AU FIL DES HOMELIES

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BEAUTÉ ET PAUVRETÉ : NOSTALGIE DE LA VENUE DE DIEU

So 1, 2-7 b+4-18 +2, 1-3 ; Mt 24, 37-44

Vigiles du premier dimanche de l'Avent – C

(3 décembre 2000)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, nous célébrons aujourd'hui, comme on le rappelait à midi, les dernières vigiles du second millénaire, puisque demain, liturgiquement, nous entrons dans le troisième millé­naire. Pourquoi n'ai-je pas cessé de penser à Van Gogh ? Cela peut vous paraître surprenant, mais j'irai jusqu'à dire, je n'ai pas simplement pensé à Van Gogh, mais je crois que ce soir, j'ai prié avec Van Gogh, vous allez penser que je commence à être un peu illuminé ! En fait, c'est vrai, il n'y a pas besoin d'aller sur le divan du psychanalyste pour en com­prendre la raison. C'est une chose très simple, j'ai pensé, et j'ai prié avec Van Gogh à cause de ce que nous faisions ce soir. Ce soir nous ne le réalisons pas, mais nous sommes en plein paradoxe, cela frise un peu le délire. Nous lisons des textes qui sont terri­fiants, le prophète Sophonie, c'est de là que vient le Dies Iræ, c'est le moment de la colère de Dieu, c'est le moment où Dieu en a marre de son peuple, Il en a marre du péché, Il en a assez de tout et donc, Il va frapper. C'est ce moment où Dieu à force de voie son amour bafoué, refusé, méprisé, écrasé, va Lui-même mépriser et écraser : Il en a assez ! Et ensuite, le texte de l'évangile, en soi est un peu vacciné, mais c'est vrai cependant que dans ce texte qu'on vient d'entendre, le maître de maison qui pense que sa maison pourrait être percée et cambriolée par des voleurs, cet arbi­traire : une femme qui moud, l'une est prise, l'autre laissée, cette espèce d'irruption brutale de la mort dans nos vies. Et au milieu de tout cela, nous sommes ici, dans une église splendide, on chante du Gouzes, on est dans une espèce d'inconscience et de béatitude presque rêveuse, on est là, heureux d'être avec Dieu, heureux de prier dans la beauté, et en même temps on lit des textes qui disent la mort du monde.

C'est à cause de ce contraste entre notre atti­tude de chrétiens, témoins de la beauté de Dieu, et d'autre part la mort à laquelle aucun de nous n'échap­pera, que j'ai pensé à Van Gogh. Pour moi, cet homme est un des plus grands témoins de la beauté. Encore faut-il bien s'entendre sur ce qu'est la beauté. Vous le savez, aujourd'hui, la beauté hélas, est deve­nue un objet de consommation, elle est devenue trop souvent un luxe de riche. Mais quand on pense là encore au contraste qu'il y a entre ce pauvre Van Gogh, vivant dans une pauvreté proche de la misère, qui termine les derniers mois de sa vie avant de re­monter à Paris, à l'asile de Saint-Rémy, qui a tout juste de quoi, grâce à l'aide de son frère Théo, s'ache­ter les couleurs pour peindre, et d'autre part mainte­nant quand on voit des ventes de ses tableaux, on est sidéré. Comment se fait-il que cette pure beauté au moment où elle naissait, valait "si peu" qu'on ne la regardait même pas, on ne l'achetait pas, on ne la vendait pas, et qu'aujourd'hui, elle est devenue d'un luxe inouï, d'une jouissance personnelle qu'on veut garantir par un verrou terrible qui est celui de la for­tune. Quand on pense à Rimbaud, qui est mort dans la misère à l'hôpital de Marseille, et maintenant, à ce que coûtent les premières éditions de Rimbaud, les biblio­philes pourraient le dire. Aujourd'hui la beauté est devenue un luxe, elle est devenue quelque chose presque de révoltant, parce qu'en fait, si on y réfléchit bien, la beauté est ce qu'il y a de plus proche de la pauvreté, et c'est bien de cela que les plus grands ar­tistes ont toujours témoigné.

Qu'est-ce que la beauté? Ce n'est pas cette jouissance satisfactoire un peu narcissique, dans laquelle les pseudo-artistes se retrouvent. La beauté c'est ce cri qui vous déchire, cette aspiration face à la fragilité de la vie, la fragilité de la beauté des choses, c'est ce pressentiment qu'ont les artistes, que quand ils vont peindre, chanter, créer de la musique, que cette beauté va éclater, comme sur les toiles de Van Gogh, qui commençait au début de sa carrière par peindre des hommes qui mangeaient des pommes de terre aussi noires que leurs visages et que les murs sur lesquels ils sont comme plaqués, et au fur et à mesure qu'il voit s'approcher la mort, chante une couleur et une lumière de plus en plus pure. Comme si Van Gogh découvrait le mystère de la beauté à mesure qu'inéluctablement, il s'avance vers la mort. C'est incroyable quand on y réfléchit. Et Van Gogh n'est pas le seul à être passé par cette expérience, mais c'est à lui que je pense. Que pour lui, le bleu du ciel de Provence, que l'or des moissons ait dit quelque chose de la venue de Dieu, il avait fait des études pour être pasteur ou évangéliste, mais on avait trouvé qu'il n'était pas à la hauteur, mais avec ses couleurs, il a été à la hauteur de l'annonce de la venue de Dieu. Même si pour lui la venue de Dieu a été tragique, au moment où il s'est tiré une balle, c'était quand même bien le mystère de la venue de Dieu dans sa vie, de façon si dérisoire, si pauvre. Mais la beauté est si liée à la pauvreté.

Je crois que c'est un peu cela que nous fêtons ce soir. Nous sommes ici dans cette église, nous célé­brons, nous chantons, nous vivons, sous ces voûtes qui sont d'une beauté extraordinaire, et en même temps, on est démunis, parce qu'on sait qu'on est ex­posés à la mort, à la fragilité de l'existence, à tous les aléas de tout ce qui va et ne va pas, de nos vies que nous nommons parfois nos destins, et cependant, au milieu de cela les deux réalités ne sont pas incompati­bles.

Puissions-nous entrer dans ce temps de l'Avent, non pas avec un sens de la beauté qui serait pur esthétisme, une sorte de culture de soi, de son image, une sorte d'idéalisation du monde ou même de Dieu, mais dans cette beauté qui est l'école d'une pau­vreté. Au moment même où les choses sont belles, cela éveille en nous une si grande et si profonde nos­talgie de quelque chose d'autre, que nous les chré­tiens, nous nommons "Quelqu'un" d'autre. C'est peut-être cela après tout, le signe du Fils de l'Homme. Quand le signe du Fils de l'Homme apparaît dans le ciel, ce n'est pas nécessairement une apparition cata­clysmique, d'une catastrophe universelle, c'est peut-être tout simplement tout ce désir du monde tendu vers la beauté, qui subitement, de façon inattendue et extraordinaire, à travers la mort de ce monde, ce monde lui-même est comblé de la beauté de Dieu.

Frères et sœurs, que cette entrée dans ce temps de l'Avent qui inaugure le troisième millénaire nous garde au cœur bien sûr le goût de la vérité, de la bonté, tout cela c'est très nécessaire, mais surtout ce sens de la beauté comme cette grande pauvreté de nous-mêmes, cette grande nostalgie de rencontrer de rencontrer Dieu et de pouvoir être entraînés par sa venue.

 

 

AMEN

 

 
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