AU FIL DES HOMELIES

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L'ATTENTE DE DIEU

Is 63, 16-17b+19b et 64, 2b-7 ; 1 Co 1, 3-9 ; Mc 13, 33-37
Premier dimanche de l'avent – Année B (2 décembre 1984)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Veillez !

"Veillez, car vous ne savez pas à quelle heure le Maître reviendra le soir, à la tombée du jour ou bien au milieu de la nuit, ou encore à la toute première lueur de l'aube quand chante le coq, ou le matin". "Veillez". C'est la consigne essentielle que le Seigneur a laissé à son Eglise au moment de quitter ses disciples. C'est de cela que nous vivons et qu'au début de cette année liturgique nous devons reprendre conscience savoir attendre Dieu.

Savoir attendre Dieu, ce n'est pas seulement avoir de la patience, c'est aussi avoir le regard éveillé, tourné vers le Seigneur. Savoir attendre Dieu, c'est ne pas s'installer dans un certain nombre de réussites éventuelles, souvent approximatives, toujours fragiles en réalité, mais que nous pouvons considérer comme un aboutissement, surtout si elles ont été acquises de haute lutte : réussite familiale, réussite professionnelle, réussite spirituelle peut-être, dans la vie intérieure ou dans la prière, réussite personnelle ou communautaire, être heureux ensemble, que ce soit dans notre famille ou ici dans notre assemblée. Attendre Dieu c'est ne pas nous satisfaire de ce que nous avons entre les mains même si cela peut sembler déjà très beau, ne pas enraciner notre cœur dans le présent, ne pas considérer que ce qui est acquis est l'essentiel et, à la limite, pourrait suffire. Savoir attendre Dieu, c'est, même si tout va très bien, à supposer que tout aille très bien, comprendre que rien n'est encore arrivé, que rien n'est jamais arrivé.

Dieu est toujours au-delà, Dieu est toujours plus loin. L'essentiel n'est pas encore entre nos mains Dieu nous appelle, nous attire au-delà de ce que nous avons déjà acquis, de ce que nous avons déjà trouvé. Dieu ne se laisse jamais mesurer par nos réussites, ne se laisse jamais enfermer dans l'équilibre que nous croyons avoir acquis. Rien n'est encore donné, tout est toujours à venir. Et nous devons sans cesse aller de l'avant, marcher, ne pas nous laisser démobiliser par la satisfaction du chemin parcouru. C'est ce que dit magnifiquement saint Paul dans l'épître aux Philippiens : "oubliant le chemin parcouru, je vais droit de l'avant tendu de tout mon être et je m'élance vers le but ; non pas que je sois déjà devenu parfait mais dans l'espoir de saisir comme moi-même j'ai été saisi". Oui, la main de Dieu est déjà sur nous, qui nous attire, non pas pour nous immobiliser là où nous sommes, mais au contraire pour nous faire avancer vers Lui. Nous avons été saisis et nous nous élançons de toutes nos forces pour essayer nous aussi de saisir le Christ comme nous avons été saisis par Lui mais pour cela il faut oublier ce qui est déjà acquis pour se tendre de tout son être vers ce Dieu qui vient et qui nous appelle à venir à sa rencontre.

Quelquefois, dans notre vie, les épreuves, les échecs peuvent être l'occasion de redécouvrir cet appel profond de Dieu en nous. Certes un échec peut nous conduire au découragement, à l'amertume et au désespoir, mais ce peut être aussi l'occasion de comprendre que rien n'était encore joué, que rien n'était encore acquis, que tout était encore à faire, et qu'il faut encore marcher, courir, s'élancer, parce que ce que nous avions cru réussir, en réalité n'était encore qu'une ébauche très imparfaite, et la meilleure preuve de cette imperfection, c'est précisément la constatation de cet échec, de cette insuffisance : échec dans notre vie personnelle, dans notre vie intérieure, échec peut-être dans notre vie mondaine, dans nos relations humaines, échec dans notre vie familiale. Tous ces échecs durs, lourds, difficiles à porter, qui broient notre cœur, peuvent être, doivent être pour nous le tremplin d'un départ nouveau. Dieu n'a pas tout rempli, il n'est pas possible que notre vie soit réussie.

Cette attente de Dieu est une attitude profondément, fondamentalement théologale, non pas que je veuille faire de l'attente de Dieu une quatrième vertu théologale en plus de la foi, l'espérance et la charité, mais précisément parce qu'elle participe de la foi, de l'espérance et de la charité. L'attente de Dieu est comme le nœud dans lequel se rassemblent ces trois vertus théologales pour notre vie d'aujourd'hui, pour le présent de la vie de l'Église. Tout d'abord l'attente de Dieu est proche de l'espérance, c'est presque la même réalité sous deux noms différents. Dans l'une comme l'autre, il y a un double mouvement : d'une part cette tension qui nous aspire vers plus loin que nous, cette tension du désir, de la soif, cet élan irrésistible qui nous arrache au présent pour nous projeter vers plus loin, cette véhémence qui nous prend au plus profond de notre cœur, et en même temps il y a cet autre aspect, aussi nécessaire et complémentaire, de la confiance, de la patience de la paix. L'attente de Dieu, c'est à la fois l'immense mouvement qui nous porte vers Dieu, et la certitude que Dieu ne nous manquera pas, qu'Il est fidèle, qu'II est, d'une certaine manière, déjà là et que c'est Lui-même qui nous guide vers Lui et qui nous prend dans sa main. Remettre entre ses mains même notre salut. L'attente de Dieu, à la fois force, puissance et repos, abandon.

Et l'attente de Dieu est aussi une attitude très proche de la foi, car comme la foi elle se vit dans la nuit, dans cette obscurité qui est peut-être celle de l'épreuve ou de l'échec, ou du péché, en tout cas, cette impossibilité d'étreindre Dieu, de le voir, car Dieu, pour l'instant, ne se révèle que dans la nuit et son visage n'est pas encore apparu à nos yeux, et je suis comme un aveugle qui cherche à tâtons un mur pour pouvoir s'appuyer et continuer son chemin.

Et enfin l'attente de Dieu est encore une attitude qui participe de la charité, de l'amour, car si déjà Dieu nous donne son amour, le met dans notre cœur pour le remplir, cependant nous ne savons pas encore ce que c'est qu'aimer, cet amour n'a pas encore enflammé tout notre être. C'est pourquoi un aspect essentiel de la charité, ici-bas, est de nous garder pour Dieu comme pour l'Unique Epoux, de réserver notre cœur pour le jour où Dieu le remplira en plénitude et le fera déborder. Il faut savoir préparer son cœur avec amour pour la venue de Dieu, et en quelque sorte, tenir son cœur en attente, je dirais presque tenir son cœur dans le vide pour que Dieu puisse le remplir, car si notre cœur est trop encombré Dieu ne pourra pas y prendre place. Ainsi il y a dans l'amour de charité, un aspect de chasteté qui est précisément cette manière de garder notre cœur pour la venue de Dieu. La chasteté n'est pas une vertu réservée aux moines ou aux religieux, la chasteté ne s'exerce pas seulement dans le domaine de la sexualité, elle est une caractéristique de la vie chrétienne dans toutes ses dimensions et en chacun de nous.

Cette attente de Dieu faite d'amour, de foi et d'espérance c'est celle que nous trouvons dans tous les chercheurs de Dieu tout au long de l'histoire du salut. Et je voudrais seulement évoquer quelques-uns de ces visages qui nous ont précédé et qui peuvent soutenir notre attente. Attente d'Abraham dont il nous est dit, dans l'épître aux hébreux, qu'il partit sans savoir où il allait et qu'il attendait une patrie meilleure car s'il c'était agi d'une patrie terrestre, il aurait eu bien le temps de retourner dans celle qu'il venait de quitter, mais en réalité il attendait une patrie céleste, cette ville que Dieu construit pour ceux qu'Il aime. Abraham et les patriarches ont marché sur la terre, d'étape en étape, toujours vers un ailleurs, toujours dans l'attente de Celui qui sans cesse les appelait à le suivre plus loin.

Et Jean-Baptiste n'est-il pas, Lui aussi, le résumé de cette attente de l'humanité tout entière, Jean-Baptiste que nous allons suivre de plus près pendant ce temps de l'Avent, Jean-Baptiste qui est l'homme du seuil, celui qui a montré le Christ qui venait et qui s'est effacé devant Lui, celui qui n'avait pas reçu pour mission d'entrer lui-même dans le monde nouveau que le Christ venait inaugurer, parce qu'il était le portier de ce monde nouveau, celui qui amenait jusqu'à la porte, et qui, à ce moment-là, se retirait dans l'ombre, celui qui a accepté de décroître pour que le Christ grandisse.

Et puis aussi ce personnage de l'évangile que j'aime beaucoup, l'aveugle-né qui était là au bord du chemin et qui attendait Dieu. Dans l'évangile il y a souvent des aveugles qui mènent grand tapage et qui crient : "Fils de David, prends pitié de nous". Et certes le Seigneur prête attention à leurs cris. Mais lui, l'aveugle-né, il ne dit pas un mot, il n'a rien demandé, il est au bord du chemin, il est dans l'attente paisible et patiente qui sait que quelque chose viendra, que quelqu'un viendra, et il ne sait pas qui, et il ne peut même pas savoir ce que c'est que le don qui lui sera fait, car il n'a jamais vu la lumière, et quand viendra la lumière, ce sera pour lui quelque chose de radicalement nouveau et d'inimaginable. Il attend dans la paix et c'est le Seigneur qui prendra l'initiative de venir mettre de la boue sur ses yeux pour l'envoyer à la piscine de Siloé, pour que ses yeux qui ne s'étaient jamais ouverts, s'ouvrent enfin à la lumière.

Et puis surtout, il y a la vierge Marie, telle­ment attentive dans son attente que rien n'a pu la sur­prendre, même pas la chose la plus inouïe qui se puisse entendre. Elle n'avait pas demandé à être la mère de Dieu, elle ne pouvait même pas imaginer que cela puisse se faire, c'était en dehors de toute conception humaine possible. Et pourtant quand l'ange vient lui dire qu'elle sera la mère du Fils du Très-Haut, elle n'a pas d'hésitation, pas de recul, elle était prête, elle attendait la venue de Dieu. Et rien de ce qui vient de Dieu ne l'a surprise parce que son attente était plénière et totale : "Je suis la servante du Seigneur. Qu'il me soit fait selon ta Parole". Attente de Marie au jour de l'Annonciation, attente de Marie quand elle portait l'Enfant dans son sein et qu'elle ne savait pas encore quel serait le visage du Fils de Dieu devenue Chair de sa propre chair, attente de Marie tout au long de l'existence de son Fils, quand elle ne comprenait pas mais qu'elle portait tout cela dans son cœur, attente de Marie au pied de la croix quand elle voyait apparemment tout s'effondrer de ce qu'elle avait entrevu et deviné et porté avec amour, et où elle était mystérieusement donnée par son Fils à un mystère plus grand :"Tu seras la Mère de tous mes frères". Attente de Marie résumant l'attente d'Abraham, de Jean-Baptiste et de tous ceux de l'Ancien Testament. Attente de l'Église. Attente de chacun d'entre nous, car c'est dans les pas de Marie, dans les pas de Jean-Baptiste et d'Abraham que nous devons marcher.

Certes le Christ est déjà venu et Il ne cesse pas de venir. Mais nous savons bien qu'en nous, dans notre cœur, Il n'est pas assez venu, Il n'a pas encore assez de place, et il faut qu'Il vienne, et il faut que nous attendions pour qu'Il vienne, car Il ne veut pas venir par effraction, en nous forçant. Il vient si nous avons fait la place, si nous avons ouvert la porte, si nous L'avons entendu quand Il frappait à la porte. Il vient si nous acceptons de le recevoir. Il ne cesse de peser en quelque sorte sur nous, il faut que nous sachions supporter ce poids avec amour, jour après jour, pour qu'Il puisse profondément s'enraciner en nous, s'immerger à l'intérieur de notre être. Simone Weil, dont les souvenirs et les écrits ont été rassemblés dans ce si beau livre qui s'intitule précisément "Attente de Dieu", aimait, elle qui savait si bien le grec, se répéter les mots "dans l'attente", "en hupomonè" ce qui signifie littéralement : "en se tenant dessous". Oui, attendre c'est se tenir dessous l'évènement qui vient, c'est savoir être sous le seuil où va passer Celui qui vient. Attendre, c'est porter le poids de la venue de Dieu, c'est supporter ce poids, c'est être le support de cette pesée divine qui sans cesse veut plus profondément entrer en nous.

Oui, il faut que Dieu vienne dans notre vie. Il faut qu'Il vienne aussi dans la vie de l'Église et dans la vie du monde, car cela est évident, cela crève les yeux: l'Église n'est pas encore assez remplie de la présence de son Seigneur, le monde, lui est presque vide de cette présence, ou plutôt il est rempli de bien trop d'autres choses, de tout un bric-à-brac qui empêche qu'il sache qu'il a besoin de cette venue. Il faut que le Seigneur vienne, et pour cela il faut que l'attente du Seigneur grandisse en chacun de nous et, à travers nous, dans nos communautés, et, à travers nos communautés, dans le monde entier.

Le monde ne sait pas attendre, le monde est beaucoup trop gavé, beaucoup trop rempli d'informations, de richesses, de problèmes, d'idéologies. Le monde est rempli à déborder, mais il ne sait pas qu'il a besoin d'attendre, il ne sait pas que l'essentiel lui manque. Il faut que cette attente grandisse dans notre cœur pour qu'à travers chacun d'entre nous, elle grandisse dans notre Eglise, et pour que l'Église soit le témoin de cette attente au milieu du monde, pour qu'enfin le monde sache qu'il va quelque part, qu'il est attiré par quelque chose, par un but, par Quelqu'un, Quelqu'un qui vient et qui l'appelle. Il faut que le temps de l'Avent soit le réveil en nous de cette espérance, le réveil de cette attente vigilante.

 

AMEN

 
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