AU FIL DES HOMELIES

Photos

LE FEU DU FONDEUR

So 1, 2-7 b+14-18 et 2, 1-3 ; Mc 24, 37-44

(28 novembre 1982)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

E

n bonne liturgie, c'est aujourd'hui le Nouvel An, c'est-à-dire que commence l'année, que normalement nous devrions échanger des vœux, nous souhaiter une année remplie de musique et de chant, du bonheur de prier Dieu et de le louer sans arrêt, jour après jour. C'est un peu ce que nous disait tout à l'heure Eric d'Igny, quand il nous disait que c'était le début de l'année et qu'il fallait nous avancer à la rencontre du Seigneur, dans l'attente de sa venue et que la disposition profonde de notre cœur devait être une sorte de paix et de joie, de tranquillité puisque le Seigneur allait venir, une sorte d'abandon et de confiance.

      FEU DU FONDEUROr, et c'est très étrange, en même temps que nous disons tout cela, en même temps que nous avons chanté le psaume 24 : "Vers Toi, mon Dieu, j'élève mon âme ! Je t'attends ! Ceux qui t'espèrent ne seront jamais déçus !" en même temps, nous lisons le Dies Irae. Nous l'avons lu encore tout à l'heure, vous l'avez reconnu. C'est quand on a lu la prophétie de Sophonie : "Jour de colère que ce jour-là ! Jour de terreur ! Jour de dévastation.". Bref, on dirait que nous sommes traités par la douche écossaise. A la fois on nous souhaite les vœux les plus agréables et les plus doux pour commencer cette année liturgique, mais en même temps, on dirait qu'on manipule le bâton et le terrorisme en nous disant : "Attention ! Vous ne savez pas ce qui peut vous arriver !"

       Alors, pourquoi, dans cette liturgie qui ouvre l'année, commençons-nous par cette lecture de Sophonie qui annonce la terreur dévastatrice de Dieu ? Je crois que c'est très simple. C'est une question pédagogique, non pas la pédagogie de la peur et de la menace. Avec les enfants, ça marche encore, mais comme nous ne sommes plus des enfants ou ne nous considérons plus comme des enfants, je ne sais pas exactement comment il faut dire, avec nous, ça ne marcherait pas. Mais alors, quelle pédagogie ? Et bien je crois qu'il n'y a rien de meilleur que de méditer sur la venue du Seigneur et sur cet aspect de dévastation profonde, de destruction profonde qu'Il va opérer au cœur du monde et au cœur de l'homme, pour nous remettre en face de notre liberté. Je crois qu'au fond, le sens profond de la célébration liturgique, jour après jour, c'est de nous remettre, sans cesse devant le mystère de notre liberté. Et c'est cela la pédagogie de Dieu, c'est cela la pédagogie de la prière, c'est cela la pédagogie de la liturgie : nous remettre, sans cesse, au plus profond, au plus intime de notre cœur, de notre liberté.  Mais comment ?

       La plupart du temps, lorsque nous pensons à notre liberté, nous avons envie de redire ce vieux proverbe qui court surtout dans les milieux religieux et cléricaux : "Si je me regarde, je me désole ; si je me compare, je me console !" c'est-à-dire que nous avons l'habitude de penser que, dans l'usage de notre liberté, évidemment il y a des tas de failles, ça ne va pas toujours très bien. Mais, au fond, si l'on regarde les voisins, si l'on regarde ces pauvres païens qui ne connaissent pas le Christ et qui vivent encore vautrés dans leur péché, après tout, ça ne va pas si mal ! Nous avons une notion tout à fait comparatiste de la liberté. Au fond, nous nous en accommodons fort bien, parce que cela nous permet de ne pas trop nous poser de problèmes et de nous justifier, et peut-être, de nous créer une certaine tranquillité d'esprit pour oublier.

       Or, le mystère de notre liberté, tel que la liturgie veut nous le faire saisir, aujourd'hui, au cœur même de cette année qui commence, le mystère de notre liberté n'est pas un mystère de liberté comparée aux autres, c'est un mystère de liberté comparée, même pas comparée, mise au pied du mur, au pied de la venue de Dieu. Nous ne pouvons saisir vraiment le mystère profond de notre existence et de notre liberté que si nous comprenons notre existence et notre liberté face au jour de Dieu, face à la venue de Dieu. A ce moment-là, vous comprenez, il n'y a plus d'échappatoire. C'est Lui ou rien !

       Dans les textes qui nous parlent du jour de Dieu, de la fin des temps, et qui nous parlent de cette dévastation, le thème qui revient tout le temps, c'est Dieu qui est comme le feu. Nous n'avons pas lu ce passage-là, mais dans d'autres prophètes, le jour de Dieu est comparé à Dieu qui vient comme le feu du fondeur. Or le feu a toujours une double valeur. Il peut être ou bien le feu de l'amour ou bien le feu de la destruction. Le feu, c'est toujours le feu. Mais ce qui en résulte, c'est des choses très différentes.

       Ou bien, c'est de s'embraser vraiment pour Dieu ou, au contraire d'être détruit. Je ne suis pas très versé en métallurgie, mais un fait qui m'a toujours beaucoup frappé, c'est que, quand on va dans une fonderie, le métal en fusion, le métal incandescent est quelque chose d'absolument fascinant et extraordinaire. A ce moment-là, ça n'a pas tellement d'importance de savoir si c'est de l'aluminium ou de la fonte ou de l'acier. Ce qui compte, c'est cette espèce de fleuve de feu, de vif argent brûlant, lumineux, rouge, incandescent, dans lequel d'ailleurs à certains moments j'ai envie de plonger mes mains parce que je trouve cela tellement beau que j'ai envie d'en cueillir, alors que je sais bien que c'est extrêmement dangereux. La qualité du métal n'a plus aucune importance. Ce qui est fascinant, c'est cette espèce de pénétration du feu au cœur même du métal. Le métal n'est plus rien, il n'est que du feu. Il n'a plus cette espèce de consistance, d'opacité, de dureté, mais il est une sorte de pur fleuve, une sorte d'écoulement d'une légèreté, d'une mobilité presque insaisissable comme la fraîcheur d'une source qui est en train de jaillir. Or, c'est cela le mystère de la venue du jour de Dieu. C'est le moment où le feu sera véritablement au creux du métal. C'est le moment de notre véritable épreuve.

       Pensez encore à la lumière. Qu'est-ce qu'il y a de plus insaisissable que la lumière ? Elle vibre partout. On ne la voit jamais. Et pensez à la variété des couleurs. Nous, nous sommes les couleurs. Si nous disions que le rouge est plus beau que le jaune, quelle absurdité ! Ou si nous disions que le vert est plus beau que l'orange, ça n'a pas de sens, sinon au niveau de quelques perceptions personnelles qui sont toujours extrêmement subjectives. Mais en réalité, c'est pourtant la lumière qui fait vibrer l'intime des couleurs. C'est cette compénétration, cette intimité, cette entrée de la lumière, cette violation du secret des couleurs par la lumière, comme le jour où le Christ doit venir et où le maître de maison devrait savoir que le voleur arrive. C'est dans cette espèce d'irruption de la lumière au cœur des couleurs qu'à ce moment-là, elles prennent toute leur vibration, toute leur beauté. Et le Jour du Seigneur, ne sera-ce pas ce jour de lumière dans lequel chacune d'entre nous, résonnant selon la palette infinie des couleurs de la création, apparaîtra dans sa vérité, par l'intimité que le Seigneur aura réalisée en lui ?

       Mais, de même que le feu quand il est capable de faire vibrer le métal est aussi capable de brûler ce qui est du bois ou de la paille, de même que la lumière lorsqu'elle peut faire resplendir toutes les couleurs est capable, pour ainsi dire, de se perdre, de se noyer dans le noir, sans qu'on en tire aucun profit et aucune différence d'avec les ténèbres, de même le jour du Christ, lorsqu'Il fera irruption dans notre liberté manifestera la réalité de ce que nous sommes. Et comme la plupart du temps, nous ne pouvons pas imaginer ce que sera ce moment où toute chose, où le métal de notre cœur fondra au feu du fondeur, où la couleur de notre vie sera illuminée par la pénétration de la lumière de Dieu. A ce moment-là Dieu, par la bouche de ses prophètes, a essayé de nous montrer comment ce même amour, ce même feu, cette même lumière qui est capable de faire un monde nouveau, est capable aussi, lorsque le feu tombe dans la paille, d'y déchaîner un incendie qui ne peut pas s'éteindre et lorsque la lumière tombe dans l'obscurité du noir peut s'y perdre sans reflet et sans éclat.

       C'est pour cela qu'aux jours de Noé, on mangeait et on buvait, on prenait femme et le jour où le Seigneur est venu, dans la personne d'un amour brûlant qui voulait enlever le péché du monde, à ce moment-là, l'eau qui était apparemment instrument de dévastation est devenue le moyen de porter l'arche. C'est aussi pourquoi, lorsque deux femmes sont à la meule ou que deux hommes travaillent aux champs, mystérieusement ils font le même travail, ils sont dans le même endroit et la lumière de Dieu, et le feu brûlant de son amour les révèle tout à fait différents.

       Voilà le mystère dans lequel nous entrons. Quand nous entrons dans le temps d'une année, c'est toujours dans cette espèce d'opacité, à cause du fait que nous ne sommes pas encore parvenus à notre plein épanouissement et à notre pleine maturité, déjà, il y a quelques reflets de couleurs, déjà il y a en nous chaleur dans le métal de notre cœur, mais le jour n'est pas encore venu. Et nous ne savons pas encore, parce que c'est le secret de Dieu, et c'est un peu le secret de nous-mêmes que nous ne pouvons pas connaître en vérité encore, déjà il y a quelque chose qui se prépare. Et le Seigneur, dans sa bienveillance et dans sa tendresse nous avertit simplement en disant : Je vais vous faire brûler comme l'or qui brille et qui s'en va comme un fleuve de feu que j'anime de l'intérieur. Mais si au lieu d'être de l'or, vous n'êtes que de la paille vous avez peut-être le même éclat, mais ce ne sera pas la même chose.

      Alors, frères et sœurs, ce n'est pas une raison pour nous angoisser. Mais c'est une raison pour tourner notre liberté, vraiment, vers ce qui peut l'éprouver au feu. En effet, le sens du temps de l'Avent, c'est de nous tourner vers le Seigneur. Que ce soit véritablement pour nous tourner vers la lumière, vers son feu. Dès lors, le jour où Il viendra, même si nous avons beaucoup souffert et même si nous n'avons pas l'éclat de l'or, peut-être que nous aurons déjà, à cause de l'épreuve, à cause de la manière dont le Seigneur nous aura forgé, à cause de la manière dont le Seigneur nous aura brûlé au feu de notre vie, peut-être qu'à ce moment-là, nous serons pris dans son amour et alors, nous brillerons de cette lumière qui ne sera pas la nôtre et de ce feu qui ne sera pas nôtre, car Dieu sera tout en tous.

      AMEN

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public