AU FIL DES HOMELIES

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DIEU EST DÉJÀ LÀ, MAIS NOUS NE LE VOYONS PAS ENCORE

Is 2, 1-5 ; Rm 13, 11-14 ; Mt 24 , 37-44
Premier dimanche de l'avent – Année A (3 décembre 1989)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, l'année liturgique commence comme elle a fini. Le premier dimanche de l'Avent, comme au dernier dimanche de l'an­née liturgique, on nous parle de la fin des temps, du retour du Christ, de l'inauguration du monde nouveau. Par-delà le procédé littéraire qui est analogue à ce qu'on appelle l'inclusion sémitique, procédé poétique en usage chez les sémites, consistant à délimiter les strophes d'un poème par la répétition de la même phrase ou des mêmes mots, au début et à la fin, ceci a une signification profonde. En effet, cette fin des temps, cette fin du monde n'est pas seulement la fin chronologique et comme telle située au terme de l'histoire, elle est déjà au début parce que toute l'his­toire de monde, toute l'histoire du salut, toute notre histoire est polarisée par cette fin qui aspire à elle tout le déroulement du temps, tout le déroulement des générations, tous les évènements de notre vie. Il est donc normal que, commençant avec l'année liturgique le panorama complet de notre histoire et de l'histoire du monde, nous le commencions en regardant la fin, cette fin qui donne sens à tout ce déroulement.

Aussi bien, parce que la fin est présente dès le commencement, présente par cette attirance qu'elle exerce, présente par la conscience plus ou moins claire que nous en avons et qui nous dirige vers elle, ce qui caractérise notre rapport avec cette fin des temps, c'est qu'elle est tout à la fois un "déjà là" et un "pas encore là". Déjà là parce que ce n'est pas quel­que chose d'autre qui arrivera par hasard, parce que, comme vous le disait, il y a quinze jours le Frère Mi­chel-Pierre, la fin des temps est déjà commencée à travers tous les cataclysmes, toutes les guerres et les persécutions qui ne cessent de se produire et qui ont eu lieu déjà, depuis le commencement de l'histoire et qui ne cesseront pas jusqu'à sa fin. Ces signes que le Seigneur nous a donnés de la fin des temps, sont déjà en action. Et puis ce n'est pas seulement la fin des temps qui est déjà présente, c'est l'éternité, car l'éter­nité est déjà inscrite au cœur de notre temps, au cœur de notre marche. Il y a donc tout un aspect de "déjà là" en ce qui concerne notre rapport avec la fin. Je voudrais aujourd'hui vous parler plutôt du "pas encore".

Car s'il est vrai que la fin des temps est com­mencée, s'il est vrai que l'éternité ensemence déjà notre durée, il est non moins vrai, nous le savons bien, par expérience, qu'il y a toute une révélation, toute une manifestation, un émerveillement, un éblouisse­ment qui ne nous sont pas encore donnés. Ce "pas encore", c'est essentiellement le visage de Dieu. Dieu est là, Dieu est présent, "Je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde", nous a dit le Christ. Il est là, mais Il est là comme en secret, Il est là obscu­rément, Il est là de façon invisible, de façon que nous ne pouvons pas toucher, saisir, sentir. Cette présence du Christ, cette présence de Dieu dans nos vies est si discrète, si profonde, mais si imperceptible que beau­coup d'hommes ne la perçoivent pas, que nous-mêmes bien souvent nous vivons comme s'Il n'était pas là. Nous pouvons construire entièrement notre vie, jour après jour, à ras d'histoire de la terre, nous pouvons très bien de préoccupations en joies, d'évènements anodins en moments décisifs, aller jour après jour, heure après heure, sans nous rendre compte que l'éternité est là, sans savoir que Dieu est présent : Il est si discret, Il est si silencieux, si profondément pré­sent en nous que nous pouvons ne pas le voir, que nous pouvons faire comme s'Il n'était pas là.

Alors cela nous montre bien qu'il y a quelque chose qui nous manque dans cette présence de Dieu, dans cette présence du Christ, ce qui nous manque c'est de pouvoir le toucher de nos mains, le voir de nos yeux, non plus seulement des yeux de la foi, ces yeux qui à tâtons, dans l'obscurité essayent de pres­sentir une présence absente, non pas seulement des yeux de la foi, mais des yeux de notre cœur et des yeux de notre chair. Car le mystère de notre résurrec­tion, c'est que même les yeux de notre corps verront le Christ ressuscité et verront, dans l'éblouissement transfiguré de sa chair, le mystère même de Dieu rendu sensible à notre corps. Quelle chose inimagina­ble et en même temps merveilleuse penser que nous pourrons voir Dieu, le toucher, être étreints par Lui, le Christ, ce qui fait que nous sommes encore dans l'at­tente, dans cet avent qui dure toujours depuis des an­nées et des siècles et qui durera peut-être encore très longtemps, nous n'en savons rien, mais qui fait que notre cœur a soif.

Et précisément c'est là la jonction du "pas en­core" et du "déjà là", c'est que ce "pas encore" n'est pas renvoyé à plus tard comme quelque chose de tel­lement inimaginable qu'il n'est pas la peine d'y penser. Ce "pas encore", il se construit déjà maintenant, pré­cisément dans notre attente et dans notre désir. Ce n'est pas seulement prendre conscience de la présence secrète du Christ parmi nous, mais c'est être trans­porté par le désir, par le besoin, par la soif d'une pré­sence plus tangible, plus manifeste, plus éclatante, si nous aimons vraiment le Christ, comment pouvons-nous nous contenter de le pressentir ? Comment pou­vons-nous être à l'aise dans cette vie où nous n'avons de Lui que des signes, difficiles à déchiffrer au sur­plus, où nous n'avons de Lui qu'une promesse, qu'une perception obscure de sa force ? Comment ne som­mes-nous pas transportés d'un immense désir, celui qui aimait les premiers chrétiens ? Car les premiers chrétiens vivaient dans l'attente imminente de la ve­nue du Christ, et peut-être se sont-ils trompés sur la chronologie, ils ont cru que le Christ allait venir dans les années immédiates qui suivaient sa Passion et sa Résurrection, peut-être se sont-ils trompés, mais en fin de compte ils avaient bien plus raison que nous parce que cette soif qui les dévoraient, cette attente qui faisait que chaque nuit, chaque jour, ils croyaient que le Christ allait surgir, leur donnait le sens authen­tique de la vie chrétienne. Les vigiles du dimanche sont nées de cette attente, car ils étaient persuadés que c'était dans la nuit d'un samedi au dimanche, comme le Christ était ressuscité dans cette nuit du samedi au dimanche, que le Christ reviendrait. Et alors ils l'at­tendaient, ils passaient toute la nuit à l'attendre et ils veillaient, c'est le sens du mot "vigiles", ils veillaient comme le Christ le leur avait dit dans l'évangile, ils attendaient en lisant l'Écriture, en chantant les psau­mes, en méditant la Parole de Dieu, ils attendaient dans cet immense élan de tout leur cœur, de toute leur âme, de tout leur être. Alors comment se fait-il que nous n'attendions pas ? Que nous soyons si bien dans ce temps qui dure comme s'il n'y avait pas une ur­gence, une urgence dans notre cœur ? C'est ainsi que le "pas encore" se prépare dans le "déjà là". Il fau­drait que notre vie dans tous ses instants soit soulevée par ce désir "nous le verrons tel qu'Il est", saint Jean au nom de Dieu nous l'a promis nous le verrons tel qu'Il est, nous le verrons de nos yeux.

Mais il y a une autre préparation de cette ve­nue du Christ qui est connexe avec ce désir. Et préci­sément cette parole de la première épître de saint Jean va nous aider à la comprendre. Car saint Jean nous dit : "Nous Lui serons semblables parce que nous le ver­rons tel qu'Il est". Donc ce "pas encore" de la béati­tude, c'est de voir Dieu, de voir le Christ Dieu, de le voir tel qu'Il est, mais c'est aussi de Lui être sembla­bles. Nous serons transformés à la ressemblance de Dieu. Qu'est-ce à dire ? sinon que la nature profonde de Dieu s'emparera de nous. Les Pères de l'Église n'hésitaient pas à dire : "nous serons divinisés". Cela veut dire que notre être, notre être créé, notre pauvre être humain sera pris dans l'élan de la vie même de Dieu. Dieu nous communiquera sa vie pour que nous vivions de sa vie. Et quelle est cette vie de Dieu, si­non cet amour infini cet amour sans limite, ce don de Lui-même par lequel Il nous a créés, ce don de Lui-même par lequel, avant la création du monde, le Père et le Fils se regardent dans un immense élan d'amour.

Voilà. Nous Lui serons semblables, c'est-à-dire nous aimerons comme Il aime. Et voilà comment se prépare aussi dès maintenant notre béatitude. Lui devenir semblables, très pauvrement, d'une manière à peine commençante, mais commencer à apprendre à aimer comme Il nous aime. Voilà pourquoi nous sommes sur la terre attendre de voir Dieu et pour cela commencer à vivre comme Lui, c'est-à-dire à être transportés par cet amour immense qui est dans son cœur. Et ne pensons pas seulement à un amour de bienveillance, un amour un peu paternel qui consiste­rait à rendre service aux uns et aux autres. L'amour de Dieu, c'est un amour passionné. Et nous devons aimer non seulement Dieu, mais nos frères avec cette pas­sion qui est dans le cœur de Dieu, non pas les aimer de façon bien paisible, en leur rendant un petit service par-ci par-là, en nous préoccupant un tout petit peu de leur bien-être et de leurs soucis et de leurs problèmes, mais les aimer avec cet élan du cœur qui est dans le cœur de Dieu. Quand un homme et une femme s'ai­ment et que cet amour est une passion qui enflamme leur cœur, c'est le commencement de l'apprentissage de l'amour de Dieu. Quand un père et une mère ai­ment leur enfant et donnent tout leur substance et tout leur temps pour cet enfant, c'est le commencement de l'apprentissage de l'amour de Dieu. Quand des enfants sont tournés avec confiance, cette innocence, cette admiration vers leurs parents, c'est le commencement en eux de l'apprentissage de l'amour de Dieu. Et quand deux amis s'aiment, et quand nous rencontrons quelqu'un et que nous faisons vraiment attention à son cœur, c'est le commencement de l'apprentissage de l'amour de Dieu. Nous commençons notre béatitude ici, en devenant petit à petit semblables à Dieu, et nous le serons pleinement quand nous le verrons tel qu'Il est. Pour le moment nous le connaissons à tâ­tons, et nous ne pouvons Lui ressembler que de façon très obscure. Mais quand nous le verrons tel qu'Il est, alors nous Lui serons pleinement semblables.

Voilà le "pas encore", voilà le désir de notre cœur, voilà l'attente de notre vie, voilà le sens de no­tre existence, nous sommes là pour cela. Nous som­mes là pour que commence en nous ce qui devra s'épanouir l'attente, le désir passionné du visage de Dieu, le commencement de l'apprentissage de l'amour qui nous fera semblables à Dieu.

Frères et sœurs, que ce temps de l'Avent soit pour nous un temps de passion, un temps de désir, un temps d'intensité, non pas un temps parmi d'autres, des jours qui suivent les autres, non pas le train-train quotidien, mais au cœur même des choses les plus quotidiennes, les plus ordinaires, cet élan qui doit les soulever, leur donner un sens en les entraînant vers leur accomplissement et l'accomplissement de tous nos frères, celui de l'Église, celui du monde, de l'hu­manité.

 

 

AMEN

 

 

 
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