AU FIL DES HOMELIES

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UN VOILE TÉNU

Is 63, 16-17b+19b et 64, 2b-7 ; 1 Co 1, 3-9 ; Mc 13, 33-37
Premier dimanche de l'avent – Année B (29 novembre 1981)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Veiller !
 

En ce début de l'année liturgique, les paroles du Seigneur qui viennent de nous être adressées sont claires et nettes : nous devons veiller. Veiller, c'est-à-dire non seulement ne pas nous endormir, ne pas rester assoupis dans l'indifférence et dans la nonchalance. Veiller, c'est être en éveil, c'est avoir tout son être, tous ses sens, toutes ses facultés en éveil, aux aguets. Veiller, c'est attendre, c'est être tout entier tendu vers quelque chose, vers un évènement, vers le surgissement de quelque chose ou de quelqu'un qui vient et dont nous écoutons attentivement les pas qui s'approchent. Etre dans l'attente, une attente active, vivante, qui mobilise notre être, une attente qui est le fruit d'un désir, d'une intense volonté de rencontrer celui qui vient. Telle est l'attitude du chrétien, telle est la consigne que le Christ donne à ses disciples et qui nous est rappelée ainsi en ce début d'année.

Cette attitude de l'attente de celui qu'on aime et qui est tout proche est décrite de très belle façon par Saint-Exupéry dans le Petit Prince, quand celui-ci ayant apprivoisé le renard pour qu'il devienne son ami, revient le lendemain. Le renard lui dit : "Il eût mieux valu revenir à la même heure. Si tu viens par exemple à quatre heures de l'après-midi, dès trois heures, je commencerai d'être heureux. Plus l'heure avancera, plus je me sentirai heureux. A quatre heures déjà je m'agiterai et je m'inquiéterai, je découvrirai le prix du bonheur. Mais si tu viens n'importe quand, je ne saurai jamais à quelle heure m'habiller le cœur". Etre heureux dans l'attente de Celui qui vient, s'habiller le cœur, avoir le cœur en fête, telle est bien l'attitude de celui qui attend. Mais il semble que le Christ dans l'évangile que nous venons d'entendre, ne suive pas les conseils du renard, car le renard conseille au petit prince de revenir à la même heure pour qu'il puisse se préparer et s'habiller le cœur pour cette rencontre de fête. Or, le Christ dit le contraire : "Veillez, car vous ne savez pas à quelle heure le Fils de l'Homme viendra, comme le serviteur qui attend le retour de son Maître et qui ne sait pas s'il surgira à minuit, au chant du coq, ou le matin, ou à midi". Serait-ce que le Christ, faisant fi de la psychologie, se désintéresse de la préparation de notre cœur ? Bien au contraire, le Christ nous demande d'être toujours avec le cœur en fête, de vivre sans cesse, comme s'il allait revenir dans l'instant qui suit, dans l'heure qui vient. Et certes, nous nous sommes laissés aller à beaucoup de lassitude et d'indifférence, et depuis les siècles, les hommes, nous-mêmes, nous nous sommes habitués à ce long délai qui n'en finit pas parce que le Christ ne revient toujours pas. Petit à petit, au lieu d'avoir notre cœur en fête, au lieu de l'attendre comme s'il était là, à notre porte, nous nous laissons reprendre par toutes sortes d'activités, de soucis légitimes, mais secondaires, et nous allons de-ci et de là, nous préoccupant de toutes choses, sauf de ce retour du Christ.

Or, le Christ va venir, le Christ à tout instant est à la porte de notre monde. Le dernier jour n'est pas dans un lointain indistinct et vague, le dernier jour est tout près. Le Christ nous l'a dit, et ses apôtres aussi : "Voici déjà la dernière heure". Et non seulement en ce qui concerne le monde dans son ensemble, mais nous ne savons pas l'heure exacte du retour, nous ne savons pas davantage l'heure pour chacun de nous, ce moment où le Christ viendra nous prendre par la main pour nous recevoir dans son bonheur et sa lumière. Et nous qui pouvons mourir d'un instant à l'autre, quel que soit notre âge, car il y a tant de circonstances qui peuvent occasionner notre mort, nous devrions sans cesse nous préparer avec impatience, avec désir, notre cœur à cette rencontre, à ce moment béni où le Christ viendra et nous prendra avec Lui. Alors, il ne faut pas nous assoupir, ni même que notre veille soit distraite ou préoccupée d'autre chose.

A vrai dire, frères et sœurs, nous allons un peu plus loin. Si nous ne savons pas exactement à quelle heure, à quel moment le Christ viendra, que ce soit dans notre vie personnelle ou dans la vie du monde entier, nous ne savons pas très bien non plus qui est ce Christ qui doit venir. Oh, bien sûr, nous croyons connaître le Christ, nous avons lu l'évangile, nous avons suivi pas à pas ses chemins sur la terre, nous avons écouté et médité ses paroles, nous pensons l'avoir rencontré dans la prière au moins de temps en temps. Et pourtant, nous connaissons bien mal ce Seigneur qui va venir et les traits de son visage, nous savons bien mal les reconnaître dans chacun de nos frères qui sont pourtant déjà porteurs de sa présence. Et ceci n'a rien d'étonnant, car même les disciples, même les douze qui ont vécu pendant trois années jour après jour, jour et nuit aux côtés du Christ, qui avaient partagé toutes ses veillées, ses chemins, vu tous ses miracles, entendu toutes ses paroles, et toutes les paraboles qu'Il avait dite, même les douze qui l'avaient suivi avec amour, qui avaient tout quitté pour le suivre, quand le Christ ressuscité leur est apparu, ils ne l'ont pas reconnu.

Souvenez-vous de Marie-Madeleine qui l'a pris pour le jardinier. Souvenez-vous, les douze eux-mêmes, sur le lac, quand ils étaient retournés à la pêche et que le Christ leur apparaît sur le rivage, ne le reconnaissant pas. Il faut que Jésus reprenne le geste merveilleux de cette pêche miraculeuse, par laquelle au tout début de leur première rencontre, Il s'était manifesté à eux, pour qu'alors les yeux s'ouvrent, et que Jean, le bien-aimé, celui qui avait reposé sur la poitrine de Jésus, celui qui avait bu les paroles Christ et qui était au pied de la croix, pour que Jean enfin, Le reconnaisse et dise à Pierre : "C'est le Seigneur". Et Pierre, de se jeter à l'eau pour courir aux devants du Christ qui l'attend sur le rivage. Souvenez-vous aussi des disciples d'Emmaüs qui ont marché plusieurs heures sur la route à parler avec le Christ. Et le Christ leur a expliqué comment il fallait, d'après les Écritures, qu'Il souffre, qu'il meure et qu'il ressuscite le troisième jour, et malgré toutes ces explications de plus en plus claires, ils ne l'ont pas reconnu. Il a fallu qu'il s'arrête à l'auberge et qu'il refasse le geste de l'eucharistie, qu'Il rompe le pain et qu'il le leur donne comme son corps. Alors, leurs yeux s'ouvrirent. Si les yeux des disciples ont été si lents à reconnaître Jésus ressuscité, c'est que malgré leur familiarité avec Lui, il y avait en Lui un mystère nouveau, transcendant, un mystère qu'ils n'avaient pas encore perçu ou deviné et qui maintenant éclatait dans toute sa splendeur, et qui faisait qu'ils ne le reconnaissaient pas vraiment, ou plus exactement, qu'il fallait qu'il touche leur cœur profondément, pour qu'enfin les yeux de leur cœur s'ouvrent, et que dans la foi, ils puissent s'écrier : "C'est toi, Seigneur".

Alors, je vous le demande, et nous, quand le Christ viendra, saurons-nous le reconnaître ? Car il viendra dans le mystère éclatant, éblouissant et merveilleux de sa Résurrection, de ce monde nouveau dans lequel Il est entré, ce monde nouveau qu'il est en Lui-même, dont Il est la pierre de fondation, et dans lequel Il veut nous entraîner et l'univers tout entier. Peut-être ne saurons-nous pas le reconnaître ? C'est pourquoi il faut préparer encore davantage notre cœur, car non seulement, nous ne savons pas quand Il reviendra, mais nous ne savons pas comment ? Et au moment où Il viendra il faut que notre cœur soit bien rempli d'amour, grand ouvert, pour que nous puissions être saisis au plus profond de nous par cette irruption du Christ dans notre monde, dans notre vie, que nous puissions nous écrier :"C'est toi, Seigneur".

Mais, allons plus loin encore, soutenus par cette parole de l'apôtre Pierre, qui bien conscient de cette nouveauté radieuse et radicale du Christ ressuscité, disaient aux premiers chrétiens, à ceux qui n'avaient pas connu, comme lui, le Christ selon la chair : "Sans l'avoir vu, vous l'aimez, sans le voir encore, vous tressaillez d'une joie indicible et pleine de Gloire". Frères et sœurs, nous n'avons pas vu le Christ de nos yeux de chair, nous n'avons pas vu le Christ ressuscité. Mais est-ce que déjà notre cœur tressaille de cette joie indicible, de cette joie pleine de gloire ? Est-ce que déjà, nous sommes tout remplis de bonheur à la pensée qu'Il vient, qu'Il va venir, même qu'il est déjà là. Car il faut que nous allions encore plus loin dans ce mystère. Le Christ ne viendra pas dans un avenir lointain. Il vient déjà, Il vient maintenant, aujourd'hui, à tout instant. Il ne cesse pas de venir. Le Christ est en marche, Il est à notre porte, Il est déjà là, Il est en nous. Ce bonheur sans fin, ce paradis n'est pas seulement pour demain : la vie éternelle est déjà commencée. Dès maintenant le Christ est présent dans notre vie, même si nos yeux ne savent pas encore Le reconnaître. Nous le savons pas, nous n'y pensons pas, nous n'en sommes pas éblouis, et notre vie n'en est pas changée. Quel étrange mystère, frères et sœurs, que nous puissions vivre aux côtés du Christ, que dire, remplis déjà de sa présence, et ne pas en être transformés ni transfigurés. Si nos cœurs vivaient véritablement cette venue du Christ, actuelle, présente, est-ce que les préoccupations légitimes qui sont les nôtres, ne reprendraient pas leur place qui est certes importante, mais seconde ? Est-ce que tout ne s'organiserait pas autrement dans notre existence ? Et alors, il ne resterait plus que très peu de chose pour que la rencontre plénière ait lieu.

Je voudrais à ce propos, vous lire en terminant, une page de saint Jean de la Croix, dans son poème de la "Vive Flamme d'Amour". Il écrit : "O flamme vive d'Amour, achève si tu le veux, déchire la toile de notre rencontre heureuse". Et commentant les vers de son propre poème, saint Jean de la Croix dit que par ces paroles, l'âme s'adresse à Dieu en lui disant : "Brise, déchire la toile de ma vie, puisqu'il n'y a plus que celle-ci à briser, cette vie qui est devenu si fin, si mince par l'union étroite de mon âme à Toi, si mince que la flamme d'Amour ne la déchirera pas d'une manière douloureuse, mais avec douceur". Et c'est pourquoi, continue saint Jean de la Croix, l'âme appelle cette déchirure une rencontre heureuse. Et cette rencontre semble d'autant plus douce et heureuse que plus il semble à l'âme que cette rencontre s'en va déchirer la toile de sa vie. Et il dit encore : "L'âme appelle toile cette vie, parce qu'elle fait séparation entre Dieu et l'âme, mais qu'elle n'est pas si épaisse ni si serrée que la clarté ne puisse passer au travers, et que Dieu déjà ne se laisse deviner comme au travers d'elle". En décrivant en quelque sorte, ce que sera quelques années plus tard, sa propre mort, cette mort à la fois de déréliction, rejeté et abandonné par ses frères, et en même temps cette mort d'amour, il ajoute : "Bien que la condition de la mort pour ce qui est de la nature soit semblable en toutes les âmes, toutefois, il y a beaucoup de différences en ce qui touche les causes de la mort et la façon de mourir, parce que là où beaucoup d'hommes meurent d'une mort qui leur est causée par la maladie ou par l'âge (et nous pourrions ajouter par toutes sortes d'évènements imprévus et des accidents), les âmes qui sont parfaitement unies à Dieu, encore qu'elles meurent de maladie et de vieillesse, rien ne leur emporte l'âme sinon un élan et une rencontre d'amour plus puissante que les autres, puisqu'elle peut briser la toile de leur vie. Et l'âme se sentant toute proche de sortir pour posséder pleinement le Royaume, comme elle voit que rien ne lui manque plus que de briser cette toile de la vie naturelle, par le désir qu'elle a de se voir délivrée et d'être avec le Christ, elle demande que la toile de cette rencontre heureuse soit enfin déchirée".

Frères et sœurs, l'image que saint Jean de la Croix a choisie, c'est la même que celle d'Isaïe dans la première lecture de ce jour. Vous avez entendu le cri su prophète : "Ah ! si tu déchirais les cieux et si tu descendais !" Puissions-nous, nous aussi pousser ce cri du fond de notre nuit, du fond de notre pauvreté et de notre peu d'amour. Car nous sommes très loin d'être parfaitement unis à Dieu, très loin de désirer intensément cette venue de Dieu, mais que le Seigneur subvienne à notre pauvreté. Qu'Il mette l'amour là où nous n'avons pas su le mettre suffisamment, et que nous puisions vraiment en ce début d'année, nous écrier : "Ah ! si tu déchirais les cieux et si tu descendais ! " Que nous puissions nous préparer par la grâce de Dieu et sa force, dans la douceur et dans la joie, dans l'attente intense et le désir profond, nous préparer à cette venue du Christ, pour que nous puissions le reconnaître quand Il viendra, pour que nous puissions déjà le reconnaître maintenant, puisqu'il est déjà là, pour que petit à petit, s'amincisse cette toile de notre vie qui nous sépare de lui, pour que peu à peu la création qui nous entoure et dont nous faisons partie soit plus diaphane, plus transparente, et que nous commencions à entrevoir, à pressentir cette présence de Dieu qui vient et qui est là.

 

AMEN

 
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