce monde pour ressembler à Dieu autant qu'il est possible. Cela peut nous paraître sublime, en vérité c'est grevé d'un certain nombre d'ambiguïtés. Tout d'abord, la plus évidente, la plus dangereuse, c'est de dire que la mystique c'est pour ceux qui lévitent dans leur cellule et qui ne touchent plus terre, mais nous autres pris dans nos affaires, nos difficultés quotidiennes, notre routine, nos casseroles, notre cuisine, comment voulez-vous que nous fassions de la mystique ? Par conséquent, cela a déjà le désavantage de décourager tous ces pauvres gens que nous sommes et qui sont tout au long du jour accablés par un certain nombre de taches et de servitudes dont la plupart du temps ils n'ont pas très envie. Et cependant, c'est comme cela que nous faisons notre sainteté.

Je crois que cette conception est une grande méprise sur ce qu'est la mystique réelle dans la foi chrétienne, car la mystique des chrétiens n'est pas du tout une mystique de fuite. C'est une mystique de rencontre, c'est une mystique de rencontre du Christ et de son Royaume. Or écoutez ce que dit saint Jean de la croix : "Malgré toutes les merveilles que les saints docteurs ont découvertes ou que les saintes âmes ont pu contempler ici-bas," donc malgré toute l'expérience de la rencontre de Dieu qui se peut imaginer durant quinze ou seize siècles de tradition qui ont précédé Jean de la Croix, "la plus grande partie en reste encore à dire et même à concevoir. Ce qui est dans le Christ est inépuisable." La mystique chrétienne vient d'abord du sens que le mystère du Christ, la connaissance du Christ est inépuisable.

Par conséquent, elle suscite un désir. Mais tout le problème est de savoir si pour réaliser ce désir il faut fuir la condition présente ou au contraire s'y enraciner. Or écouter ce que dit encore saint Jean de la Croix : "Si l'on finissait par comprendre qu'il est impossible de parvenir à profondeur de la Sagesse" c'est-à-dire à la connaissance totale du mystère du Christ, "et des richesses de Dieu, sans pénétrer de mille manières dans la profondeur de la souffrance." C'est là généralement où cela nous choque. On se dit : voilà, nous y voici, les mystiques, ils se font souffrir par luxe et par plaisir. En réalité, je ne crois pas que cette souffrance désigne autre chose que le fait de mesurer l'incapacité dans laquelle nous sommes, aujourd'hui, d'entrer totalement dans le mystère du Christ. Cela ne veut pas dire que c'est de la "souffrance de luxe" c'est-à-dire simplement quelques difficultés intellectuelles à saisir le mystère de Dieu. Cela veut dire que des gens comme saint Jean de la Croix, la plus grande souffrance qu'ils ont vécue, c'est de mesurer tout le désir qu'ils avaient de Dieu, et plus encore, tout le désir que Dieu avait d'eux, et de se rendre compte à quel point dans notre condition présente, à cause de notre manque de réception à la grâce, à cause de toutes les difficultés intérieures que nous éprouvons, nous ne pouvons pas répondre.

Mais précisément à ce moment-là la mystique n'est pas une fuite en dehors de cette condition présente. Au contraire, et c'est le secret de cette mystique, c'est que la souffrance même de ne pouvoir rencontrer pleinement le Christ est le lieu même de sa révélation et de sa présence. Autrement dit, si on disait cela carrément, nous sommes tous des mystiques et nous le sommes la plupart du temps par le biais où nous nous y attendons le moins, c'est-à-dire par le biais dans lequel nous souffrons, jour après jour, de ne pas être totalement au Christ. Et cela est une souffrance. Bien sûr je sais que la plupart du temps on dira : tant qu'on a que ces souffrances-là à porter, ce n'est pas très difficile. Mais c'est là un jugement humain sur le problème car en réalité toute souffrance, quelle qu'elle soit et je crois que ce cher Jean de la Croix en a connu un rayon dans ce domaine, car non seulement il a vécu les souffrances de son impossibilité de rencontrer totalement le Christ mais aussi il a souffert de réelles souffrances avec l'Inquisition qui n'a pas été tendre avec lui et l'a mis au cachot, révèle quelque chose de la grandeur et de l'infini de Dieu. Quand il parlait de souffrances Jean de la Croix savait de quoi il parlait. Seulement ce qui est la grandeur de sa mystique, c'est d'avoir découvert que dans cette limite permanente, dans cette faille profonde, dans cette faiblesse, et même dans notre péché, notre incapacité de répondre totalement à l'appel du Christ, là se révèle quelque chose de la grandeur et de l'infini de Dieu. La mystique n'est pas la fuite, elle est l'aspiration à la rencontre. C'est tout autre chose.

Voilà ce qu'est la mystique chrétienne, une mystique profondément enracinée dans la chair. Et c'est pour cela qu'il peut valoriser la souffrance, non pas par masochisme mais parce que notre chair est le sacrement de la souffrance de notre cœur. Et nous le savons bien. Voilà ce que Saint Jean de la croix nous a donné. Tel est son testament spirituel. Ce ne sont pas des élucubrations par lesquelles nous échapperions aux conditions normales de température et de pression de la vie de tous les jours. C'est au contraire, le sens mystique de la quotidienneté des limites de notre désir. Voilà ce qu'est la véritable mystique, et voilà ce dont nous devons vivre. Et au lieu de nous lamenter toujours sur je ne sais quel Royaume de Dieu à réaliser sur terre, ce qui est totalement utopique et même nuisible, la seule chose que nous ayons à faire, c'est de réaliser cette présence de Dieu infinie, dévorante, cette présence de Dieu à laquelle nous n'arriverons jamais à faire face car nous sommes de pauvres pécheurs. Et même si nous n'étions pas pécheurs nous n'arriverions pas à épuiser la richesse et la profondeur de Dieu. Mais cependant, au cœur même de ce désir, au cœur même de cette brûlure, il s'agit de découvrir la certitude dans la foi de notre salut et de la rencontre.

Voilà l'héritage que nous a légué saint Jean de la croix. Il l'a vécu de manière extrêmement modeste. Même sainte Thérèse d'Avila se moquait un peu de lui. Quand elle parlait des trois frères carmes qu'elle avait pour réformer la branche masculine de l'ordre carmélitain, elle disait : "J'ai deux frères et demi " parce qu'elle le considérait comme une demi-portion. Ce n'était pas très gentil, on l'a canonisée quand même malgré cette grosse méchanceté, c'est encourageant ! Mais voyez-vous Jean de la Croix a souffert même du fait qu'il était considéré un peu comme un minus. Et pourtant, à travers tout cela, ce qui l'a fait rayonner tout au cœur de cette souffrance, au cœur de cette privation, au cœur de ce sens brûlant du désir de Dieu, c'est qu'il n'a jamais douté que là était le véritable lieu de la rencontre avec le Seigneur. C'est pourquoi il est, je crois, infiniment proche de nous. Il est infiniment proche de nous parce que nous aussi, si nous regardons notre vie, nous nous aperce­vons qu'elle est une succession de frustrations, une succession de souffrances, une succession de limites, une succession de fautes et de faiblesses. Mais cela n'a pas d'importance, car si l'on a véritablement le sens de ce dévoilement de l'absolu même de l'amour de Dieu à travers tout cela, c'est là même, non pas pour cultiver et pour gratter nos croûtes ce qui serait une manière tout à fait maladive et morbide de déve­lopper notre vie spirituelle, si nous savons voir la lumière qui se lève au cœur même de cette souffrance, que nous vivons véritablement cette grandeur de la manifestation du Christ au milieu de la plus grande faiblesse et de la plus grand souffrance de l'homme.

 

AMEN

 
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