AU FIL DES HOMELIES

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DIEU EST EN CRISE

So 1, 2-7 b +14-18+2, 1-3

(29 novembre 1981)

Homélie du Frère Michel MORIN

F

rères et sœurs, Dieu est en crise, cela vous ne l'avez pas lu dans les journaux. Cependant, à la lecture de ces deux pages de l'Écriture, on pourrait penser que vraiment, Dieu est en crise.

Ce premier texte du prophète Sophonie ne parle que de débâcle, de destructions, de ruines, de guerres, de mort, d'angoisse, pour les constructions, pour les hommes eux-mêmes, et même les pauvres, pour les oiseaux. Où est le Dieu bon de la création bonne ? Où est le Dieu amoureux de la nature qui promet à Abraham des enfants aussi nombreux que les étoiles ? Où est le Dieu familier des hommes qui vient, un soir, manger un peu de veau avec Abraham sous le chêne de Mambré ? Où est le Dieu de la délivrance qui envoie Moïse pour faire sortir son peuple de l'esclavage ? Où est le Dieu dansant du roi David ? Où est le Dieu amoureux du prophète Osée ? Où est le Dieu qui essuie les larmes de ceux qui reviennent de l'exil ? On pourrait ce soir se demander ce qui se passe "du côté de chez Dieu" ?

       Et encore si Jésus-Christ, son Fils venait nous dire autre chose. Mais, Lui aussi, vous l'avez entendu, ce sont des promesses et des annonces catastrophiques : la ruine, l'échec, la déchéance, la destruction.

       Oui, à première lecture, on pourrait penser que Dieu est en crise et que l'on ne sait plus très bien "à quel saint se vouer." Peut-être que ces commentaires vous paraissent superficiels, mais quand on regarde le monde, notre monde, c'est encore plus facile à comprendre, lui aussi est en crise. C'est la crise de l'économie, la crise du pétrole, c'est la crise de la politique et des partis, c'est la crise financière des fonds qui passent en Suisse, c'est la crise financière du président Reagan avec son congrès, c'est la crise au Moyen-Orient, cela ne devrait pas nous étonner puisque du temps de Sophonie c'était déjà la crise et il prêchait au huitième siècle avant Jésus-Christ.

       Frères et sœurs, cela vous fait sourire, mais je crois que nous avons une lecture des choses, des évènements extrêmement superficielle. Je vais vous dire une chose, j'espère qu'elle ne vous empêchera pas de dormir, mais cette crise-là, elle ne finira pas. C'est aujourd'hui la crise, demain, ce sera encore la crise comme hier. Quand vous mourrez le monde sera en crise et moi aussi, et vos petits enfants aussi.

       Pourquoi ? Tout simplement parce que le monde d'aujourd'hui ne peut pas être autrement qu'en crise. Et attendre autre chose, attendre des jours meilleurs, c'est une illusion pure et simple de gens naïfs, qui n'ont aucune connaissance de la véritable réalité des évènements qu'ils vivent et d'eux-mêmes. Pourquoi le monde est en état de crise et le restera ? C'est parce que le monde est en état de jugement, car le mot "jugement" veut dire en grec, crise : crises. Notre monde est en état de jugement. Et ce qui est beaucoup plus important à comprendre ce ne sont pas ces petits détails de l'actualité que je vous rappelais et qui n'ont aucune importance en eux-mêmes, et pour nous, c'est que la crise du monde est beaucoup plus profonde que cela. Car la crise du monde c'est l'accomplissement du jugement de Dieu pour ce monde-ci. Et le jugement de Dieu c'est l'accomplissement de sa justice, de sa volonté, de son dessein créateur et rédempteur. Mais ce qu'a annoncé le prophète Sophonie, ce qu'a repris Jésus-Christ pour l'actualiser, c'est maintenant. Le monde est en jugement. Le monde est en crise. Et tant que le monde sera monde, il sera en jugement et en crise. Donc, ne vous inquiétez pas. Sachez simplement ce qu'il y a à vivre.

       Et qu'est-ce qu'il y a à vivre ? Et bien, dans une période de catastrophe, de débâcle, de destruction, il y a deux solutions. Ou bien, on retrousse ses manches et l'on reconstruit : c'est avoir au cœur un peu d'espérance, et beaucoup de naïveté. Dieu ne nous le demande pas. Car c'est à Lui et à Lui seul de gérer la crise, car son jugement, c'est Lui qui en est l'auteur, c'est Lui qui l'accomplira et pas nous. La seconde attitude, c'est de s'enfuir parce qu'on a peur. Mais s'enfuir où ? Dans un pays où il n'y a pas de crise ? Le Seigneur ne nous demande pas cela non plus. Vous l'avez entendu à la fin de l'évangile : "Veillez et priez !" Probablement j'en ai la conviction profonde, c'est la seule attitude de réalisme, car c'est la seule attitude qui correspond au désir de Dieu, au cœur de ce monde en crise et en jugement.

       Nous commençons ce soir une nouvelle année liturgique. Tout au long des jours, tout au long des veilles, tout au long des nuits, nous allons veiller et prier, de semaine en semaine, de saison en saison. Et qu'est-ce que c'est que cette prière au cœur même de ce monde en jugement, ce jugement qui passe d'ailleurs dans notre propre cœur dans notre propre vie ? Peut-être que le nom même du prophète Sophonie peut nous aider à le comprendre. Le nom de Sophonie peut avoir deux sens car il a deux racines en hébreu. D'abord "Dieu cache" et ensuite "contempler". Peut-être que la prière que nous demande le Seigneur tout le long de cette année, dans nos veilles, dans nos nuits, dans nos jours, c'est de contempler les choses cachées de Dieu au cœur même de notre monde. C'est de ne pas nous arrêter à ce qui se démolit, à ce qui se détruit, même pas au mal. Mais c'est de contempler, au cœur même de ce monde qui éclate et qui éclatera peut-être plus encore l'année qui vient c'est de contempler l'accomplissement de la justice de Dieu Et cela ne peut se voir qu'avec les yeux de la prière car si nous courons le monde pour le reconstruire, si nous courons le monde pour le fuir, jamais nous ne pourrons veiller et prier, et nous serons endormis le jour où le Seigneur viendra.

       Et la prière de l'Église c'est ce jour qui, petit à petit, dans son cœur et sur le monde, se lève et est en train de faire naître un Monde nouveau, une terre nouvelle. Ce jugement de Dieu n'est pas simplement négatif, mais Il est l'œuvre dans ce monde même et dans notre cœur, de son salut, de sa paix, de sa justice Que ce soir, en cette première vigile de la nouvelle année liturgique, nous ayons au cœur ces deux convictions : qu'il nous faut veiller, qu'il nous faut prier et qu'il nous faut comprendre le monde dans lequel nous vivons, non pas en écoutant la télévision ou la radio, ou les journaux, mais en écoutant et en contemplant le visage de Dieu et en lisant sa Parole.

 

       AMEN

 

 
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