AU FIL DES HOMELIES

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AIR DE FLÛTE ET CHANT DE DEUIL

Is 30, 27-32 ; Mt 11, 12-19

Vendredi de la deuxième semaine de l'Avent – B

(9 décembre 2011)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Chant de deuil et chant de joie …

L

e Royaume de Dieu souffre violence et les violents s'en emparent". Frères et sœurs, cette parole de Jésus est sans doute un peu mystérieuse, et pourtant, si on la resitue dans son contexte, elle est assez éclairante sur son ministère.

Pourquoi le Royaume de Dieu souffre-t-il violence ? C'est simplement parce que dans le peuple contemporain de Jésus, et c'est pour cela que Jésus insiste là-dessus, et également dans l'esprit de Jean, qui de ce point de vue-là est plus la traduction de la mentalité de l'époque qu'un novateur, on avait un tel sentiment de la transcendance du Royaume qui vient, qu'il fallait absolument se surpasser pour se ménager peut-être la chance d'y entrer. C'est précisément à cause de cela que Jésus parle de violence. Ce n'est pas qu'Israël aurait vécu dans une sorte de panique collective, mais c'est vraiment un regard théologique issu de la tradition prophétique.

Si le Royaume de Dieu vient, Israël sera-t-il prêt à l'accueillir ? Ce sont exactement les questions que Jean pose au peuple dans sa prédication sur les bords du Jourdain. Il essaie de mettre en mesure, mais est-ce possible, le caractère absolu du Royaume qui vient, et d'autre part le manque de préparation, la vie de pécheur, les insuffisances à tous niveaux, politiques, religieux, sociales, qui marquent la vie de tout ce peuple. On ne va pas changer de Dieu, mais on va changer de perspective, nous les hommes, sur le Royaume. Là où Jean-Baptiste en bon fidèle des prophètes, Jésus le dit, jusqu'à Jean-Baptiste, voit la redoutable échéance, non pas que Dieu se fâche ou se mette en colère, mais la redoutable échéance parce qu'on n'est pas prêt, parce que ce n'est pas possible, parce que tout ce qu'on avait cru imaginer, rien ne marche pour accueillir le Royaume. A ce moment-là, la seule solution est de se faire violence. Là où l'on sent tellement sa radicale impuissance, on essaie d'attraper le Royaume comme on peut.

La critique de Jésus est intéressante, car il dit : "A qui vais-je comparer cette génération ? Les gamins jouent de la flûte et vous n'avez pas dansé, les gamins chantent un chant de deuil et vous n'avez pas pleuré". Que veut dire Jésus ? Jean vous met devant la radicalité du Royaume qui vient, c'est le chant de deuil, et vous ne comprenez pas très bien, vous n'avez pas réagi, vous trouvez que c'est trop. Pourtant ce que disait Jean était vrai, c'est vrai que le peuple n'est pas prêt. C'est vrai qu'Israël à travers sa vie religieuse, sociale et politique n'est pas très édifiant. Jésus dit : moi je viens comme celui qui joue de la flûte et vous ne voulez pas m'entendre davantage. Vous dites que je suis un glouton, un ivrogne parce que je mange avec les pécheurs.

Alors, qu'est-ce qui caractérise cette génération qui vient ? c'est qu'elle n'est pas capable de se mettre au diapason du Royaume, ni sur le mode de son insuffisance, ni sur le mode d'un Royaume qui se manifesterait comme le reflet de la compassion et la condescendance divine. Les textes que nous lisons aujourd'hui s'appliquent aussi bien à nous, ce n'est pas que les juifs attendent comme Jean-Baptiste et nous les gamins qui jouent sur la place. Nous sommes encore aujourd'hui cette génération qui, du côté de l'attente du Royaume ne mesure pas ce que c'est et du côté de la réaction au Royaume tel qu'il est venu, n'est pas capable d'en mesurer le caractère paradoxal et plein de douceur et de miséricorde.

Ce texte est très beau. Ce n'est pas une sorte de condamnation d'Israël qui aurait gâché le travail, qui n'aurait pas été capable de reconnaître Jésus-Christ. Non, car le Christ dit : quel que soit le mode sur lequel on annonce à l'homme la venue du Royaume, c'est très difficile de se mettre au diapason de cette venue. Il est certain que encore aujourd'hui, il y a quelque chose de vrai dans le mystère du Royaume qui est tellement absolu, tellement radical qu'il faut se faire violence pour essayer d'y entrer et de se comporter comme des violents. On peut dire qu'il y a eu toute une tradition monastique surtout en Orient qui a vécu cette chose-là. C'est vrai aussi que cette venue du Royaume n'est absolument pas comme nous l'imaginions, mais elle est simplement la présence de Dieu parmi les hommes, qui mange, qui boit avec les pécheurs.

Ce qu'il faut comprendre, c'est le caractère paradoxal de la venue du Royaume. Il est à la fois lointain et infiniment proche, à la fois chant de flûte sur la place, et chant de deuil parce qu'il y a des deuils à faire. C'est en cela que cette phrase rapportée par saint Matthieu est éclairante parce que pour nous, c'est la même chose. Il s'agit de savoir que le Royaume ne se manifeste pas soit comme ceci, soit comme cela, mais il est à la fois l'un et l'autre. C'est à nous de nous situer non pas comme la génération qui n'est ni le chant de danse ni le chant de deuil, mais au contraire de savoir que la venue du Royaume est à la fois chant de danse et chant de deuil.

 

AMEN

 

 

 

 

 

 

 
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