AU FIL DES HOMELIES

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 OSER L'AVENTURE DE L'EXTRÊME

Jr 33, 14-16 ; 1 Th 3, 12-4, 2 ; Lc 21, 25-28+34-35
Premier dimanche de l'avent – Année C (29 novembre 2009)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC


Oser l'aventure
Ce que nous attendons, Jérémie le dit dans la première lecture, nous attendons la justice, nous attendons la liberté, nous attendons la sécurité. Ce que Dieu nous demande, saint Paul le dit dans la deuxième lecture et Jésus aussi dans l'évangile, un amour plus intense, une sainteté sans reproche, une attention extrême pour ne pas se faire avoir au tournant du bois. Et comment ce que nous attendons va-t-il arriver ? La première partie de l'évangile nous le dit : la lune, les étoiles, la fin du monde, tous les bouleversements cosmiques.

Autrement dit frères et sœurs, alors que nous avons plutôt tendance à nous préparer sereinement à telle ou telle activité ou telle ou telle rencontre, alors qu'au début d'une année, qu'elle soit liturgique, civile ou universitaire, nous avons plutôt tendance à mettre les choses à plat et à construire, aujourd'hui nous sommes pris au dépourvu car les textes de la liturgie nous invitent à partir du chaos. Les textes de la liturgie nous invitent à partir sur l'exigence extrêmement forte d'une vie chrétienne vécue dans un de ses aspects les plus extrêmes : sainteté parfaite et … moi, je sens mes épaules tomber ! Je crois que ce que nous disent ces textes peut revêtir par ailleurs un double danger. Le premier danger, face à cette exigence et ces extrémités, il est clair que nous rendons les armes et nous continuons à vivre comme nous pouvons. Le deuxième danger, même s'il peut laisser entrevoir un aspect extrêmement noble, romantique et beau, peut être tout aussi dangereux. En soi, il est très beau de chercher l'extrême, de rechercher l'exigence. Pour nous, hommes et femmes, nous gardons toujours dans le coin de notre cœur cette représentation du divin (je le dis exprès comme ça), ou de Dieu sous les traits d'une vie extrême et d'une exigence tout aussi extrême.

Pour nous préparer à rentrer dans le temps de l'Avent, j'aurais voulu partir d'une histoire vraie. C'est un jeune homme américain qui a cherché tout au long de sa courte vie, à flirter avec l'exigence et l'extrême. Il s'appelle Christopher Johnson Mac Candless. Il est né le 22 février 1968, et est mort le 18 août 1992. Homme exigeant, car dès sa jeunesse, il frôle les expériences les plus difficiles, au cœur de la nature : la marche, l'alpinisme, le sport, etc … Extrême aussi avec ses amis : il a une morale très rigide et quand quelqu'un le déçoit, il ne fait pas dans la dentelle, il clôt la relation. Extrêmement rigide et exigeant avec sa famille et cela va être l'élément déclencheur de ce renouveau de vie puisqu'il va partir pendant deux ans sur les routes des États-Unis, son père alors qu'il vient de se marier une deuxième fois, fait un deuxième enfant à sa première épouse. Christopher le découvre à l'âge d'une vingtaine d'années et la représentation idéale et parfaite des parents et surtout de son père s'effondre (ce n'est pas la lune et les étoiles mais c'est quelque chose d'approchant), c'est un bouleversement total de ses repères familiaux qui tombent. On a donc le pain et le couteau, son caractère et cet événement familial. Christopher quitte tout, alors qu'il a fait des brillantes études, il sillonne les Etats-Unis, il part à peu près d'Atlanta, il descend vers le Sud, il passe par le Mexique. Son histoire a été racontée dans un livre : "Voyage au bout de la solitude", et vous verrez tout à l'heure que le mot "solitude" est fondamental dans ce titre. C'est un livre biographique puisque Christopher a laissé un carnet de voyage qui a permis d'écrire sa biographie et de réaliser un film. Le livre est sorti en 1993, écrit par Jon Krakauer, et le film devenu très célèbre est sorti en 2007, c'est Into The Wild. Ce jeune homme se met en tête d'aller en Alaska. L'Alaska est pour lui ce que Jésus-Christ est pour nous, notre Dieu. Route sa vie, tous ces mois qu'il va passer sur les routes aux États-Unis, toutes les rencontres qu'il va faire, tout ce qu'il va envisager est polarisé par son désir d'arriver en Alaska, et lui, caractère extrême et exigeant, de se confronter avec ce qu'il envisage être le lieu le plus inhumain, le plus totalitaire et le plus divin de la planète, l'Alaska.

Je passe parce que le but n'est pas de raconter ni tout le film ni tout le livre. Arrivé en avril 1992 en Alaska, sans équipement, sans cartes, sans aucune idée de la manière dont il doit vivre dans le pays sauvage, au milieu des animaux, ni comment se nourrir. Là, selon les interprétations, certains pensent qu'il mange des racines de pommes de terre qui ont été abîmées et il s'empoisonne, ou bien il s'est trompé de plante, prenant une plante toxique pour des pommes de terre sauvages. Il meurt à petit feu au bout de plusieurs semaines tout en continuant à écrire son carnet de voyage, et n'ayant plus de place, il y a cette phrase écrite toute petite dans un livre qui l'accompagnait : "Le bonheur n'est réel que s'il est partagé". Tout est dit dans cet instant. Au moment où il va mourir, il découvre que sa quête et son exigence de l'absolu (il n'est pas chrétien, même si à la fin de ses notes, il dit : je bénis Dieu pour la vie que j'ai eue mais semble-t-il qu'il est plutôt panthéiste), mais dans cette phrase au moment de mourir, il découvre qu'il a tout faux ! Il a cru qu'il découvrirait sa propre identité, la vérité sur sa personne, il dit : "tombons les masques pour être véritablement ce que je suis". C'était la raison même de son départ dans cette grande aventure, et au moment de mourir, il découvre qu'il s'est trompé.

Cette quête que je me suis permis de vous évoquer en ce début d'Avent, devrait nous inspirer sur notre véritable quête en tant que chrétiens et cela pour différentes raisons. La première étant généralement que nous regrettons ce que nous n'avons pas pu faire. De fait, quand on commence à regarder le film, ou qu'on commence à lire le livre, on est captivé par ce garçon, et on se dit : ah ! lui, au moins, il a eu le cran de faire ce que peut-être je rêvais de faire à dix-sept ans, mais que je n'ai jamais osé entreprendre pour telle ou telle raison. Et parce que nous avons des regrets, et qu'en même temps on se dit qu'on n'ose pas, on garde cette idée dans un coin de notre tête, et c'est un véritable regret, comme si l'on avait manqué quelque part notre vie, parce que la vie est du côté excessif et puissant. Ce qui est important, c'est sa découverte à la fin de sa vie, au moment de sa mort. C'est ce qui, peut-être, peut nous remettre dans le droit chemin dans notre quête de l'absolu. L'absolu de Dieu ne se trouve pas dans la solitude, et c'est ce qu'il a découvert. Ce garçon qui au cours de ces deux années va rencontrer des gens qui vont l'aider, parce que ce sont des personnes qui ont perdu un fils et qui ont reporté sur ce garçon solitaire l'amour du fils perdu, ce garçon qui va grandir et être aidé par tout un tissu social et humain n'en a cure, cela ne l'intéresse pas. Il laisse au fur et à mesure toutes ces personnes de côté, parce qu'il n'a qu'une seule idée, c'est cet extrême et cette vie solitaire. En fait, il va être frappé à mort par cette nature qu'il chérissait.

Frères et sœurs, c'est ce que nous célébrons, et c'est ce à quoi nous nous préparons au cours de la période de l'Avent. La période de l'Avent, c'est l'ouverture à une aventure introduite par ces textes rigoureux et difficiles, extrêmement exigeants, et qui pourraient nous faire croire que la véritable vie chrétienne est de ce côté-là. Et en même temps, ce que nous dit Christopher, ce que nous dit l'Incarnation du jour de Noël, c'est qu'en définitive le véritable bonheur ne se fait ni dans l'extrême ni dans la solitude, mais il se fait tout simplement dans le bonheur partagé.

Que cette histoire vraie et que ce temps de l'Avent qui nous est proposé maintenant soient pour nous l'occasion de relire notre vie et de découvrir que l'aventure la plus extrême et la plus exigeante ce n'est pas nécessairement de traverser les Etats-Unis et de finir dans un vieux bus au fin fond de l'Alaska, l'aventure extrême c'est d'ouvrir notre cœur à l'amour et à l'amitié de ceux qui nous entourent et de chercher à partager ce bonheur que nous avons les uns avec les autres. Car si nous ne le faisons pas, j'ai envie de dire que l'Incarnation de Dieu ne signifie plus rien. Notre foi ne repose pas sur la foi d'un Dieu solitaire, d'un Dieu qui serait tout seul en haut de sa montagne, mais nous croyons en un Dieu qui lui, de l'extrême, est venu s'incarner pour partager avec nous les bonheurs les plus simples.

 

AMEN

 

 

 

 
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