AU FIL DES HOMELIES

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LE CHRIST EST L'AVENIR DE L'HOMME

Vigiles du premier dimanche de l'Avent – C

(1er décembre 1985)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

A

 

ujourd'hui dans la liturgie de l'Église romaine, c'est le nouvel an parce que c'est maintenant que commence une nouvelle année liturgique, par conséquent je vous la souhaite bonne et heureuse.

Je vous propose de la commencer comme je l'ai fait moi-même aujourd'hui, avec Jean-Paul II. Mais je vous préviens c'est extrêmement périlleux et même un peu dangereux. Il m'est arrivé de passer l'après-midi avec un groupe de jeunes lycéens, étudiants qui se sont donné comme très beau programme d'étudier la lettre que Jean-Paul II a adressée aux jeunes. Alors je m'excuse auprès des membres de ce groupe qui sont parmi nous car je vais me répéter un peu, mais il me semble très important quand nous commençons une année liturgique de redécouvrir ce message de Jean-Paul II aux jeunes. Je ne sais pas si vous avez lu cette lettre, je trouve qu'elle est un peu difficile, mais il y a beaucoup de choses intéressantes, et si vous avez du loisir, je crois qu'il ne faut pas vous priver de lire ce texte très intéressant. Je voudrais vous expliquer en quoi elle concerne le problème de l'Avent.

Jean-Paul II, aux Rameaux, s'est adressé à des jeunes. Cela est assez extraordinaire parce qu'habituellement on ne choisit pas dans son public des jeunes pour leur parler plus spécialement. Généralement on s'adresse à tous ces bons chrétiens dont les plus honorables sont toujours ceux qui ont de l'âge et de la maturité, et c'est normalement en fonction d'eux qu'on parle. Et là, déjà, Jean-Paul II rompt avec toutes les traditions et il se permet de parler spécialement aux jeunes, ce qui lui permet aussi de renverser la vapeur. En effet il pourrait leur dire quelque chose comme : "Soyez bien sages. Écoutez les conseils de vos anciens. Suivez la tradition", toutes choses qu'il ne leur interdit pas de faire, d'ailleurs, je crois même que dans son cœur il le leur recommande. Mais ce qui est curieux, c'est qu'il ne part pas du tout de là. Il sait qu'il parle à des jeunes entre 15 et 25 ans, et il choisit son discours à partir de la manière dont eux appréhendent le monde, dont eux, depuis les 15 ou 20 ans de leur vie appréhendent leur existence. Et il part de la question de l'avenir, en leur disant que leur richesse c'est leur jeunesse, et que cette richesse de la jeunesse c'est justement de porter en soi l'avenir de l'humanité. C'est une chose très belle et très vraie à laquelle, jusqu'à maintenant, nous n'avions pas toujours pensé.

Mais ce qui est très intéressant, c'est qu'il les amène à une constatation que nous pourrions faire mais que nous faisons la plupart du temps comme à regret. Au fond, le monde dans lequel nous vivons actuellement, la société telle qu'elle va, est une société qui n'a plus comme idéal de se conformer à des modèles donnés. Nous vivons dans un monde, dans une société qui bouge, qui change. Il y a trente ans, on parlait à peine du premier vol interplanétaire, on ne pensait pas encore que l'homme pourrait aller si vite sur la lune. Maintenant, tout le domaine technique permet que, de jour en jour, un certain nombre de choses nous soient possibles, alors qu'il y a cinquante ans on n'y pensait même pas. On me racontait une histoire tout à fait charmante d'un monsieur à qui l'on avait montré pour la première fois un poste de radio et au sujet duquel on lui expliquait que c'était par des ondes que venait ce qu'il entendait, la voix et les chants. Et d'un air un peu sceptique il a dit simplement : "Peut-être bien !" Mais c'est tout. Aujourd'hui ce n'est plus du tout ainsi que se pose le problème. Pour nous ce n'est pas "peut-être bien !" C'est que la vie, la société telle qu'elle va, est sans cesse dans une sorte de changement, qu'on en soit content ou pas, cela c'est autre chose.

Mais, et c'est là que Jean-Paul II attire notre attention de chrétiens, notre jugement de chrétiens, c'est que pour nous surtout adultes, nous sommes habitués à ce qu'il y ait un idéal de société, une forme idéale à réaliser. Et bien non ! La société bouge, elle évolue, elle change, elle n'a pas comme premier but de se conformer à des modèles sociaux. Ce n'est plus du tout ainsi. Alors, on peut pleurer, on peut le regretter, on peut dire que c'est bien dommage, on peut avoir la nostalgie du bon temps où les sociétés étaient très organisées, très hiérarchisés, où les convenances sociales étaient parfaitement respectées, où le code social était extrêmement fort et constituait la seule raison de la vie en société. Mais en réalité, maintenant, ce n'est plus comme cela. C'est donc que cette société dans laquelle nous vivons a pris acte, définitivement, du fait qu'elle est effectivement une réalité mouvante et en devenir.

Je dirais qu'avec Jean-Paul II, l'Église en prend acte officiellement. C'est vrai, notre société bouge, elle change, elle évolue. On peut être content ou pas content, mais ça bouge quand même. Mais alors, et c'est là où précisément je crois que Jean-Paul II, interrogeant la jeunesse, interroge tous les chrétiens.

Au fond, il dit que, pour la première fois, l'humanité est vraiment interrogée devant son avenir. En effet, jamais d'une façon aussi massive, aussi préoccupante, l'humanité n'a buté sur les questions de son avenir. Qu'est-ce que nous allons être ? Qu'est-ce que nous allons devenir ? Où nous mène telle ou telle de ces grandes découvertes scientifiques, par exemple l'atome ? Où va-t-on ? Il y a donc là le fait que Jean-Paul II perçoit dans ce monde actuel son interrogation sur son devenir comme une question. Et, à la différence des sociétés anciennes qui savaient très bien que le seul but c'était de continuer la société telle qu'elle avait été chez nos parents, chez nos grands-parents, arrière grands-parents, etc … etc … qui vivaient dans cette espèce de cadre de société qui maintenait l'homme et qui fixait son idéal et ses références. Ici au contraire, l'homme vit devant une sorte d'interrogation radicale : "Où est mon avenir ?"

Et alors Jean-Paul II dit aux jeunes : "Notre avenir, le fait que nous nous posions cette questions sur notre avenir, c'est notre manière nouvelle aujourd'hui de redécouvrir le Christ comme Celui qui est à venir, qui est Celui qui vient." D'une certaine manière, et c'est un coup d'audace, Jean-Paul II propose à ces jeunes de renouer directement avec la communauté de l'Apocalypse qui disait : "Viens, Seigneur Jésus !" c'est-à-dire de vivre notre foi, non pas comme une sorte de tension de toutes nos forces pour maintenir non seulement notre foi mais tout ce qu'on juge qui devrait aller avec et qui parfois ne va pas nécessairement avec, mais comme une découverte de notre avenir. Devant l'inquiétude et la difficulté des hommes à trouver leur avenir, essayons de dire qui est notre avenir, et peut-être ainsi, en nous posant la question à cette profondeur, nous saurons redécouvrir que c'est le Christ qui est l'avenir de l'homme, que l'humanité et l'Eglise,(ayant enfin accepté dans ce changement assez radical de notre société actuelle d'être effectivement plongés dans une existence en devenir, en avenir), au cœur même de ce mouvement ne sont pas abandonnées, livrées à notre seule angoisse devant le mouvement, devant le déploiement des choses et devant le fait que ça bouge tout le temps et que ca ne s'arrête jamais, mais que, au contraire, au cœur même de cette interrogation, nous y voyions précisément le Christ qui est "Celui qui vient" et que par conséquent nous ne pouvons pas nous bloquer simplement en nous disant "il faut restaurer toute chose de façon absolument fixiste et immobile", mais qu'au cœur même de ce mouvement qui nous emporte, qui est le mouvement même de la création parce qu'elle a été créée ainsi, nous découvrions que le Christ Lui-même est dans ce mouvement et qu'Il vient à notre rencontre.

Vous le comprenez bien, cela ne veut pas dire qu'il faut épouser le vent de l'histoire et raconter dans la prédication les dernières fariboles qui paraissent dans les journaux. Ce n'est pas du tout cela la pensée de Jean-Paul II. C'est beaucoup plus profond et astucieux que cela. Cela veut dire que si notre condition est dans le temps, dans l'histoire, dans le devenir, et bien c'est là même que le Christ vient nous rejoindre et que, par conséquent le vrai visage du Christ, pour nous aujourd'hui comme pour l'Église primitive après la Résurrection du Seigneur, ne peut être qu'un appel lancé vers le Christ : "viens, Seigneur Jésus ! viens dans notre histoire ! viens dans notre temps et sois notre avenir."

Le mot Avent veut dire avènement, veut dire avenir. Encore aujourd'hui, surtout dans la réflexion philosophique et dans la réflexion culturelle, le mot avenir est lourd d'une terrible ambiguïté. Ou bien l'avenir c'est simplement les projets de l'homme par lesquels il s'accomplit, il maîtrise le temps, par lesquels il maîtrise son destin, en mettant la main sur lui et en gérant les choses d'une manière totalement dominatrice. Mais peut-être bien que ce que Jean-Paul II suggère c'est que le mot avenir ne dit pas nécessairement ce projet d'auto réalisation de l'homme. Peut-être que plus profondément, prier l'Avent, vivre l'Avent, vivre le Christ comme notre avenir, c'est précisément une épreuve de dépossession de soi, dont l'angoisse et l'inquiétude du monde qui ne connaît pas le Christ comme son avenir seraient les symptômes. Et c'est peut-être cela notre manière d'entrer en Avent, d'entrer en avenir. Non pas dans une sorte de projet pour nous tenir nous-mêmes en main et nous rabougrir, resserrer nos mains sur notre propre existence, mais au contraire, voir dans la question de notre avenir la manière dont le Christ ouvre une brèche pour venir et pour nous conduire vers ce seul Avenir qui est le Royaume de Dieu.

Alors je crois qu'à ce moment-là, le temps ne peut plus nous faire peur, l'histoire ne peut plus nous faire peur, l'avenir ne doit plus nous faire peur, car cela signifierait que dans notre existence le Christ a tellement épousé le temps, a tellement épousé notre histoire que maintenant, Lui qui est le Ressuscité, Il passe, si je puis dire, son éternité à transfigurer notre temps et notre histoire.

Alors que cette entrée se fasse dans la confiance. Que ce nouvel Avent soit pour nous l'occasion de redécouvrir le vrai visage du Christ et aussi de vivre cet avenir qu'Il est Lui-même et qu'Il nous propose en Lui demandant que nos inquiétudes et nos angoisses cèdent la place à cette vraie confiance et cet abandon total à Lui qui s'appelle la foi.

 

AMEN

 
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