AU FIL DES HOMELIES

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VEILLEZ

Is 2, 1-5 ; Rm 13, 11-14 ; Mt 24 , 37-44
Premier dimanche de l'avent – Année A (27 novembre 1977)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Hier soir, au cours des Vigiles, nous chantions : "Venez, levez-vous et veillez car Il vient, le Seigneur !" Saint Paul nous disait tout à l'heure : "Le moment est venu de sortir de notre sommeil, car la nuit est avancée et le Jour est proche!" Et Jésus Lui-même vient de nous dire : "Veillez, car vous ne savez ni le jour ni l'heure où le Fils de l'Homme viendra !" C'est ce refrain qui sans cesse est répété au cours de ce premier dimanche de l'Avent qui donne un élan et une tonalité tout à fait caractéristique à cette période de l'année liturgique. C'est une attitude fondamentale de notre vie chrétienne.

Veiller, être éveillé, car le Seigneur vient, car le Seigneur est proche. Etre dans l'attente de Dieu. Dans cette attitude spirituelle de l'attente, il y a infiniment plus que de la patience. Certes, le temps est long et même si la venue du Seigneur est spirituellement plus dense, les "veillez" plus semblent de peu d'effet et quelquefois nous avons l'impression qu'il faut une longue persévérance, une longue patience pour garder notre cœur tourné vers le Seigneur qui vient.

Mais beaucoup plus profondément que cette patience, cette persévérance, l'attente de Dieu est véritablement une attitude théologale. Je veux dire par là que c'est une attitude de grâce, une attitude qui nous est donnée par Dieu et qui en quelque sorte est comme le fondement, l'axe, un des points essentiels de toute vie spirituelle, de toute vie chrétienne. Attendre Dieu … Savoir que Dieu ne cesse pas de venir. Et attendre Dieu c'est savoir que Dieu est toujours au-delà, toujours au-delà de ce que nous voyons, de ce que nous touchons, de ce qui nous est déjà donné, de ce que nous avons déjà réalisé. Attendre Dieu c'est être sans cesse renvoyé vers un abîme, vers un inconnu, vers quelque chose que nous ne connaissons pas encore et que nous pressentons dans la ferveur de notre cœur et de notre désir.

Oui, un maître mot de la lecture spirituelle de la Bible me semble être que rien n'est encore arrivé, rien n'est jamais arrivé, tout est encore à faire; tout est encore à venir. Oui, nous sommes quelquefois tentés, quand le bonheur remplit notre vie, quand il y a une certaine réussite au plan familial, au plan professionnel, au plan spirituel peut-être, de nous trouver dans une certaine aisance du cœur et du corps, et de l'esprit, nous sommes tentés de croire que les choses sont déjà bien en place et que déjà notre vie commence à avoir sa structure, son ossature, sa vérité. Alors il y a parfois la tentation de s'arrêter à ce qui est déjà réalisé, à ce qui est déjà fait, à ce qui est déjà reçu, donné. Mais le Seigneur est toujours plus loin. Le Seigneur ne s'identifie à aucun de ses dons si merveilleux soit-il. Quelle que soit la joie qui remplit notre cœur, quelles que soient les richesses que nous tenons entre nos mains, quel que soit le don de Dieu, même si Dieu s'est révélé au fond de notre cœur, même si la joie d'un grand amour nous a été donnée, Dieu est toujours plus loin. Dieu nous appelle toujours plus loin. Dieu est un appel infini, insondable, qui sans cesse nous renvoie au-delà de nous-mêmes, au-delà de ce qui est déjà fait ou arrivé. Car Dieu est sans limite. Le don de Dieu est sans limite. Ce que Dieu veut pour nous est infiniment plus grand que tout ce que nous avons pu déjà pressentir et toucher, expérimenter. Dieu nous appelle.

Je dirai que la relation fondamentale de Dieu avec nous, c'est celle-là, celle d'un appel. Et cet appel est un dynamisme qui creuse notre vie et qui ne nous laisse pas de paix, qui ne nous laisse pas de tranquillité. Attendre Dieu. L'attendre jour après jour … Nous renvoyer au-delà de nous-mêmes, vers une source de jour, de bonheur que nous ne pouvons même pas imaginer. Cette attitude de l'attente de Dieu est véritablement une attente théologale. Effectivement, elle est comme une synthèse ou un résumé des trois vertus théologales, de la foi, de l'espérance et de la charité.

L'attente de Dieu se rapproche de la foi car avoir la foi, c'est attendre Dieu, attendre tout de Lui, c'est comme je vous le disais tout à l'heure, l'attente d'un Dieu inconnu parce que au-delà de tout ce que l'on peut connaître. De même la foi consiste à marcher comme à tâtons comme un aveugle qui touche un mur pour trouver son chemin, ainsi nous sommes à la recherche d'un Dieu dont la lumière est tellement éblouissante que, pour le moment, nos yeux ne sont pas capables de le discerner et que nous ne pouvons que marcher à tâtons dans la nuit de la foi. Ainsi, cette attente de Dieu est une veille dans la nuit, elle est une veille avant l'aurore d'un jour dont nous ne savons pas encore quelle sera la lumière, et dont l'éblouissement ne nous a pas encore été révélé. Comme la foi, l'attente de Dieu a quelque chose de douloureux car l'attente de Dieu attire à la lumière. Quand on est complètement orienté vers quelqu'un qu'on aime et qui nous aime et dont l'amour est la totalité de notre vie, comment ne pas éprouver la souffrance de ne pas encore voir ce visage, de ne pas pouvoir le contempler face à face ? Il y a dans la foi, dans ce délai de la foi, une immense espérance qui est l'aspiration à la vision à ce contact avec Dieu. Il y a dans la foi une impatience. Et de même que la foi est une douleur, de même cette impatience s'approfondit par l'expérience dé l'échec, par l'expérience de la souffrance. Non pas simplement des moments de vérité qui sont la découverte des limites de notre petit bonheur, de notre réussite, de nos petites joies qui ne sont pas encore la joie. Oui il y a dans l'expérience de l'attente de Dieu une souffrance, un passage par la mort.

Attente de Dieu proche aussi de l'espérance car cette attente comme l'espérance a une sorte de double polarité spirituelle. L'espérance est à la fois véhémence du désir, impatience, une sorte de cri du fond de notre cœur, une tension. Et en même temps, elle est confiance, elle est paix, car nous savons que ce Dieu qui vient, Il vient vraiment.

Nous l'attendons de toutes nos forces et en même temps nous acceptons la lenteur de sa venue. Nous sommes entre ses mains. Nous sommes entièrement remis, abandonnés entre ses mains et l'espérance est liée au cœur de cette présence de Dieu. Attendre Dieu avec toute l'impatience du désir et en même temps avec tout le délai de la confiance. Attendre est aussi très proche de la charité, car cette charité, l'amour de Dieu est déjà répandu dans nos cœurs. Dès maintenant l'Esprit Saint façonne notre être avec toute la délicatesse, toute la tendresse, l'extraordinaire vitalité débordante de ce que sera l'amour de Dieu, la splendeur de l'amour de Dieu qui ne nous est pas encore totalement révélé. D'une certaine manière, la charité, dans un cœur chrétien, la charité ce n'est pas seulement un amour de Dieu déjà reçu et à partager, la charité est la chasteté avec laquelle nous gardons notre cœur pour l'ultime révélation de cet amour qui ne nous est pas encore totalement dévoilé. Dans la charité, il y a toujours une réserve du cœur, une sorte de renoncement. Notre puissance d'amour n'est pas encore totalement employée, car bien sûr, nous aimons Dieu déjà de toutes nos forces, de tout notre être et de toutes nos puissances et pourtant, il y a encore un progrès à faire. Notre cœur reste ouvert. C'est dans ce sens que la charité, pour les gens mariés comme pour ceux qui ne le sont pas, est toujours accompagnée de la chasteté, la chasteté étant précisément cette réserve du cœur, cette garde du cœur qui se donne et qui en même temps attend celui à qui Il se donne.

Cette attitude d'attente est la coloration propre de notre vie chrétienne ici-bas. Le temps de l'Avent ne dure que quatre semaines, mais il est le résumé de ce que nous avons à faire tant que nous sommes sur la terre. Oui, tant que nous sommes ici-bas, rien n'est encore arrivé, rien n'est encore accompli. L'essentiel est encore à attendre.

L'essentiel est encore à venir. Alors, travaillons dans ce monde, étudions autant qu'il nous est donné. Édifions cette cité terrestre. Édifions ce monde nouveau mais toujours avec, au fond de nos efforts, à la racine de nos efforts, ce désir de Dieu, cette attente de Dieu. Car ce que nous construisons ce n'est pas seulement le monde d'aujourd'hui, notre famille d'aujourd'hui, ce n'est pas seulement notre travail professionnel. Avec tout cela, dans tout cela, en prenant à pleines mains l'attente de toutes ces activités professionnelles, familiales, politiques, ce que nous construisons c'est infiniment plus que tout cela. Il y a un immense élan qui nous soulève et nous porte toujours plus loin. Cet élan, c'est justement l'attente, l'infini de Dieu qui vient, qui ne cessera jamais de venir aussi longtemps que notre vie s'écoulera. Et quand Il sera venu, alors, ce sera quelque chose d'inimaginable.

Oui, frères et sœurs, vivons dans l'attente, dans cette joie qui appelle, dans cette joie qui grandit, dans l'espérance de notre cœur tout entier tendu vers la venue de Dieu.

 

AMEN

 
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