AU FIL DES HOMELIES

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DANS LA PRIÈRE, PRESSENTIR LE CŒUR DE DIEU QUI NOUS ATTEND

1Th 3, 12- 1 Th 4, 2

(2 décembre 1979)

Homélie du Frère Michel MORIN

Savoir attendre

S

ur la terre était une attente d'un hôte qui ne vint jamais" Ainsi s'exprime un poète contemporain. Et n'y a-t-il pas, en chacun de nous, un peu de ce poète ? N'y a-t-il pas en chacun de nous ce désir intérieur de porter du fruit, cette poussée de notre cœur vers la fécondité, cet emportement de notre être vers la création ? la créativité ? En un mot, être poète c'est entretenir au fond de notre cœur cette attente parfois diffuse, parfois persistante, que sur la terre de notre humanité personnelle et communautaire surgisse un hôte dont la venue, dont la présence comblera cette attente en transformant, en transfigurant notre cœur et notre vie en son incessante nouveauté.

Mais si nous regardons en deçà de l'horizon de notre terre nous faisons, comme le poète, cette constatation : "il y a bien une attente, mais d'un hôte qui ne vint jamais !" Et alors, déçus, constatant que nous ne pouvons plus demander à la terre ce qu'elle ne peut pas nous donner, ou bien nous nous asseyons tranquillement et, comme le dit l'évangile, "notre cœur s'alourdit dans les soucis de la vie" et s'enfonce dans la médiocrité, dans la routine et dans la mort. Ou alors, levant les yeux au-delà de cet horizon de la terre, regardant vers les nuées, mesurant un peu l'immensité du ciel, nous pouvons pressentir, deviner qu'il y a là une autre attente, une autre espérance. Un peu comme ce paysan qui dispose et prépare sa terre dans l'espoir du fruit parce qu'il sait, en comprenant les signes du ciel, que les nuages vont s'ouvrir, que la pluie va venir et qu'elle va accomplir, au creux de son sillon, la promesse de fécondité de la semence qu'il vient d'y déposer.

La saison des semailles pour la terre c'est le temps de l'Avent pour notre Église. Et la Parole de Dieu aujourd'hui est extrêmement claire, claire comme le matin, claire comme le jour. Ce que nous allons célébrer, cette attente dans laquelle, petit à petit, en cet Avent, nous allons nous enfoncer, n'est pas, ne peut plus être l'attente de la terre et du monde. Car enfin, et disons-le bien franchement, qu'est-ce que le monde d'aujourd'hui peut bien attendre en ces jours où les nations sont affolées ? Quelle récolte préparons-nous donc sur cette terre submergée par les vagues d'une mer humaine en tempête ? Quel pain sommes-nous donc en train de cuire au feu de notre violence, de notre fanatisme ou de notre égoïsme ? Et quel est donc ce ciel profondément ébranlé, ce paradis que les puissances, au moins en leurs déclarations, veulent construire avec la paix, la justice et l'égalité, mais qui n'édifient pour l'instant que des coins d'enfer où les hommes meurent dans les pires malheurs ? Ce ne sont pas mes mots ni mes sentiments, ce sont les paroles même de l'évangile d'aujourd'hui.

Alors, reprenant la parole de Paul dans l'épître aux Thessaloniciens, nous vous le demandons dans le Seigneur Jésus, ne reposons pas notre attente sur celle du monde, n'épousons pas les désirs de cette terre mais établissons-nous fermement dans l'attente du ciel, dans l'attente de Dieu. Car Dieu, notre Dieu, est un Dieu qui attend. C'est un Dieu d'attente, comme ce veilleur caché depuis le commencement des siècles derrière la porte de notre monde et qui est prêt à frapper, qui est prêt à entrer pour faire jaillir à l'improviste le jour du Fils de l'Homme. Dieu est un Dieu d'attente. Il attend car c'est Lui, et Lui seul, qui pourra accomplir la promesse de bonheur et de paix que le prophète Jérémie semait en son époque dans le peuple d'Israël. Dieu connaît l'attente du grain de blé qui attend d'être déposé en terre pour porter la promesse du blé et du pain afin que ni Israël, ni l'humanité tout entière ne connaissent plus la faim.

Oui, Dieu attend parce qu'au fond Il a un cœur de poète, un cœur qui est porteur d'une nouveauté, un cœur qui est porteur d'une création nouvelle, d'une fécondité insoupçonnée par notre regard et notre cœur d'homme. Et Dieu attend que "son heure" soit venue pour réaliser ce désir car, Lui, Il peut se permettre de prendre ses désirs et d'en faire des réalités. Dieu attend et son cœur connaît les sentiments de toute attente. Il attend les yeux grands ouverts, ouverts sur notre humanité. Et dans son regard, Il mesure en profondeur notre misère, notre péché, notre solitude. Plus Il en mesure la profondeur, plus son attente devient pressante pour venir y répondre et la combler. Dieu connaît la joie de toute attente. La joie d'abord, la joie de préparer un don, la joie de donner, un peu comme ces enfants qui préparent un cadeau, si petit soit-il, et qui sont bien plus heureux dans le temps de la préparation qu'au moment de donner. Dieu connaît la patience de l'attente car toute attente est destinée à s'accomplir dans la rencontre d'un être aimé, mais dont l'absence peut être cause de souffrance. Et Dieu connaît aussi dans son cœur, l'inquiétude de l'attente car, au fond, Il ne sait pas dans quelle terre va tomber le fruit d'amour et de vie qu'Il veut nous donner, une terre de rocaille, une terre de buisson d'épines une terre de désert ou bien un bonne terre qui donnera cent pour un ?

Dieu a le cœur travaillé par cette attente pour les hommes, pour nous, pour l'humanité d'aujourd'hui. Et voici que l'heure vient. Et voici que c'est mainte nant. Dieu regarde avec attention, Dieu épie comme le guetteur pour reconnaître, pour discerner dans chacun de nos cœurs le moindre geste, le moindre signe qui va lui faire penser que nous avons compris son attente et qu'enfin nous allons nous mettre à disposer notre terre pour qu'Il puisse, Lui-même, venir y déposer et y faire naître le germe de sa vie et de son salut. Dieu attend et son attente devient de plus en plus pressante en son cœur.

Frères et sœurs, c'est dans la prière, ce recueillement vers l'Autre, cette rencontre avec l'Autre, cet acte d'attachement pour l'Autre, c'est dans la prière que nous allons pouvoir entrer directement et profondément dans le mystère inouï de l'attente de Dieu pour nous. C'est grâce à la prière que nous allons pouvoir déjà sentir, dans notre cœur humain de pécheur, l'immense attente de Dieu et déjà en tressaillir d'allégresse. "L'heure vient et nous y sommes" où Dieu ne peut plus retenir son attente, où le cœur de Dieu ne peut plus contenir cette attente, où elle va déborder et jaillir de tout son Etre pour nous être donnée. De l'horizon de la terre, des lointains de notre monde, voici que le ciel va s'ouvrir : "Voici ! Je viens, enfin ! Redressez-vous ! Relevez votre tête car le jour de votre Rédemption est proche !" C'est dans la prière que nous allons préparer, au plus profond possible de notre terre humaine, en la forme d'un sillon, d'une crèche ou d'un berceau, ce lieu où Il va pouvoir venir accomplir, dans la chair, l'attente de son amour. C'est encore et toujours dans la prière, que nous allons disposer, ensemble, dans notre demeure intérieure, ce lieu qui va bientôt devenir la place où va s'asseoir un hôte que la terre n'attend plus, un petit enfant, mais que Dieu brûle du désir de lui donner : Jésus, son Enfant bien-aimé.

Frères et sœurs, au nom de l'attente du cœur de notre Dieu, au nom de l'évangile que je viens de proclamer, que nous venons ensemble d'entendre, au nom de l'Église qui est chargée d'annoncer l'attente et la venue de Dieu, veillez et priez !

 

AMEN

 

 
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