AU FIL DES HOMELIES

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IL VIENDRA COMME UN FEU

So 1, 2-7 B + 14-18 et 2, 1-3

(27 novembre 1983)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

D

ans le texte de Sophonie que nous avons entendu tout à l'heure, nous retrouvons des souvenirs de ce que nous avons entendu au cours d'offices funèbres : "Jour de terreur, jour de colère que ce jour-là, lorsque ce monde passera." Dans l'ancien Testament, cette annonce du Jour de Dieu, cette annonce de la venue de Dieu a toujours pris une tournure un peu terrorisante. C'est l'annonce d'un feu, c'est l'annonce d'un malheur, c'est l'annonce de quelque chose qui va peser sur le peuple pour le broyer et l'écraser. Alors nous avons tendance à l'interpréter de la manière suivante. Nous pensons que c'est le châtiment de Dieu : le peuple a été choisi, le peuple a été aimé par Dieu et il n'a pas répondu à cet amour, et alors Dieu le punit, Dieu le châtie, Dieu se venge. Dans ces cas-là, nous croyons qu'il s'agit d'une sorte d'ordre de la rétribution, d'une sorte de compensation. Parce que le peuple n'a pas fait tout ce qu'il devait, Dieu devrait venir et, en plus, ajouter une sorte de pénalisation au manque qui grève déjà la mauvaise conduite de ce peuple.

En réalité, je crois que ce n'est pas tout à fait la logique même de la parole prophétique. Si Dieu était quelqu'un qui, en plus du tort que nous nous causons à nous-mêmes par notre propre péché, venait encore derrière pour y ajouter quelque chose de pire que ce que nous avons fait, je me demande quel serait le visage et la paternité de ce Dieu là. Quand nous avons péché, nous avons déjà suffisamment fait de tort à nous-mêmes pour que Dieu ne vienne pas en rajouter, pour que Dieu ne vienne pas nous accabler. Pour nous, la plupart du temps, quand nous avons fait une bêtise, entre hommes, la seule manière de nous corriger, c'est effectivement de nous mettre en face de notre tort et du mal que nous avons fait et pour ainsi dire de nous accabler, de nous dire : "Vois en face ce que tu as fait" et à ce moment-là, nous-mêmes, dans nos sociétés, nous ne trouvons rien d'autre que la peine pour rendre à l'évidence celui qui a fait le mal et lui faire mesurer tout le poids de son mal. Mais même déjà cela au plan humain, a au moins une perspective pédagogique. Quand on met quelqu'un devant l'évidence de sa faute, quand on le punit, quand on lui donne un certain châtiment, ce comportement ne se justifie que par le désir d'amender le conduite de celui qui n'a pas obéi aux lois les plus élémentaires. Mais alors, pour Dieu ? Est-ce que Dieu infligerait une sorte de châtiment, j'allais dire, par pur plaisir de faire respecter un certain ordre juste ? Mais quel serait ce Dieu-là ?

       Quand on y regarde de près, toute la symbolique de la colère de Dieu se concentre au­tour du thème du feu. Je crois que c'est très important. C'est Dieu qui au moment de son jour "viendra comme un feu", ou encore dans d'autres passages de Zacharie : "il sera comme le feu du fondeur", quelque chose qui brûle de l'intérieur. Cette thématique, cette symbolique du feu est quelque chose de très profond dans toute la tradition biblique et peut nous mettre sur la piste car le feu est à la fois ce qui fascine, ce qui est le symbole d'une très grande présence, (il n'y a rien de plus présent que le feu quand on voit se déployer ses flammes, quand on les voit vibrer dans l'obscurité), et en même temps c'est le symbole de la destruction. Or, Dieu a toujours eu une sorte de prédilection pour le feu. Souvenez-vous. Déjà dans la scène du Buisson Ardent, ensuite dans la vision d'Isaïe, au moment de sa vocation. Dieu apparaît et sa gloire remplit le Temple, et lorsque l'ange veut mettre la Parole de Dieu sur les lèvres d'Isaïe (ce qui est le symbole, le signe même de sa vocation), il prend un brandon de feu, un tison qui se trouve là et il le dépose sur les lèvres du prophète. Dieu a toujours tenu à manifester son être profond par le feu, plus encore que la lumière. Le feu c'est non seulement le rayonnement de la présence, mais c'est l'aspect brûlant de l'immédiateté de la présence. Or cette présence de Dieu, à chacune de ses créatures, à partir du moment où Il est là, ne peut être que le feu. Mais c'est là ce qui est bouleversant et extraordinaire ? C'est que lorsque Dieu manifeste son jour, il ne peut être là que comme le feu, c'est-à-dire, carrément, au milieu même de ce monde. A ce moment-là, Il révèle sa véritable nature. Tant que le jour de Dieu n'est pas arrivé, il est comme le feu qui couve, il est comme les braises qui sont, apparemment grisâtres et dont on sent quelque rayonnement de chaleur, mais pas encore toute la force. Mais lorsque avec le soufflet on a ranimé le feu, lorsqu'au souffle de l'Esprit, tout à coup, le jour de Dieu se manifestera, alors c'est la flamme dévorante et brûlante qui surgira.

       Alors, en quoi consiste cette flamme ? Et bien, précisément c'est là le côté extraordinaire du Jour de Dieu. Pour tout ce qui aura été Amour pour Lui, ce feu, pour ainsi dire, n'aura plus rien à faire sinon de laisser rayonner doucement sa Présence et sa Vie au cœur même de l'amour des hommes qui l'auront cherché. Tout au plus, aura-t-il comme fonction d'être le purificateur, comme le feu du fondeur, comme ce feu qui va trier, arracher les dernières impuretés contenues dans un métal, pour qu'il resplendisse comme l'or, de tout son éclat. Mais ce feu a aussi ce visage terrible de l'amour refusé. Quand on parle de la colère de Dieu, dans l'ancien Testament, il ne faut pas s'y tromper : c'est un amour, mais un amour déçu. La colère de Dieu, le feu vengeur de Dieu comme on l'appelle dans l'ancien Testament, ce n'est rien d'autre que de l'amour brûlant, mais de l'amour brûlant qui rencontre quelque chose qui ne veut pas accueillir cet amour et qui, par conséquent, ne peut que se laisser brûler, ne peut que se laisser détruire par le feu par la force même de cet amour qui vient et qui ne peut pas s'empêcher de venir.

       Voilà pourquoi le prophète Sophonie, devant ce peuple "qui avait fermé son cœur et bouché ses oreilles" ne pouvait pas dévoiler autrement la venue du jour de Dieu. Il fallait qu'il dise que même si ce peuple était complètement bouché à l'amour de son Dieu, en réalité ce Dieu viendrait comme un feu brûlant. Et pour nous aussi, aujourd'hui, à travers tous ces aspects de notre propre personnalité qui sont bouchés à la tendresse de Dieu, à l'amour de Dieu, il faut que nous entendions, il faut que nous nous redisions, il faut que la liturgie nous rappelle que de toute façon, Dieu viendra comme un feu brûlant et passionné à notre rencontre. Et alors, évidemment, c'est là où Il révélera le fond de notre cœur. Ou bien, dans le fond de notre cœur, il y aura cet or pur de la grâce que nous aurons laissé se purifier, se décanter en nous, ou bien il y aura, comme le dit saint Paul, simplement de la paille, quelque chose d'inconsistant, quelque chose qui n'a jamais aimé, quelque chose qui ne tient pas. Et, à ce moment-là, ce sera l'œuvre de ce feu et de cet amour brûlant, mais qui ne rencontrera rien, ni résistance ni véritable désir d'aimer, ni véritable désir de recevoir et d'accueillir le bonheur.

       Frères et sœurs, qu'au moment même où nous entrons dans cette nouvelle année liturgique, que nos vœux les plus profonds les uns à l'égard des autres, ce soit de nous remettre vraiment devant cet amour brûlant de Dieu. La plupart du temps nous avons tellement envie de penser que l'amour de Dieu est quelque chose de bien tempère, quelque chose qui, au fond, est inoffensif, ne nous fait aucun mal, ne nous touche pas, ne nous atteint pas. La plupart du temps, nous avons envie de réaliser que l'amour de Dieu c'est comme une sorte d'eau tiède dans laquelle on se laisse aller, sans effort, sans désir, sans forces vraiment ni pour aimer ni pour se laisser aimer. Et alors, évidemment, il arrive ce qui arrive toujours à l'eau tiède, c'est qu'elle se refroidit. Ce que nous devons essayer de voir, ce que nous devons essayer d'espérer, ce visage et ce regard de Dieu que nous devons progressivement deviner, et Dieu sait que c'est difficile, c'est le visage d'un feu brûlant qui vient à notre rencontre, peut-être pour nous purifier, c'est beaucoup moins facile, c'est beaucoup plus dur d'accepter cela, et cependant c'est cela le cœur même de notre vie : nous laisser saisir par le feu de l'amour de Dieu, nous laisser purifier afin que, au jour où Dieu construira sa demeure d'éternité, le corps définitif du Christ, lorsque tout sera rassemblé en Lui, que nous soyons passés au crible, que nous soyons passés au feu de l'épreuve de l'amour de Dieu et que nous en ressortions brillants, resplendissants, que notre visage, que notre cœur, que notre chair aient cet éclat de l'amour même et du feu par lequel nous serons purifiés.

       AMEN

 

 
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