AU FIL DES HOMELIES

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L’AU-DELÀ DU LANGAGE

Is 33, 17-24

(10 décembre 2004)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

L

e texte d’Isaïe que nous venons d’entendre, qui annonce la joie de contempler une ville, un roi, un pays, et qui est l’annonce du Royaume, du paradis, s’inscrit dans une expérience d’angoisse dépassée. Vous avez peut-être été étonnés que le prophète fasse allusion à plusieurs images difficiles à cerner. Nous avons à travers ce court extrait du prophète la manière dont nous pouvons comprendre comment un texte a été construit. 

      "Tu ne verras plus le peuple insolent, le peuple au langage incompréhensible, d’une langue barbare dénuée de sens. Contemple Sion, c’est là que le Seigneur montre sa puissance, comme un lieu de fleuves et de canaux très larges où ne vogueront pas les bateaux à rames et que ne traverseront pas les grands vaisseaux". On peut essayer de deviner à travers ces versets une sorte de double expérience d’angoisse. La première, est une expérience psychologique extrêmement douloureuse, c’est celle de l’exil. Quiconque d’entre-vous s’est retrouvé un jour dans un pays à la langue barbare, manquant de sens, résonnant comme quelque chose d’incompréhensible, s’est trouvé privé de repères et de contacts avec ceux qui parlent la même langue. On peut comprendre cette idée-là. Évidemment notre monde moderne a (ce n’est pas le cas pour tous), a apaisé ses sentiments d’exil. Nous pouvons maintenant voyager à travers le monde sans éprouver cet arrachement et ce déracinement que beaucoup d’entre nous, en France connaissent, d’être avec des gens dont nous ne comprenons ni la langue ni les modalités, ni les modes de pensées. Nous sommes ensemble, et nous sommes à peu près d’accord sur les modes de fonctionnement et de rapport. Mais, imaginons que nous soyons cruellement transportés dans un monde inconnu, je pense à un vietnamien que nous logeons actuellement et qui m’a raconté un congrès qu’il est allé faire en Suède. Il n’était jamais sorti du Vietnam et il a été projeté en Suède, la température n’est pas la même qu’au Vietnam, ni la langue non plus, ni les modalités, ni les modes de fonctionnement. Et le sentiment d’angoisse est proche de celui d’une sorte d’anéantissement, on n’est pas compris, on n’est pas entendu, on n’entend rien de ce que vous racontez, on est comme annulé de l’intérieur. Le prophète fait allusion à ce peuple insolent qui parle sa langue, qui vit avec assurance ses modalités et qui ignore l’exilé, le sans-abri, le naufragé, qui effectivement est représenté ici par le prophète. 

      Et devant ce peuple insolent qui non seulement, par arrogance est sur de son langage, en même temps, il y a la démonstration de puissance qui est peut-être celle des bateaux égyptiens, j’imagine, qui sur des grands fleuves montrent force de défilés militaires à travers les bateaux à rames, qui sont les grands bateaux de l’époque, avec les mâts très hauts qui semblent défier l’équilibre. C’est derrière cette expérience de solitude, d’isolement, d’incompréhension, de déracinement, que le prophète devine qu’il y a une autre scène, qu’il y a une autre puissance possible qui n’est pas celle de la démonstration dont font preuve les peuples puissants et arrogants, mais que Dieu est tout-puissant mais différemment. Cette intuition du prophète qui fait découvrir à travers cette fausse démonstration, cette fausse apparence des choses, la véritable présence de Dieu, plus secrète, en attente, tout cela n’étant que cordages et mâts, n’est qu’un problème d’une arrogance d’un peuple. Il y a derrière cela l’attente d’un roi, d’un vrai pays, et d’une vraie ville. 

       C’est pourquoi il est dit : "Ton cœur méditera ses frayeurs. Où est celui qui comptait, où est celui qui pesait, celui qui comptait les tours ?" C’est à l’intérieur des frayeurs méditées que le prophète découvre l’appel de Dieu, la présence. Ce n’est pas au-dehors des frayeurs, mais à l’intérieur de ces frayeurs que le prophète désigne et semble pressentir la présence du tout-puissant, de l’Autre, d’une autre puissance. Ce court extrait d’Isaïe nous montre à quel point les prophètes ont utilisé les expériences les plus négatives pour déchirer le voile et découvrir derrière l’apparence une autre présence, qui est celle de Dieu, d’un sauveur. Ce sauveur vient inaugurer une ville, Jérusalem, l’Église, l’assemblée sainte, proposer un pays et enfin y présenter un roi. Ce qui réjouira les nouveaux citoyens de cette nouvelle ville, c’est la beauté du roi, c’est-à-dire cette gloire nouvelle qui ne viendra plus écraser les autres et les pauvres, mais qui nous invitera à partager sa gloire, sa puissance et sa beauté. 

       Que le Seigneur nous aide à travers cet extrait d’Isaïe, de découvrir que l’apparence des choses un jour tombera pour laisser apparaître le roi, comme nous nous préparons à le vivre dans la fête de Noël, d’accueillir cet enfant nouveau-né qui nous dit le salut de Dieu pour tous les hommes. 

 

       AMEN 


 

 

 

 
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