AU FIL DES HOMELIES

Photos

LE ROYAUME SOUFFRE VIOLENCE

Is 30, 27-32 ; Mt 11, 12-19

Vendredi de la deuxième semaine de l'Avent – B

(9 décembre 2005)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

I

l y a comme cela dans l’évangile, de temps à autre, des phrases qui sont presque incompréhensibles, car nous ne saisissons plus exactement le contexte dans lequel Jésus les a prononcés. Vous savez que les spécialistes de l’Écriture Sainte aujourd’hui disent que plus une phrase est compliquée, plus elle est difficile à resituer, plus elle a des chances d’être presque dans sa teneur littérale authentique, parce qu’on l’a gardé précisément parce que c’était une parole dont on était sûr qu’elle venait du Seigneur, même si on ne la comprenait plus.

Cette parole sur la violence est certainement un de ces textes. Je me permets pour ma part de vous proposer une petite lecture très modeste, mais peut-être que cela pourra éclairer votre lanterne. De fait, ce que Jésus veut dire, il reçoit des envoyés de Jean, et Jean veut savoir qui est Jésus. Donc, Jésus, d’une certaine manière va un peu à la fois, dire et ne pas dire, et il va essayer de faire comprendre aux envoyés et aux gens qui sont autour, parce que cette déclaration est publique, quel est le rôle de Jean. Autrement dit, c’est un procédé courant de la part de Jésus, au lieu de se laisser interroger directement par ce qu’on lui demande, il prend un moyen détourné pour renvoyer les interlocuteurs, ou les questionneurs à leurs propres réflexions, ou à leurs propres situations. De fait, la question des envoyés de Jean était claire : est-ce que le Christ est le Messie ou pas ? Vous imaginez, c’est un peu difficile de dire : oui, je suis le Messie, le Fils de Dieu, vous n’avez pas encore vu tout ce que vous allez voir ! Jésus ne répond jamais de cette manière-là.

En réalité, il répond sur la place de Jean. Est-ce que vous avez bien compris qui est Jean ? Il précise : "Il est Élie qui doit revenir". Jusqu’à Jean, les prophéties ont eu lieu, et elles se sont accomplies jusqu’à Jean. Jésus veut faire comprendre à son auditoire, plus spécialement aux envoyés de Jean que Jean est la conclusion de la prophétie. C’est d’ailleurs pour cela que la communauté chrétienne a gardé si fortement le souvenir de Jean, c’est parce que Jésus lui-même l’avait proposé et fait comprendre comme celui qui venait clore la prophétie. Donc, Jean est un point final, et ce que Jésus veut dire c’est que jusque-là l’économie du Royaume, la préparation du Salut était régulée par les prophéties. Jean est le dernier et il dit : attention, il va se passer quelque chose. Tant qu’on annonce que quelque chose va se passer, on tient en mains la situation. C’est pour cela qu’à ce moment-là, ce sont les prophètes et les envoyés de Dieu qui tiennent le Royaume, qui le contrôlent, si on peut dire, qui l’orientent, par leur parole, par leurs suggestions, par les actes qu’ils posent. De ce point de vue-là, Jean-Baptiste ne s’en est pas gêné. Mais, quand ils ont fait leur travail, le terrain est déblayé, et il va se passer quelque chose qui n’est pas encore accompli. Il n’y a que Jésus qui le sait. Entre le moment où Jean-Baptiste clôt la prophétie, par son emprisonnement et sa mort, et le moment où le Christ va ouvrir définitivement le Royaume par sa mort et sa Résurrection, entre ces deux moments-là, je ne dis pas que c’est un nomansland, la prophétie est close et le nouveau régime n’est pas encore pleinement instauré. Jésus dit : dans ce moment-là, c’est un peu comme on dit à propos des papes, c’est la vacance du siège. C’est vrai que Jésus est là, mais Il n’est pas là comme quelqu’un qui maîtrise totalement le Royaume. Il est là, d’une certaine manière, à la disposition de l’humanité. Je pense que c’est pour cette raison qu’il prend l’image de la violence. Il n’est pas là comme lui étant le maître qui domine tout, qui contrôle tout, qui gère tout, Il est là comme le serviteur démuni et qui est d’une certaine manière à la merci des hommes qui sont autour de lui. Donc, à ce moment-là, le Royaume souffre violence. Le Royaume, c’est lui, mais il souffre violence parce que ce n’est pas encore lui le Seigneur exalté, ressuscité dans la gloire. Donc, on est dans ce moment, et cela définit assez bien la situation du ministère public de la vive de Jésus : à la fois, l’économie ancienne est terminée, la prophétie a joué son rôle régulateur, contrôleur, promoteur de l’attente du Royaume. Le Royaume n’est pas encore définitivement inséré par la plénitude de la Pâque et de la Résurrection du Christ, et celui qui est le Royaume en germe, caché, enfoui dans la chair est à la merci de ce que les hommes en feront. Quand le Christ dit : « Le Royaume est actuellement soumis à la violence », cela peut aussi s’appliquer au moment de son arrestation, de sa passion et de sa mise à mort. Autrement dit, le Christ dit : ne croyez pas que ma vie publique est une sorte d’exercice d’une seigneurie que je m’attribuerai pour dire comme ça, voyez comme tout va bien. Non, en réalité, l’exercice de ma présence et de ma vie et de mon ministère public au milieu de vous, c’est une existence qui est livrée à la violence de ce qui se passe tout autour et même contre le Royaume.

Je crois que cela peut nous aider beaucoup à comprendre nous-même notre place. Même si le Christ maintenant est ressuscité, même s’il affirme la plénitude de sa souveraineté sur le monde, sur l’Église, en réalité, nous continuons à vivre quelque chose du mystère du Royaume caché et enfoui dans la situation actuelle. En chacun d’entre nous, le Royaume souffre violence. Nous sommes au milieu de ce monde en prise avec des résistances, des violences, des incompréhensions, des persécutions. C’est la signature même de ce que le Royaume est présent.

Je trouve très important que nous comprenions cela parce que la venue du Royaume de Dieu n’est pas seulement révélée par les facteurs positifs qui montrent que tout va bien et que le Royaume s’étend, cette espèce de manière de considérer le christianisme partant à la conquête du monde, mais le signe de la présence du Royaume, c’est aussi qu’il souffre violence. Nous aussi nous sommes à certains moments dans la même situation que le Christ, il y a dans le Royaume actuel, une véritable promesse d’accomplissement et de plénitude, mais pour l’instant, nous la vivons sur le mode du manque, de la précarité, et de la fragilité.

Que cela nous aide à vivre cette dimension de l’attente du temps de l’Avent, pas simplement dans l’aspect positif de la dynamique de quelque chose qui se passe bien et où tout roule, mais aussi avec la lucidité que le Royaume dans la situation, actuelle, dans le monde actuel, s’en va cahin-caha, comme chacun d’entre nous, avec des hauts et des bas, et avec des difficultés, des épreuves, voire même la confrontation avec la violence et l’incompréhension.

 

 

AMEN

 

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public