AU FIL DES HOMELIES

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SI TU DÉCHIRAIS LES CIEUX

Is 63, 16-17b+19b et 64, 2b-7 ; 1 Co 1, 3-9 ; Mc 13, 33-37
Premier dimanche de l'avent – Année B (3 décembre 1978)
Homélie du Frère Jean-Miguel GARRIGUES


Si tu déchirais les cieux !

Aujourd'hui retentit, dans l'Eglise, en ce premier dimanche de l'Avent, le cri du prophète Isaïe : "Ah, si tu déchirais les cieux et si tu descendais !" A travers toute la Bible, ce même cri résume l'attente, l'attente de la Promesse par le peuple de Dieu. Car ce qui distingue le peuple de toutes les nations païennes, c'est que ce peuple a su toujours que le Dieu créateur, le roi de l'univers n'était pas un despote lointain ni un architecte qui aurait conçu les plans de l'univers depuis des bureaux éloignés et dans l'indifférence du cœur. Il savait que Dieu a fait l'humanité comme le potier, comme quelque chose de si précieux qu'Il en viendra à dire que c'est son Épouse elle-même. De même que Ève est façonnée du côté d'Adam dans la Genèse pour signifier la tendresse que ressent l'époux pour sa femme et qu'il la ressent comme chair de sa chair et os de ses os, et non pas pour indiquer je ne sais quelle infériorité ou mépris vis-à-vis de la femme, de même dans la Bible, dans l'Ancien Testament, le peuple de Dieu, Israël qui représente toute l'humanité, est présenté sans cesse comme cette vierge que Dieu épouse, qu'Il façonne en quelque sorte de Lui-même, en qui Il met son Esprit, en qui Il met son amour, sa complaisance parce que c'est vraiment comme une partie de Lui-même.

Ce cri :"Ah, si tu déchirais les cieux et si tu descendais !" c'est vraiment le cri de la vierge qui se sait promise en mariage et qui attend de voir la face de son Époux. Elle le connaît déjà. Elle a entendu sa Parole. Tout ce qu'elle est elle-même, toutes les parures, tous les bijoux, les habits dont Il l'a comblée sont déjà des signes de l'amour dont elle est aimée par son futur mari. Et cependant, elle ne l'a pas encore vu. Et c'est pour cela que le cri monte : "Ah, si tu déchirais les cieux et si tu descendais ! Ah si ce voile qui couvre encore ta face se déchirait pour que je puisse te voir face à face, toi, mon Époux !" Le cri qui traverse toute la Bible, c'est : "Seigneur, ne me cache pas ta Face !" - "Seigneur, montre-moi ton visage !" Car si tu caches ta face je périrai. Je n'existe que pour contempler ton visage, pour me rassasier de Lui, pour vivre en ta présence, pour connaître ton amour.

Frères et sœurs, ce cri a été entendu. Ce cri d'Isaïe qui devait faire apparaître Dieu Lui-même, nous montrant son visage en Jésus-Christ et qui, comme Isaïe le pressentait ferait apparaître, à ce moment-là toutes nos bonnes actions comme des vêtements souillés car il apparaîtrait que l'amour dont nous sommes aimés est infiniment plus grand que ces misérables et ridicules parcelles d'amour dont nous sommes nous-mêmes capables et qui sont ces beaux habits dont nous nous flattons. Le Christ est apparu et devant sa face, effectivement toutes nos œuvres sont apparues consumées comme des feuilles mortes que le vent d'automne arrache et enlève. Il n'est pas apparu cependant pour nous condamner ni pour nous juger. Il est apparu pour nous montrer l'amour de Dieu dans sa plénitude. Et devant cet éblouissement, devant cet étincellement foudroyant de l'amour de Dieu, tout ce que notre monde, tout ce que nous-mêmes portons de qualités, oui, est apparu comme ces feuilles mortes de l'automne que le soleil a petit à petit consumées pendant l'été.

Frères et sœurs, le Christ, le visage même de Dieu, car sur son visage brillait la gloire de Dieu, le Christ est apparu. Nous nous préparons, une fois de plus, au début de cet Avent à nous laisser éblouir par cette chose extraordinaire que dit la préface de Noël : "Nous qui avons vu Dieu visiblement." Dieu a pris visage, un visage comme le nôtre et pourtant si différent du nôtre pour nous parler en son Verbe et Fils Bien-Aimé. Mais vous allez me dire : au début de chaque Avent la question se pose à nous. Ce visage de Dieu, ce visage du Christ, où est-Il ? Ne sommes-nous pas, comme le prophète Isaïe, à clamer de nouveau : "Ah, si tu déchirais les cieux et si tu descendais !" Où est-Il ce visage du Christ qui a disparu aux yeux des apôtres le jour de l'Ascension, ce visage du Christ qui nous semble si douloureusement absent, dans un monde où si peu le connaissent, où si peu Le cherchent ? Dans un monde qui tourne le dos à ce visage, qui ne veut pas le connaître, qui se bâtit, se construit en dehors de Lui ? Où est-Il ?

La liturgie de ce jour nous répond. Elle nous répond par la parole de saint Paul qui s'adressait à des chrétiens qui, comme vous et moi, étaient des chrétiens venus du paganisme, n'avaient jamais connu le visage de Jésus de Nazareth en chair et en os. Et Paul leur dit :"L'Esprit Saint vous a été donné. Aucun don spirituel ne vous manque pour vivre dans l'attente du Fils de l'Homme." Aucun don spirituel, aucun don de l'Esprit ne nous manque car l'Esprit est Celui qui, dans l'invisible, nous rend présent le visage du Christ de même que, dans l'invisible, Il nous introduit dans le cœur même du Père.

Frères et sœurs, l'Esprit Saint est la gloire même du Christ et cette gloire, elle est, tant bien que mal, dans notre cœur et sur nos propres visages. Le Saint Esprit est cette lumière qui nous dévoile, partout, en nous la faisant pressentir, la présence du visage du Christ. L'Esprit Saint fait qu'à chaque parole d'évangile, le visage du Christ est retracé à nos yeux. L'Esprit Saint fait que, dans nos cœurs, à chaque prédication, et si pauvre que soit la parole du prédicateur, le visage du Christ en croix, comme dit saint Paul "est de nouveau peint devant vos yeux". Le Saint Esprit est Celui qui remodèle, en chacun d'entre nous, le visage du Christ et tout particulièrement dans ses saints. Le Saint Esprit est Celui qui a inspiré les grands iconographes, comme celui qui a peint cette icône qui est au milieu du sanctuaire pour nous donner le visage du Christ dans une reproduction lointaine mais qui cependant, quand nous posons notre regard sur elle dans la prière, fait tressaillir notre cœur. L'Esprit Saint est Celui qui a fait rayonner la gloire de la Résurrection, qui a fait rayonner et étinceler le visage du Christ de telle manière que peut-être, comme de plus en plus ceux qui s'y penchent le pensent, Il est resté imprimé pour toujours, dans ce linceul qui est vénéré à Turin et qu'aucun homme, surtout aucun croyant, ne peut voir en face, sans tressaillir de la tête aux pieds.

Frères et sœurs, le visage du Christ n'est pas inconnu de nous. Le visage que nous attendons n'est pas une promesse. Il est déjà un don, un don qui se renouvelle dans l'eucharistie, dans le Corps et le Sang de notre Bien-Aimé. Nous ne sommes plus une vierge promise en mariage. Nous sommes une femme qui a connu son mari et qui le connaît mais dont le mari a ces mystérieuses absences d'amour par lesquelles un époux essaie de surprendre son épouse, non pas en flagrant délit d'infidélité, mais, au contraire, la surprendre au moment où elle l'attend pour lui faire la surprise de surgir de nouveau devant elle et lui redire son amour. Si le Seigneur a fait disparaître son visage historique de nos yeux, ce n'est pas pour que nous ayons à nous tourner vers une idée, vers une doctrine. Non, le christianisme, c'est la Parole de Dieu faite chair et faite visage. C'est la face de Dieu dévoilée à tout jamais. C'est cela qui nous est promis. C'est pour cela que nous avons besoin, non pas seulement d'une parole, mais d'icônes, d'images. Nous avons besoin de sacrements. Nous avons besoin d'être touchés, de manière sensible, dans notre corps, dans notre sensibilité la plus profonde. Et nous avons aussi besoin du visage du frère qui est une lointaine image, mais qui peut devenir si proche du visage de Jésus pour nous.

Frères et sœurs, veillons ! Veillons non pas comme la fiancée qui attend le moment promis, mais veillons comme l'épouse qui sait déjà de qui elle est aimée, qui est capable de découvrir la présence de son mari dans les moindres pas, car sa délicatesse du cœur lui fait pressentir la présence de son Bien-Aimé dans toute chose, en toute circonstance. Nous venons à chaque eucharistie pour nous nourrir de Jésus de telle manière que nous soyons comme des sourciers qui, dans ce monde, savons découvrir ce visage dans le pauvre, dans le malheureux, dans ceux qui s'aiment, dans ceux qui attendent car ils ne connaissent pas encore Jésus-Christ et cependant portent une soif que nul ne leur a révélée encore. Chaque Avent nous met dans le désir de Celui que nous connaissons déjà. Avec le Saint Esprit, l'Épouse, chaque Avent, redit : "Oui, Seigneur Jésus, viens bientôt ! Viens dans notre Eucharistie nous nourrir de ta présence ! Viens dans notre monde pour que nous sachions lui révéler Ton visage, Ton regard posé sur chaque homme, regard de pardon et de paix, regard de réconciliation, regard qui efface toutes les fautes, regard qui apporte la paix du cœur".

Frères et sœurs, tout à l'heure en le recevant, ayez cet échange de regards avec le Seigneur qui gravera plus profondément en vous le désir de mieux Le connaître pour que, de commencement en commencement, nous allions jusqu'à ce commencement qui n'aura pas de fin et qui sera le premier jour d'un jour éternel, le jour même que Dieu a fait pour nous, ce jour dont ce dimanche est déjà l'aurore et les prémices.

 

AMEN

 
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