AU FIL DES HOMELIES

NE CHERCHEZ PAS LES SIGNES, MAIS VEILLEZ

Is 63, 16-17b.19b ; 64, 2b-7 ; 1 Co 1, 3-9 ; Mc 13, 33-37
Premier dimanche de l'avent – Année B (3 décembre 2017)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Si tu déchirais les cieux et si tu descendais »

Frères et sœurs, nous pensons qu’il s’agit là d’une image mais nous ne voyons sûrement pas toutes les connotations qu’elle implique. En effet, les Hébreux se représentaient le monde de la façon suivante : il y avait la terre, qui était comme une galette, posée ferme sur ses bases, sur des colonnades ; c’est pour cela que c’était très fragile parce que si tout à coup les colonnades se mettaient à trembler, cela faisait un tremblement de terre. Mais, sur cette galette qui comprenait la terre, les océans, les eaux inférieures, était posée littéralement une cloche en métal extrêmement solide qui était le firmament. Signalons au passage que c’est pour cela qu’on dit le firmament, de « firmus » qui veut dire solide : on pensait donc que cette voûte céleste devait être solide. Et comme elle reflétait bien la lumière, cela devait être un métal – cuivre, métal argenté ou métal dont on faisait les miroirs à l’époque –, savamment forgé.

Pourquoi ce firmament devait-il être très solide ? Il était le trône de Dieu, et quand on voit avec quel soin on fabrique une chaise aujourd’hui pour ne pas se casser pas la figure en s’asseyant dessus, vous imaginez que Dieu Lui-même avait dû prévoir un firmament suffisamment costaud pour supporter Lui-même et toute la cour céleste. Par conséquent, quand on demande à Dieu de déchirer les cieux, qu’Il les fende littéralement, ou qu’Il ouvre le firmament pour qu’il puisse y avoir communication entre le ciel et la terre, c’était presque une opération suicide. On était parfaitement conscient du fait qu’entre les deux réalités, ciel – au-dessus du firmament – et terre – la galette sur laquelle nous vivons –, il n’y avait pas de contact possible. Par conséquent, s’il devait y avoir une transformation ou une amélioration, il fallait que Dieu Lui-même se fasse comme un ouvrier des chantiers navals, avec tous les outillages les plus sophistiqués, pour ouvrir une brèche dans les cieux, et éventuellement pouvoir descendre : c’était de l’ordre de l’impensable.

Tout est possible à Dieu, mais déchirer les cieux est de l’ordre du plus improbable, et c’est d’ailleurs pour cela que dans toutes les anciennes représentations du monde chez les Hébreux, on dit qu’au moment où Dieu allait écarter la "boîte de conserve" du firmament, à partir du moment où Il allait descendre à travers cette brèche, ce serait l’ébranlement de tout : les cieux s’enflammeraient et surtout la terre se mettrait à trembler parce qu’elle était beaucoup mois solide que le firmament. Et si Dieu descendait sur la terre, la terre se mettrait inévitablement à trembler, ne serait-ce qu’à l’approche de Dieu qui descend du ciel. Cela paraît bien naïf, mais cela pose un vrai problème : les Hébreux pensaient que si Dieu devait entrer dans ce monde qu’Il avait créé, s’Il devait bouleverser cet ordre fondamental qui est la séparation du ciel et de la terre, eux ne savaient pas ce qui pouvait arriver. Cependant – c’est toute l’ambigüité des sentiments des hommes dans l’Ancien Testament –, Dieu pouvait-Il d’une façon ou d’une autre supprimer cet ordre de séparation entre le monde céleste où Il vivait, sur son trône au-dessus du firmament et ce pauvre monde terrestre qui tenait à peine sur ses jambes avec les colonnes de la terre ?

Or, telle était l’ambigüité pour ces hommes : si Dieu fait une intervention dans le monde, on a vraiment envie qu’Il la fasse, mais vu ce que cela va provoquer, on peut craindre le pire. Si Dieu tout à coup dit : « Je vous écoute, Je vais descendre », c’est terrifiant. Et c’est de là que trouvent leur origine les véritables représentations de la fin du monde. C’était le moment où on se disait que si Dieu, le créateur du monde, le principe de la stabilité, de la continuité, de l’existence de ce monde, si Dieu entreprenait d’une façon ou d’une autre de venir troubler cet ordre de séparation entre le ciel et la terre, qu’arriverait-il ? Le pire serait à craindre, et comme disait l’autre, le pire est toujours sûr. Là, ils se demandent comment Dieu va réagir. Dieu va-t-Il dire simplement : « Je viens » ? À ce moment-là, qu’allons-nous devenir ? Comme le disait la lecture, nous serons "comme du linge sale", c'est-à-dire balayés, brûlés, détruits etc. et emportés dans les ruines. Ou bien Il n’intervient pas, mais que va-t-il se passer alors puisqu’Israël est infidèle, pécheur et qu’il se sent indigne ? Il n’était pas question, dans cette vision des choses, de dire que les bons Israélites allaient franchir le firmament pour entrer dans le monde céleste. C’était impensable ; si bien que l’idée que nous serions un jour rassemblés auprès de Dieu dans le ciel aurait été très étrange. À la limite, que Dieu vienne et prenne toutes les précautions voulues pour que le monde ne s’effondre pas, passe encore, on pouvait compter sur la miséricorde et la sagesse divine. Mais dire que nous-mêmes allions monter vers le ciel était absolument exclu.

Telle a été sans doute l’angoisse d’Israël. Sans cesse, Israël a espéré que Dieu allait opérer une sorte de rétablissement de la vie du peuple avec le Temple, avec les fêtes, avec les cérémonies, avec le rassemblement des exilés d’Israël etc., bref une sorte de grande fête, de rassemblement du peuple par la bienveillance de Dieu. Dans ces cas-là, on pensait que Dieu allait agir comme Il l’avait fait pour donner la Loi, c’est-à-dire malgré quelques moments difficiles – comme sur le mont Sinaï –, Il allait gérer l’affaire pour que cela ne soit pas trop dangereux pour tout le monde. On pouvait penser aussi que Dieu allait essayer de rebâtir le temple de Jérusalem pour refaire une sorte d’unité et de cohésion du peuple, ou bien encore qu’Il allait rétablir un roi qui serait le délégué de Dieu pour rassembler Israël et pour que les Israélites puissent vivre enfin dans le parfait bonheur et l’unité.

Mais là, dans ce texte d’Isaïe, c’est encore plus ambigu. Tout cela a échoué, toutes les tentatives de restauration et de remise en place ont échoué. Si bien qu’Isaïe, lorsqu’il écrivait ses oracles, pouvait bien se demander comment Dieu allait se débrouiller alors qu’Israël avait fait échouer tous ses projets. Pour la théologie de la fin des temps, le pire est à craindre, voilà le problème.

Alors pourquoi vous raconter tout cela ? Pour les Israélites, la question est de savoir ce que Dieu peut faire pour nous tirer d’affaire. C’est quand on voit cela que l’on comprend la consigne de Jésus dans l’Évangile : « Ce que Je vous dis à vous, Je le dis à tous : veillez ». Qu’est-ce que cela veut dire ? De la part de Jésus, c’est le déni pur et simple, radical, de toutes ces représentations-là. Dieu ne vient pas comme cela, Dieu ne va pas s’habiller en ouvrier soudeur ou dé-soudeur pour ouvrir les cieux et entrer avec fracas dans le monde. Dieu va venir et si vous ne veillez pas vous ne Le verrez pas. Ici, toute la problématique est totalement transformée. Jésus dit qu’il peut se passer toutes sortes d’éclairs, les tonnerres, les orages, en réalité la venue de Dieu, la venue du Fils de l’homme, ne consistera pas en cela. Il nous demande simplement une chose, « ouvrez l’œil et le bon ».

Voilà le véritable enjeu de la communauté chrétienne. C’est elle qui veille et qui ouvre l’œil pour repérer tous les moments où Dieu va venir, ne le cherchant plus dans les astres ni dans les tremblements de terre, mais simplement en ouvrant l’œil pour voir que la venue du Fils de l’homme n’est pas du tout ce que nous imaginons ou croyons. Mais peut-être pourrait-Il nous donner quelques indications ? Il n’en donne aucune. C’est le grand art de la part de Jésus : Il veut manifester que Dieu vient, mais s’Il nous disait comment, Il rentrerait à nouveau dans le jeu de nous faire peur en nous disant que si telle chose arrivait, ce serait la venue de Dieu ! Non, Il nous laisse, nous considérant assez grands et matures pour discerner les signes de la venue de Dieu.

Autrement dit, contrairement à ce que l’on pense, l’enseignement de Jésus sur la fin dernière, sur la fin du monde, est plutôt un enseignement en retrait. Il ne veut pas nous faire peur en nous disant : « Il reste tant d’années, tant de jours, tant de semaines, puis vous verrez la catastrophe ». Jamais. Au contraire, tout son discours prend du recul, se met en retrait par rapport à cette façon de voir. C’est comme si Jésus disait : « Dieu vient, mais ne vous occupez pas de savoir comment Il va ouvrir le firmament et ne vous occupez pas de savoir s’Il va passer par des tremblements de terre et l’ébranlement du monde entier ». Non, Dieu vient, et Il vient sans détruire. Mais si Dieu vient d’une façon aussi discrète et aussi délicate, nous devons être d’autant plus attentifs, et c’est pour cela qu’Il n’a qu’un mot concernant l’avenir : « Veillez », c'est-à-dire : « Sachez discerner à quel moment Dieu vient, ne vous fiez plus à l’ancienne manière de penser telle qu’Isaïe essayait encore de vous la présenter. Acceptez simplement que Dieu vienne là où vous êtes et ouvrez les yeux pour reconnaître cette venue de Dieu ».

Frères et sœurs, c’est le programme de la vie chrétienne et c’est le programme qu’on se rappelle au début de cette nouvelle année liturgique. On nous rappelle simplement que nous ne sommes pas les grands caïds de la prédiction. Le baptême fait de nous des fils de Dieu et pas nécessairement des fils de Madame Soleil. C’est dans la mesure où cette grâce d’être fils de Dieu amène dans notre cœur le fait d’être vraiment de la famille de Dieu, la vigilance et l’attention des uns aux autres, que l’on découvre le vrai caractère de chacun, des parents, des enfants et de toute la famille.

Frères et sœurs, que ce temps de l’Avent soit pour nous la façon de retrouver les signes de la venue de Dieu dans les choses et les événements les plus simples de notre vie. Amen.

 
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