AU FIL DES HOMELIES

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ET DIEU CRÉA LA MUSIQUE !

So 1, 2-7 b +14-18 et 2, 1-3 ; Lc 21, 25-36

Vigiles du premier dimanche d'Avent – B

(2 décembre 1984)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Antienne "O"

L

 

e ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas." Frères et sœurs, je voudrais vous poser une devinette. Pourquoi Dieu a-t-il créé la musique ? Pourquoi, par exemple, Dieu a-t-il créé Mozart ? Ce n'est pas simplement pour notre agrément, comme nous le pensons souvent, pour en faire une musique de fond, ce n'est même pas pour en faire des films, si beaux soient-ils. Si Dieu a créé la musique, si Dieu a créé de grands génies musicaux comme Mozart, je vais vous en dire la raison : c'est pour mieux nous apprivoiser à la fin du monde. Je m'explique.

Quand on aime vraiment la musique et quand on se laisse saisir par elle, il y a ce qu'on appelle habituellement, faute de mieux, l'émotion musicale. Ce n'est pas simplement que votre cœur palpite ou que l'on ferme les yeux en faisant de beaux rêves, c'est le fait que littéralement, et c'est plus sensible dans la musique que dans les autres arts, on est saisi, enveloppé dans un monde différent. L'expérience la plus profonde de la musique, et c'est pourquoi je crois qu'elle a si bien sa place dans la liturgie, c'est le fait que, subitement, nous sommes comme saisis, enveloppés, drapés dans un autre mouvement, dans une autre dimension, dans un autre déploiement du monde, dans une autre harmonie des choses, qui est autre que le monde dans lequel nous vivons quotidiennement. Non pas pour nous en échapper, non pas pour le fuir, mais simplement parce que, tout à coup, cela fait irruption au cœur de ce monde.

D'une certaine manière, quand on aime un très beau morceau de musique que l'on aime beaucoup, on a l'impression que, tout à coup, il y a une sorte de superposition de deux temps : le temps qui court, le temps des jours, le temps des heures et des montre et puis, secrètement, au cœur de ce temps, comme venant s'y glisser et s'y faufiler, une sorte de temps qui n'est pas simplement intérieur ou imaginaire, mais une autre manière d'être, une autre manière de laisser se dérouler en nous le temps et la vie. Cela peut être plus lent, cela peut être plus rapide, cela peut donner l'impression que, tout à coup, tout est fixé comme dans une sorte d'immobilité mais qui n'a rien de la paralysie, cela peut donner au contraire l'impression d'une sorte de mouvement et d'accélération extrêmement rapide comme une sorte de tourbillon. C'est précisément le génie des musiciens de nous adapter à cette espèce de souplesse, de déploiement du temps et du rythme intérieur. Mais toujours, on sent que ce n'est pas simplement la pulsation chronométrique à tel point que si le métronome nous apprend, au démarrage à poser correctement un certain rythme, en réalité, il faut s'en débarrasser le plus rapidement possible.

Ainsi donc, le secret même de l'émotion musicale, le secret même de la musique autour de nous et en nous, c'est précisément le fait qu'à certains moments nous sommes introduits dans une sorte d'univers nouveau, dans une sorte de dimension nouvelle qui, et c'est cela qui est tout à fait étrange, ne nous retire pas absolument de ce monde bien que, d'une certaine manière il y ait une sorte de voile imperceptible, presque transparent entre ce que nous vivons à ce moment-là et le monde tel qu'il continue de vivre. On ne peut pas dire exactement qu'il s'agisse d'un arrachement, c'est comme une coexistence extrêmement délicate et fine. C'est comme un ajustement qui est si beau, si doux qu'à certains moments cela devient déchirant de vivre à la fois dans ce monde et dans le monde présent. C'est pour cela que, souvent, les plus grands génies de la musique, ont composé des oeuvres qui nous font, en même temps, côtoyer le rire et les larmes, le sourire et une certaine mélancolie ou une certains tristesse.

Lorsque Mozart dirigeait à Vienne ses opéras, lorsque les gens étaient là autour de lui, je pense que, tout à coup, ils étaient saisis non seulement par la féerie des décors, de la lumière, non seulement par la beauté de la musique, mais, tout à coup, et cela exerce encore en nous aujourd'hui cette espèce de fascination profonde par ce pressentiment que l'homme peut toujours vivre, tout en restant bel et bien les pieds sur terre, dans une sorte d'ailleurs qui est au plus intime de son cœur. Et c'est l'homme qui, à ce moment-là, est comme le centre de deux cercles : centre du monde tel qu'il se déroule, et puis centre de cette expérience qu'il fait à l'intérieur et autour de lui-même, qui est cet envahissement, cette transfiguration de son existence, de sa vie, de sa sensibilité et de son cœur.

Et bien, lorsque le Christ dit : "Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas !" il dit quelque chose de semblable. Personnellement, je crois qu'on pourrait comparer le monde tel qu'il est aujourd'hui à une sorte d'immense opéra, et au centre il y a Mozart, il y a le centre le Christ. Il y a le Christ qui, à la fois compose et dirige, et crée et fait chanter cette immense symphonie de l'univers, au cœur de la création. Il est venu au cœur de la création et il a commencé à faire chanter autour de Lui quelques violons ou quelques instruments à cordes, puis au fur et à mesure les hommes sont entrés dans cette espèce d'immense opéra, à la fois intrigués et attirés par la musique, ils ont commencé à venir et à se pencher, ils ont prêté l'oreille pour entendre cette musique nouvelle. D'ailleurs le Christ Lui-même l'a dit : "J'ai joué de la flûte sur la place du marché !" D'autres gens sont venus et ont été non seulement des spectateurs ou des auditeurs mais également des musiciens Toute la création a apporté toutes les richesses de sa beauté pour se laisser envahir petit à petit par cet énorme poème symphonique. Il y a des gens qui se sont mis à jouer, à chanter tout ce que le Christ avait inscrit sur sa partition. Puis, petit à petit, le monde s'est rassemblé dans cet énorme théâtre et toute la foule est là, à la fois subjuguée et l'on dirait qu'à certains moments, la foule se met à chanter les chœurs. C'est une sorte de grand mouvement incessant et les hommes sont alors de plus en plus conscients, découvrent de plus en plus avec émerveillement, à quel point le Christ (ce chef d'orchestre merveilleux, ce "Chorège" comme on le nommait dans les textes anciens, ce chorège de la vie éternelle c'est-à-dire ce chef de chœur de la vie éternelle) était en train de les saisir, de leur faire pressentir, au cœur même de leur existence, de leur faire pressentir la présence même d'un monde nouveau.

Puis, un jour il a commencé à se produire des fissures dans la coupole du théâtre, puis sur les colonnes, puis dans les murs. Le théâtre commence à se craqueler, mais comme les gens sont extrêmement fascinés par la musique du Christ, ils n'y font pas attention, cela n'a pas d'importance. La musique continue, le concerto, la symphonie, l'opéra continuent, et les gens continuent à chanter, à danser, à hurler à tue-tête de joie, chantant tous les grands airs que le Christ, sans arrêt, continue dans son poème symphonique. C'est en même temps un travail de création et d'interprétation, la répétition générale se confond toujours avec la représentation, et cela continue comme cela. Puis, un beau jour tout le théâtre va s'écrouler sans que personne ne reçoive rien sur la tête. Ou peut-être que, de temps en temps, nous recevrons une brique ou une poutre, mais cela n'a pas d'importance parce que ce qui sera extraordinaire à ce moment-là, c'est que le monde entier sera un gigantesque opéra. Comme l'évoquait tout à l'heure, Il faut bien que les murs tombent à un moment ou l'autre : "Dies irae, dies illa." Il faut bien composer un Requiem à un moment ou l'autre, mais ce n'est pas cela l'essentiel. Ce qui est fondamental c'est que, à travers le Dies ire, à travers les coups de tambour à travers les coups de timbale, l'opéra prend sa dimension universelle et cosmique. A ce moment-là apparaissent des signes dans les étoiles, dans la lune et le soleil. C'est parce que, eux aussi se mettent à danser, à chanter, et à célébrer sous la baguette de ce Mozart divin qui est le Christ. Le soleil et la lune deviennent le roi du jour et la reine de la nuit et c'est la fin de toutes choses, non pas la fin où les opéras, à un certain moment s'arrêtent et qu'il faut applaudir parce qu'on ne sait plus quoi faire d'autre, mais ici l'opéra ne s'arrêtera jamais.

 

AMEN

 
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