AU FIL DES HOMELIES

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Jr 33, 14-16 ; 1 Th 3, 12-4, 2 ; Lc 21, 25-28.34-36
Premier dimanche de l’Avent – année C (2 décembre 2018)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, Jésus est-Il démagogue ? C’est une question qu’on pourrait très légitimement se poser lorsqu’on on entend le passage de l’Évangile proposé aujourd'hui par la liturgie. Que signifie en effet de la part de Jésus cette attitude qui consiste à faire peur aux gens ?

Tout a commencé parce que les disciples se sont émerveillés de ce qui pour eux était le symbole de la stabilité, de la force et de la permanence de la religion juive : le Temple. « Regarde les belles pierres », hommage aux monuments historiques de l’époque. En vérité, Jésus a dit que tout cela était fini parce qu’il ne resterait pas pierre sur pierre. Il aurait pu en rester là en proposant une nouvelle religion qui aurait remplacé la précédente. Il ajoute qu’il va y avoir des guerres terribles et que les nations vont se dresser les unes contre les autres. Il ne s’agit pas seulement de la guerre juive qui en 70 a momentanément mis un terme à l’existence publique d’Israël par les Romains, mais aussi de la guerre entre les nations. Non seulement les nations vont se battre entre elles, mais cela va être le cataclysme universel, exprimé en termes de l’époque : les cieux tombent sur la terre, les étoiles, la lune, le soleil s’obscurcissent, la nuit totale, le retour au chaos. Tout cela, surtout les derniers bouleversements, étaient des thèmes assez courants dans une littérature spécifiquement juive qu’on appelait d’un nom un peu savant, "l’apocalyptique", c’est-à-dire le dévoilement des choses terribles qui allaient arriver.

Après avoir donné de magnifiques paraboles, évoqué la vie des disciples à travers la communauté, la charité, le souci des autres, Jésus aurait-Il soudain, par pure démagogie, amené une perspective nouvelle en prédisant une fin proche ? Dans un tel cas, je crois que l’on pourrait appeler cela de la démagogie. Démagogie qui d’ailleurs ne serait pas son fait unique dans ce cas-là, car non seulement Il l’a dit, mais quand Il l’a dit, il s’est inspiré de prédécesseurs dont le prophète Daniel qui raconte des choses analogues. Comme disait un interprète de ce livre de Daniel : « Quand il n’y a plus d’espoir ni à gauche ni à droite, ni devant ni derrière, que fait-on ? On regarde en haut et on attend que le cataclysme arrive pour vous sauver vous tout seul et détruire le monde autour de vous ». Il y avait quelque chose de cela dans cette littérature, c’est pour cela qu’elle est tellement difficile à comprendre, parce qu’on n’avait pas envie qu’elle soit publiée dans les medias ordinaires. C’était une littérature tout à fait spécifique, cataclysmique par excellence, tout allait s’écrouler, s’effondrer, et nous, nous resterions au milieu comme si nous n’étions pas atteints.

Frères et sœurs, Jésus a-t-Il vraiment voulu dire cela ? Je ne le crois pas du tout, et je voudrais relire avec vous ce texte dans une toute autre perspective qui à mon avis est beaucoup plus proche que celle que nous croyons y lire spontanément.

En effet, ce texte, pardonnez-moi l’expression, est très brouillon. Il mélange tout à proprement parler : le Temple, la destruction du Temple – et on n’a pas tout lu, ce n’est qu’une avalanche de catastrophes – les guerres, les luttes intestines, le fait qu’il y ait des tremblements de terre, que le monde entier s’écroule, qu’apparaisse tout à coup le Fils de l’Homme. Nous avons tendance à lire ce texte comme une succession de malheurs. C’est légitime d’une certaine manière, puisqu’Il nous raconte l’avenir, la fin des temps, Il s’impose de mettre un minimum d’ordre dans ce fatras dans lequel le monde va s’effondrer, Il est obligé d’organiser son mandat.

Or, Il prend tous ces thèmes et les traite chacun pour lui-même. Au lieu de les introduire successivement, Il les évoque – que les ménagères me pardonnent – comme un millefeuille ou un feuilleté ; les malheurs ne sont pas en ordre de succession exact, ils sont en ordre de concomitance, de contemporanéité, comme si Jésus voulait dire : « Si vous lisez l’avenir uniquement dans une succession d’événements, vous n’y comprendrez rien mais l’avenir qui s’ouvre devant vous, qui n’est peut être pas facile, propose plusieurs couches, plusieurs sédiments, plusieurs strates, comme dans un millefeuille ». C’est le millefeuille, non pas administratif cette fois-ci, mais apocalyptique. Pour comprendre quelque chose à l’avenir du monde, de l’humanité et au nôtre, Il nous demande de ne pas tout traiter simplement comme une organisation de calendrier, de ne pas tout traiter dans l’ordre purement programmatique d’une succession de malheurs. En réalité, les problèmes sont concomitants les uns avec les autres. Le temps est différent selon qu’on le vit à l’échelle des astres, de la politique, de la vie intérieure, de la vie individuelle et des différentes difficultés auxquelles nous sommes confrontés.

Frères et sœurs, c’est une idée – que Jésus me pardonne – géniale, parce que nous vivons le temps de manière plate, comme une succession d’événements, et c’est pour cela qu’il y a des Nostradamus et autres prophètes de malheurs, qui tentent de nous expliquer l’enchaînement des événements. Jésus nous dit qu’il ne faut pas voir la fin des temps comme une sorte d’événement linéaire, d’enchaînements de malheurs, le temps lui-même est fait de strates et on vit chaque dimension de façon différente.

Je voudrais prendre un exemple. Pourquoi aimons-nous autant lire des romans ? Ce n’est pas seulement pour se distraire, ni parce que ce sont des œuvres d’imagination, mais c’est parce que dans le roman, le vrai roman, on fait vivre au lecteur différentes temporalités des acteurs et des intervenants du roman. Dans un roman, on est capable à la fois de faire une description de la scène politique, de la scène sociale, de la scène de chacun des individus, de la situation dans laquelle chacun se trouve, et c’est cela qui est passionnant. On voit à travers l’œuvre du romancier : c’est pour cela que les romanciers sont très grands, Proust est plus grand qu’un quelconque roman de gare qui nous explique des petites choses et des petits détails en histoires croustillantes. Le véritable roman est celui qui nous fait jouer sur les différents niveaux de temporalités, sur les différentes manières de vivre le temps. Vivre le temps comme être dans l’espace et dans le monde, dans le cosmos. Vivre le temps comme être dans une société. Vivre le temps comme être inscrit dans un lignage familial. Vivre le temps comme quelqu’un qui lui-même découvre à travers sa vie personnelle un certain nombre d’expériences spirituelles qui vont le marquer. Tous ces temps-là sont concomitants, ils marchent ensemble, ils interfèrent mais il faut les distinguer les uns des autres.

Frères et sœurs, le malheur de notre époque est de tout calculer sur le temps, les secondes, les minutes, avec l’horloge astronomique devenue comme vous le savez électronique. En fait, nous vivons un temps devenu plat, sans épaisseur, pas de millefeuille, c’est une pâte ratée qui colle au fond de la tôle à gâteau, c’est cela le temps que nous vivons le plus souvent. Jésus leur dit de prendre du recul par rapport à tout cela, de ne pas vivre le temps en étant soumis à l’enchaînement et à l’égrènement des secondes ou des coups de pendule, mais de le vivre comme cette épaisseur extraordinaire de tous les événements qui sont offerts à vivre, à découvrir, même si ce sont des événements catastrophiques, difficiles, car au milieu de ce temps, de cette stratification du temps, apparaîtra le Fils de l’Homme.

Frères et sœurs, c’est cela qui est notre vie : essayer petit à petit de découvrir comment, dans ce feuilleté du temps, il y a des moments où apparaît le Fils de l’Homme, où l’espérance du salut ressurgit, où la joie d’une rencontre transforme notre cœur et notre vie. Au milieu de cette espèce de débâcle dont nous sommes toujours les témoins et que nous sommes si acharnés à vouloir numériser, calculer et mettre en forme, il y a cet imprévu soudain de la venue du Fils de Dieu. C’est comme cela que l’Église vit le temps, c’est comme cela que nous chrétiens, nous devrions vivre le temps et non pas simplement le déroulé des catastrophes, laissons ce souci à la presse. Comment vivons-nous le temps ? Le vivons-nous vraiment comme ce lieu où malgré toutes les difficultés, les échecs, nous sommes en réalité insérés dans la contemplation du monde, des chefs d’œuvre que peut faire l’humanité, nous sommes inscrits dans cette joie profonde de retrouver les gens qu’on aime, dans cette joie des générations qui ne vivent pas le temps de la même façon, mais qui se rencontrent et vivent ensemble tous les jours ? C’est cela le temps chrétien, c’est cela la nouvelle année et c’est cela que nous nous souhaitons tous les uns aux autres.

 
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