AU FIL DES HOMELIES

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"EN ATTENDANT GODOT"

Is 2, 1-5 ; Rm 13, 11-14 ; Mt 24 , 37-44
Premier dimanche de l'avent – Année A (30 novembre 1986)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

"Deux hommes seront aux champs, l'un sera pris, l'autre laissé. Deux femmes seront à moudre, l'une sera prise, l'autre laissée". Ces paroles et bien d'autres encore de la litur­gie de ce jour nous font entrer dans cette nouvelle année liturgique sur un ton étrange. C'est le thème de la nuit et du jour qui se lève. Il faut se réveiller, il nous faut sortir de nos songes et des nos rêveries pour faire face à la réalité dans la lumière du jour qui vient. Il faut s'attendre à tout, même à ce qui paraît être l'ar­bitraire dans le choix de ceux qui seraient élus. Il faut veiller sans arrêt. Il faut toujours être en haleine pour le moment de la visite d'un personnage que nous ne reconnaîtrons même pas. Au cœur de ce monde dont la vie va et vient, à travers les malheurs, les désastres, à travers aussi quelques instants de bonheur savourés au passage, tout au long de l'histoire, l'Église doit rester dans l'attente de la venue de son Sauveur.

Qu'est-ce que cela veut dire ? Qui sommes-nous pour recevoir de telles consignes et de tels mes­sages ? Quel peuple sommes-nous pour vivre dans l'attente, alors qu'à tout moment nous essayons, par nos propres efforts, de combler nos désirs et de nous rassasier par nous-mêmes ? Sommes-nous vraiment encore le peuple de Dieu ? Sommes-nous vraiment encore l'Église dans toute la vérité de son surgisse­ment au moment où le Seigneur lui disait d'attendre avec impatience son Retour, au moment où Paul an­nonçait à la communauté de Rome : "le jour de sa venue est infiniment plus proche qu'auparavant" ? Où en sommes-nous de notre espérance ? Où en est l'Église de son attente ? C'est sur ces questions-là que je voudrais méditer avec vous ce matin.

"Cela fait deux mille ans que ça dure." Cela fait deux mille ans qu'on nous dit qu'Il va venir, et on l'attend toujours. On a fini par se lasser. Et nous trou­vons, nous hommes, que c'est bien normal et qu'on n'y peut rien. On a beau s'exhorter de dimanche en di­manche, de dire que c'est la venue du Seigneur, en réalité ça fait deux mille ans que l'Église essaie de subsister cahin-caha au milieu de l'histoire des hom­mes. Ce n'est quand même pas si mal et il y a de quoi tout de même en être fier. Mais il faudrait peut-être aussi nous interroger : deux mille ans à tenir le choc, c'est très bien, mais à certains moments nous nous sommes un peu trop laissé aller au désir de tout maintenir. C'est vrai que, surtout depuis deux siècles, le schéma de pensée des chrétiens consistait à se dire que "tout va de plus en plus mal", à se demander : "Où va-t-on ? Qu'est-ce qui va encore nous arriver dans les changements de culture, de civilisation, de régime politique, dans l'évolution de la science et de la technique ?" Et souvent on se dit, "il faut tenir à tout prix Il faut essayer de se conserver, il faut es­sayer de garder les valeurs". C'est vrai qu'à force d'avoir pratiqué ce réflexe, notre Église, au milieu de ce monde, fait un peu figure de "gardien de musée de l'homme". C'est vrai qu'à force de vouloir maintenir, on a l'impression de s'épuiser, de ne plus savoir où donner de la tête. A certains moments, on nous a dit qu'il fallait que l'Église conserve fermement un cer­tain type de régime politique, mais on a fini par se rallier à la République, sur le conseil des papes eux-mêmes. Et aujourd'hui, on nous dit qu'il faut tenir face à ce monde technique qui s'en prend à l'homme et qui le diminue. Et malgré tout, nous prenons notre train, notre métro et nous ouvrons notre poste de télévision comme tout le monde, ne serait-ce que pour en dire du mal. Alors où en sommes-nous ? Est-ce qu'à cer­tains moments, on ne s'est pas épuisé dans des com­bats qu'avec un certain recul du temps, nous jugeons être des combats d'arrière garde ? Comment faire pour vivre la plénitude du mystère de l'Église aujourd'hui ? Est-ce que pour être membre de l'Église il suffit de se maintenir à toute force, à la force des poignets, à la force du cœur, si généreux soyons-nous? Est-ce que ce sera de nous maintenir et de tenir, de "conserver" et de "garder" ?

Certes. Nous ne pouvons pas être infidèles à nous-mêmes, mais il y a manière et manière d'être fidèle. Peut-être que nous nous gardons trop nous-mêmes sans penser qu'il faut nous garder à Dieu. C'est là le problème le plus grand. Il faut nous garder pour Dieu et non pas simplement nous conserver nous-mêmes ou nous garder nous-mêmes.

Prenons comme exemple ce phénomène curieux dans le monde d'aujourd'hui qu'on appelle, les sociologues ont toujours des expressions un peu frap­pantes, "le réveil du religieux". On pourrait peut-être s'en réjouir et trouver que ce n'est pas si mal : enfin on va retrouver les bonnes vieilles processions dans les rues, enfin on va repartir tous en masse en pèlerinage "pour sauver Rome et la France", enfin les valeurs profondes de la vie catholique vont être restituées et reconnues par la société moderne. On va pouvoir à nouveau s'imposer. Mais qu'est-ce que ce "réveil du religieux" ? S'il s'agit simplement d'une société qui, déboussolée, cherche à se récupérer tant bien que mal en essayant de grappiller de-ci de là un certain nom­bre de sécurités et qui, pour se retrouver plus sûre et mieux armée essaie, comme on le dit, de "mettre l'Église dans sa poche", ce réveil du religieux pourrait être bien défavorable, voire même dangereux, une fois de plus, on assisterait à un marché de dupes. Si le "réveil du religieux", c'est simplement la manière dont les hommes d'aujourd'hui, désenchantés par l'ex­périence technique et rationnelle du monde poussée trop loin parfois, se sentent démunis, prennent peur, et essayent de se ressaisir, de se tranquilliser en fondant un nouvel imaginaire religieux, n'est-ce pas alors tout simplement une manière de nous conserver, de nous garder, d'utiliser l'Église et ses traditions comme un folklore ?

Il y a sûrement une autre manière de nous garder : c'est de nous garder pour Dieu. Les textes que nous avons entendus aujourd'hui nous disent tous la même chose et répondent à une seule question : Qu'est-ce que c'est que l'Église ? C'est fondamentale­ment et uniquement d'abord un peuple pour Dieu, c'est-à-dire un peuple ouvert à sa présence. Lorsque nous disons que Dieu vient, nous disons que l'homme, dans tout son être, dans son cœur, dans son corps est promis à la venue de Dieu, il existe pour Dieu. C'est cela même que veut dire le mot "existence" : il signi­fie "sortir de soi vers quelque chose" et cela exprime le sens profond de notre vie de chrétiens. Nous existons, c'est-à-dire que nous sommes créés pour sortir de nous-mêmes à la rencontre de Dieu. Et tel est le sens profond de notre attente, on peut dire que Dieu vient à partir du moment où effectivement le cœur même de notre vie est cette sortie de nous-mê­mes à la rencontre de Dieu.

Or, comment vivons-nous notre foi ? Est-ce que nous la vivons comme cet unique nécessaire, cette tension, cette sortie hors de nous-mêmes, hors de cet endormissement qui pèse sur nos yeux et sur notre cœur, pour retrouver la présence de Celui qui vient ? Est-ce que nous vivons comme le peuple qui est pour Dieu, sachant que Celui qui vient est infiniment au-delà de la mesure de notre attente et de notre désir ? L'Église, si elle n'est pas le peuple de ceux qui n'at­tendent pas comme on attend dans une salle d'attente de dentiste, mais de ceux qui attendent comme la Bien-aimée attend la venue du Bien-aimé. Si l'Église n'est pas ce peuple de l'attende de Dieu, alors com­ment Dieu pourra-t-Il se manifester au monde ? Si notre foi n'est pas une foi en la présence de Celui qui vient pour être là au cœur du monde mais qui som­mes-nous donc ? Nous ne sommes pas une entreprise de conservation de traditions. Si nous gardons notre passé, si nous gardons notre histoire, c'est pour la jeter dans les mains de Dieu, pas autre chose et même da­vantage encore, pour nous jeter par elle dans les mains de Dieu. Si l'histoire, si nos traditions ne ser­vent pas à nous jeter en avant dans le cœur de Dieu, alors à quoi servent-elles ?

Et vous comprenez mieux maintenant le sens de la parole du Seigneur que j'ai citée au début : "Deux hommes sont aux champs, l'un est pris, l'autre laissé". Apparemment, ils sont tous les deux dans la même situation, ils font leur travail. Et ces deux fem­mes qui sont au moulin, toutes les deux aussi font leur travail. Mais alors est-ce que l'un est pris et l'autre abandonné, simplement par le caprice de Dieu qui se dirait : "Tiens celui-là Je le sauve parce que Je l'ai prédestiné depuis le début, tandis que celui-là, Je le jette à la poubelle de l'enfer" ? Non, si l'un est pris et l'autre laissé, ce n'est pas une question de caprice ou d'arbitraire de la part de Dieu, c'est le fait que, appa­remment dans le cœur de ces deux hommes qui vi­vaient pourtant la même vie et dans le cœur de ces deux femmes qui, tous les jours, allaient ensemble au même moulin, il y en avait un dont le cœur était ou­vert à la présence de Dieu et l'autre qui n'y pensait pas.

Alors en ce moment où nous entrons dans cette année nouvelle, dans cet Avent nouveau, où nous existons dans et pour la venue de Dieu, il s'agit tout simplement de savoir comment nous allons aux champs, ou comment nous allons moudre au moulin.

 

AMEN


 

 

 
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