AU FIL DES HOMELIES

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LE RETOUR DU SEIGNEUR AU DERNIER JOUR

So 1, 2-7 b+14-18,2

(30 novembre 1980)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

E

n ce premier jour de l'année liturgique, l'Église nous tourne vers le but ultime, vers la fin à laquelle tout est suspendu, vers laquelle tout est tendu, car toute la marche des hommes, tout le déroulement des générations, tant celles qui ont précédé le Christ que celles qui lui ont été contemporaines ou nos générations qui mettent leurs pas dans les siens, toutes les générations s'avancent vers ce jour. Ce jour qui sera, tout à la fois, celui du retour du Christ, celui de la fin du monde et celui de l'apparition éternelle du monde nouveau.

       Retour du Christ, avènement du Christ, objet de notre attente, de notre désir car nos cœurs sont tendus par l'amour, par l'angoisse aussi, par une certaine inquiétude, par une sorte de fièvre qui vient, précisément, de cet amour répandu dans nos cœurs. Oui, nos cœurs sont tendus vers ce retour du Bien Aimé, celui vers lequel nous soupirons, celui que, sans cesse, nos yeux guettent, car Il est proche, Il vient, Il est Celui qui vient.

       Et c'est le sens premier et fondamental de nos vies, comme c'est le sens de la vie du monde, et le sens premier de cette fête d'aujourd'hui. C'est l'intensité du désir, tout entier tendu vers ce jour où le Christ viendra, où nos yeux le verront, où Il sera parmi nous, où nous pourrons l'étreindre, le dévorer de nos yeux, où nos mains pourront le toucher, où Il pourra, comme il nous l'a dit "venir chez nous pour souper, Lui près de nous et nous près de Lui".

       Jour du retour du Seigneur, jour aussi de la fin du monde. Tout à l'heure Sophonie et Jésus lui-même nous décrivaient ce jour : jour de terreur, jour d'épouvante, jour où les cieux se replieront comme un livre qu'on roule, jour où tous les éléments s'embraseront, jour de la destruction de ce monde mondain, jour de l'anéantissement du prince de ce monde et du monde dont ce prince est le chef.

       Comment le retour du Bien-Aimé peut-il être ce jour d'épouvante, ce jour d'épreuve, ce jour de feu, ce jour où toutes choses seront anéanties par l'illumination de sa venue ? Je crois que cette vision d'épouvante et de terreur a une double signification. D'une part, il y a, dans le monde, le prince de ce monde, il y a les ténèbres, il y a le mal, le péché, le mensonge, la haine. Et tout ce qui est mensonge, haine, refus de l'amour, ne peut, devant l'apparition éblouissante de l'amour, que se trouver, en quelque sorte, confondu, détruit, anéanti. Non point que Dieu veuille tirer vengeance de Satan ou des méchants ou des pécheurs. Dieu n'est pas quelqu'un qui soupèse le bien et le mal, et qui vient pour écraser les méchants comme il viendrait pour récompenser les justes.

       Mais Dieu est l'amour, parce que l'amour est la seule réalité divine, et dons la seule réalité de l'être tout entier, la seule réalité de l'univers. Et quiconque s'est mis en dehors de l'amour, quiconque a fermé hermétiquement son cœur à l'amour, quiconque a rejeté de façon délibérée, répétée, permanente et définitive l'amour, ne peut que découvrir, au moment où se révélera la plénitude de cet amour, où cet amour se révélera comme la seule et unique réalité du monde, quiconque s'est fermé à cet amour ne pourra que constater ce néant qui s'ouvre devant lui, un peu comme le néant s'ouvre sous les pas de Don Juan à la fin de l'opéra de Mozart, quand, au terme du refus, il n'y a plus que l'abîme non pas un abîme dans lequel on précipite le pécheur, mais l'abîme que le pécheur a créé et qu'il est devenu lui-même en fermant son cœur, son âme, son être à ce qui est, à ce qui est l'être, à la seule chose qui existe.

       Et l'amour, plus il est brûlant, plus il est comblant, plus il est total, plus celui qui l'a refusé se trouve, par sa propre faute, et sans que l'amour ne puisse aucunement le forcer, confronté à son propre néant, car le refus de l'amour c'est le refus de la vie, le refus de l'être, le refus de tout.

       Pour l'instant, nous vivons encore dans un monde d'ombres, d'images, où les choses ne sont qu'apparentes et ne révèlent que de façon approximative leur vérité profonde. Et alors le péché, le refus d'amour peut apparaître encore comme ayant quelque densité, quelque contenu, quelque intérêt peut-être, voire quelque tentation plaisante qui nous attire. Mais, alors, quand l'amour se révélera dans sa plénitude, si nous nous sommes fermés à cet amour, nous ne pourrons que constater le néant dans lequel nous nous sommes nous-mêmes englouti. Et c'est cela que décrit le prophète Sophonie, et que le Christ lui-même nous découvrait il y a un instant.

       Par contre, quiconque aura, si peu que ce soit, si maladroitement que ce soit, de quelque manière plus ou moins boitillante et peut-être à peine à présentable, aura désiré l'amour, reconnu l'amour, recherché à aimer, quiconque aura senti, ne serait-ce qu'une fois, son cœur vibrer de tendresse, son cœur se réjouir dans le don, quiconque aura goûté, ne serait-ce qu'un tout petit peu, cette joie incommensurable à toute autre joie qui consiste à donner à autrui de la joie, quiconque aura découvert cela, devant la venue du jour du Seigneur, sera illuminé, ébloui, émerveillé. Et il ressentira, à ce moment-là, devant cette révélation, l'accomplissement de tout ce qu'il a malheureusement cherché avec maladresse, il comprendra qu'il lui faut une immense purification, pour être capable d'exploser, en quelque sorte, aux dimensions de cet amour infini de Dieu.

       Et c'est le deuxième sens de ce feu purificateur. Non plus un feu destructeur, mais un feu purificateur, le feu par lequel le monde, et nous-mêmes sans doute, nous devrons passer, parce que nous serons, à la fois, orientés vers cet amour, et en même temps, tellement incapables d'y répondre, tellement incapables de nous y ouvrir. Il faudra que craquent les limites de notre être, que se brisent les barricades que nous avons élevées autour de notre cœur, il faudra que tout cela soit consumé, que nous soyons dilatés, que nous devenions aussi vastes que l'immensité de l'amour de Dieu qui veut nous remplir et se déverser en nous. Et, pour cela, il faudra passer par cette épreuve de la croix, comme le Christ est passé par la croix, comme chacun de nous doit passer par la croix et la mort, comme l'univers tout entier devra passer par la croix qui le purifiera pour le faire entrer dans la pleine lumière de l'amour triomphant, de l'amour vainqueur.

       Et alors, ce sera la troisième dimension de ce Jour, jour du retour du Christ, jour de la fin du monde, jour de la croix du monde, jour de la dévastation du mal et de la purification de l'amour maladroit de nos pauvres cœurs, jour de la béatitude éternelle, jour de l'entrée dans ce monde nouveau, dans cette lumière sans fin, dans cette joie débordante, dans ce fleuve de paix qui coulera infiniment, sans fin, dans le cœur de tout homme et au cœur de toute chose, dans toute réalité de ce monde. Tout sera transfiguré par cet amour vainqueur et triomphant du Christ à son retour.

       Que le désir habite nos cœurs, que cet Avent que nous commençons dure toute notre vie, que nous ne cessions d'être traversés, transportés par l'attente de ce retour du Christ qui vient nous révéler son amour et nous entraîner à travers le feu de la purification jusqu'au partage éternel de sa joie d'aimer.

 

       AMEN

 
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