AU FIL DES HOMELIES

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SOYONS VIGILANTS, IL EST TOUT PROCHE

Is 2, 1-5 ; Rm 13, 11-14a ; Mt 24, 37-44
Premier dimanche de l’Avent – année A (1er décembre 2019)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Comment regardons-nous le monde ? Nous regardons le monde avant de nous regarder nous-mêmes. On lit le journal avant de faire des exercices d’introspection pour savoir où on en est. On étudie à l’école d’abord pour avoir des connaissances scientifiques et vers l’adolescence, on s’interroge : « Qui suis-je ? » L’homme est toujours en retard d’un train. Il s’intéresse d’abord au monde et curieusement ensuite, il s’interroge sur lui-même : « Qu’est-ce que je fais ici ? » Autrement dit, on ne se demande pas d’abord : « Qui suis-je ? », mais : « Qu’est-ce que je fais dans le monde ? » Tout cela dépend de la manière dont on voit le monde. C’est bien compliqué de voir le monde, peut-être plus encore aujourd’hui qu’il y a un ou deux siècles, parce que nous ne savons même plus voir le monde. Que regardons-nous ? Le monde vrai ou le monde passé à la moulinette d’Internet ? Le monde réel ou le monde virtuel ?

La plupart du temps, on s’arrête hélas un peu trop longtemps au monde virtuel. Mais quel est le monde réel ? C’est de plus en plus difficile à savoir. N’importe quel ouvrage d’un grand physicien, d’un théoricien sur le monde, les atomes, les astres, les manières d’explorer etc., nous apprend une multitude de choses, mais en réalité, les scientifiques eux-mêmes ne sont pas tout à fait sûrs de ce qu’ils ont découvert. D’une certaine manière, la véritable attitude scientifique n’est pas d’avoir des certitudes mais le pressentiment que dix ans plus tard on pensera autrement.

Nous avons trois attitudes pour regarder le monde. La première et la plus répandue est l’insouciance. Après tout, puisqu’on ne sait rien, je m’en moque. C’est ce que faisaient les gens au temps de Noé. On se mariait, on mangeait, on buvait, tout allait bien. Cela dit en filigrane : « C’est évident que le monde va durer », mais quand on voit dans les dernières décennies la façon dont notre rapport au monde a changé, on devrait se poser la question : ce n’est plus tout à fait la même chose. L’insouciance peut permettre une certaine anesthésie. C’est pourquoi saint Paul il y a vingt siècles disait : « Faites attention, le moment est venu de sortir du sommeil ». Le monde n’est ni un dortoir, ni une chambre à coucher. Et si nous croyons simplement que nous allons utiliser le monde comme un lieu de repos – d’ailleurs ce repos peut être très animé, on peut s’étourdir – ; si nous restons dans cette insouciance et que nous la cultivons, nous risquons de nous réveiller un jour d’une façon assez brutale. Inutile de brandir les grands problèmes de l’écologie actuelle, il suffit de regarder dans notre vie. Combien de fois avons-nous vécu dans une sorte d’insouciance sans savoir exactement ce qui se préparait, soit dans notre vie relationnelle, soit dans notre vie professionnelle ? On n’avait pas vu venir, parce que l’on vivait dans l’insouciance. C’est le grand danger. L’insouciance, c’est, au choix, la "fumette" ou les produits anesthésiants. On peut prendre ce qu’on veut et vivre la vie sur le mode de l’oubli. Je pense que dès que l’on s’est posé ces questions-là, on ne peut plus vivre sur le mode de l’insouciance.

La deuxième attitude possible est le mode de l’inquiétude. Le non repos, le fait de se dire toujours que ça ne va pas. Ces gens qui sont pénibles parce qu’ils ont toujours quelque chose qui ne va pas. Cette inquiétude se traduit la plupart du temps par une insatisfaction, par le « oui bien sûr j’ai quelque chose, mais ça pourrait être bien plus » des gens qui sont pris dans un cycle du toujours plus, économique ou financier ou autre. C’est pour cela que les gens très riches ne sont pas nécessairement faciles à vivre. Le fait de vouloir toujours plus nous rend un peu fous. Ils consacrent leur vie à faire en sorte de gagner plus, d’être plus, de calmer leur inquiétude. Il n’est pas bon d’être inquiet, ce n’est pas une bonne attitude. Vivre toujours dans l’inquiétude, c’est le meilleur moyen de se paralyser même si on est hyperactif. Le mode de vie de l’inquiétude d’une part se partage très bien – il ennuie tout l’entourage –, et en même temps il ne se partage pas – l’entourage semble avoir une forme d’immunisation face à cette inquiétude permanente.

Finalement, inquiétude et insouciance sont un peu dans le même genre, comme les contraires. Que l’on refuse de voir la réalité en face ou qu’on ne la voie que sur le mode de son désir, cela revient un peu au même. Jésus aurait-Il voulu nous éveiller sur le mode d’une insatisfaction permanente ? Certains le croient. Cela cultive ce que dans les milieux chrétiens on appelle la mauvaise conscience. La mauvaise conscience, c’est précisément ce moment où, regardant le monde, mon entourage, ma situation et me regardant moi-même, je ne suis pas content de moi. Alors, c’est très facile de retomber dans l’insouciance et d’être content de soi, ce qui n’est pas mieux.

Alors que faut-il faire ? Adopter la troisième attitude qui est en fait la seule possible. Il est merveilleux de pouvoir y réfléchir en début d’année liturgique. Ni insouciance – pas de souci –, ni inquiétude – pas de repos –, mais vigilance. On en sait quelque chose dans la société aujourd’hui, c’est une de ses qualités. La vigilance est la qualité que Jésus a demandée. Qu’est-ce que la vigilance ? Pour répondre à cette question, je vais encore citer les sermons de Newman, écrits dans les années 1830. Cet homme d’une si grande finesse humaine, psychologique essaie d’expliquer au bon public paroissial de l’époque ce qu’est la vigilance.

« Me faut-il être plus précis pour décrire ce qu’est un caractère aimant ? Je vous pose alors la question suivante : connaissez-vous le sentiment qu’on éprouve lorsqu’on attend un ami ? Quand on attend sa venue et qu’il tarde à arriver ? Ou encore, savez-vous ce que c’est que d’être en compagnie de personnes auprès desquelles vous ne vous sentez pas à l’aise, de souhaiter que le temps passe vite et que l’heure sonne où vous serez délivrés de leur présence ? Ou encore, savez-vous ce que c’est que d’être dans l’attente, dans la crainte que quelque chose arrive, qui peut arriver ou non, ou encore d’être dans l’expectative au sujet de quelque événement important qui vous fait battre le cœur, quand quelque chose vous le remet en mémoire et qui fait l’objet de vos premières pensées matinales ? Ou savez-vous ce que c’est que d’avoir des amis dans des pays lointains, d’attendre de leurs nouvelles, de se demander ce qu’ils font et s’ils vont bien ? Ou savez-vous à l’inverse ce que c’est que d’être vous-même dans un pays étranger, sans personne avec qui parler, sans personne avec qui sympathiser, d’avoir le mal du pays, d’être abattu parce qu’aucune lettre ne vous parvient et de vous demander comment vous reviendrez un jour ? Ou encore, savez-vous ce que c’est qu’aimer tellement une personne avec laquelle vous vivez, que vos regards suivent les siens, que vous lisez dans son âme, que vous en voyez les changements sur son visage, que vous anticipez ses désirs, que vous vous attristez quand il éprouve de la tristesse, du trouble quand il est troublé ? Que vous vous inquiétez quand vous êtes dans l’incapacité de le comprendre, et que vous éprouvez soulagement et réconfort quand vous avez tiré au clair ce mystère ? C’est ça la vigilance. La vigilance c’est quelque chose d’extrêmement simple, c’est d’être proche. Non pas épier ni espionner, mais laisser résonner ce qu’elle est, à travers tous les instants de la vie, et les laisser résonner en nous.

Cela n’est pas toujours donné. Il y a beaucoup de personnes qui n’ont pas cette vigilance du cœur. C’est précisément cela que le Seigneur nous demande. C’est pour cela qu’Il se fait proche. Contrairement à ce que l’on pense, Dieu se fait proche. Beaucoup de gens aujourd’hui disent : « Si Dieu était proche, ça irait mieux ». Qu’en savons-nous ? Dieu est proche et ça ne va pas toujours bien, parce que nous ne sommes pas toujours attentifs pour déchiffrer sur les visages, dans les événements par lesquels Il nous interpelle à travers d’autres, cette présence qui demande simplement de la vigilance.

Frères et sœurs, le temps de l’Avent, c’est d’abord reconnaître la proximité de Dieu, et ensuite, ne pas le considérer comme un petit accessoire de piété, de gentillesse. Il est proche. Il est tout proche. Et en même temps, demandez à cet homme proche d’éveiller en nous la vigilance, de laisser notre cœur être imprimé par la présence et la proximité du Christ. C’est pour ça qu’Il a dit qu’Il reviendrait. Il n’a pas dit : « Maintenant que je suis mort sur la Croix et que j’en ai vu de toutes les couleurs, je vais prendre un peu de repos ». Non, Il a dit : « Je reviens, je ne vous lâche pas, je suis là, et je me rends de plus en plus proche ». Et c’est pour ça que Paul affirme : « Le salut est plus proche aujourd’hui qu’auparavant. » C’est-à-dire si nous croyons vraiment que Dieu est Dieu, quel désir peut-Il avoir dans son cœur, sinon celui de nous rendre proche de Lui et d’éveiller en nous tous les moyens de déchiffrer cette proximité et cette présence ?

Alors frères et sœurs, laissons-nous envahir par cette présence, laissons-nous toucher par cette présence. C’est un peu de l’ordre de la séduction. Nous n’avons pas à être proches parce que nous nous forcerions, ce serait pénible. Dieu n’est pas collant. Il est tout proche, très simplement, là où on est. Et Il est capable de nous faire comprendre sa proximité par les gestes les plus simples et les plus humbles. Comme lorsque Newman dit qu’en regardant le visage de quelqu’un, l’on comprend tout et pas simplement pourquoi ce matin il ou elle fait la tête. Tout, c’est-à-dire toute la richesse des moments et des instants qu’il nous est donné de vivre simplement parce que Dieu est là. C’est ça, le temps de l’Avent, la découverte de cette présence. Et c’est le meilleur moyen de nous préparer au moment où nous Le verrons face-à-face. Le Verbe, le Fils de Dieu s’est fait chair, pour être proche de nous. Amen.

 
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