AU FIL DES HOMELIES

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VEILLEZ !

Is 63, 16-17b+19b et 64, 2b-7 ; 1 Co 1, 3-9 ; Mc 13, 33-37
Premier dimanche de l'avent – Année B (2 décembre 1990)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Soyez sur vos gardes, veillez. Ce que je vous dis, à vous les disciples, je le dis à tous : Veillez ".

Mon cher Jean-Charles et vous tous, frères et sœurs, qui l'entourez aujourd'hui, nous ne savons pas très bien ou plutôt nous croyons savoir ce que veut dire le mot "veiller". On imagine qu'il veut dire : attendre le soir, par exemple, un peu plus tard que d'habitude. Mais en réalité, "veiller" ne veut pas dire la même chose que "attendre". Vous l'avez déjà remarqué, dans la vie on passe une bonne partie de son temps pour ne pas dire l'intégralité de son temps à attendre.

Quand on est petit, on attend d'être plus grand. Quand on est devenu grand on attend la re­traite. Et c'est peut-être au moment de la retraite qu'on n'attend plus trop autre chose parce que l'on com­mence à avoir un peu peur. Quand on n'a pas d'argent, on attend d'en avoir plus. Quand on en a un peu plus, on en voudrait encore. Quand on est heureux, on est déjà assez content, mais on sent que même en étant heureux, on attend encore autre chose. Autrement dit, on passe tout son temps à attendre. L'attente est aussi vaste que la vie. Et précisément parce qu'on attend toujours, on attend un peu n'importe quoi.

Aujourd'hui nous vivons dans un siècle où l'on attend, où, comme on dit, on "s'attend à tout". On s'attend à la guerre du golfe d'un jour à l'autre. Main­tenant, on ne s'attend plus à la détente politique entre l'Est et l'Ouest, parce qu'elle a fini par arriver, grâce à Dieu. Mais on attend encore un meilleur standing de vie pour tous les hommes. On nourrit des espoirs extraordinaires du point de vue de la recherche scien­tifique. On met son espoir dans la victoire sur certai­nes maladies que l'on arrive pas à vaincre encore au­jourd'hui. Bref, on attend toujours plus et dans toutes les directions. Mais précisément tout cela, ce n'est pas "veiller".

Car veiller, c'est autre chose. Je dirais, para­doxalement, que quand on veille, notre regard est si fixement porté sur ce que l'on attend que l'on n'a plus du tout l'impression d'attendre. C'est la raison pour laquelle, lorsque l'on veille, même si le temps nous paraît un peu long, on est capable de mobiliser des énergies qui nous surprennent nous-mêmes. Autant l'attente en général nous disperse parce qu'on attend une chose et l'on se laisse happer par une autre qui arrive, et puis, c'est la surprise permanente, puis la dispersion et le divertissement, autant, lorsqu'on veille, on ne se laisse pas distraire. C'est l'image tra­ditionnelle des veilleurs et des guetteurs qui sont postés sur les murs de la ville. Normalement ils ne doivent pas veiller en jouant à la belote. Normale­ment, les veilleurs ne doivent attendre qu'une chose : le moindre bruit de menace qui pourrait surgir de l'extérieur et qui risquerait de manifester la présence de l'ennemi. Et plus encore, le veilleur est celui qui sait ce qu'il attend. Les veilleurs n'ont l'attention fixée que sur une réalité dont ils doivent avoir le pressenti­ment très net. Quand on est veilleur, on a reçu des consignes, on sait qui l'on doit attendre. Eh bien, c'est précisément la raison pour laquelle Jésus nous de­mande de veiller, car nous, chrétiens, nous ne sommes pas des gens qui attendent en se disant que "Aix est un bien bel endroit pour attendre la fin du monde".

Les chrétiens sont des veilleurs qui attendent une seule personne : le Christ. Et si le Christ dit à ses disciples, et Il leur dit de le répéter à tous : "Je ne vous dis qu'une chose : veillez", Il veut dire ceci : "Quoi qu'il arrive, il faut que ce soit Moi, et Moi seul, que vous attendiez". Voilà ce que veut signifier la veille. La veille est cette capacité qui nous est donnée de pouvoir fixer tout notre désir, tout notre être, toute notre vie, et jusqu'aux moindres gestes qui constituent la trame de notre existence, sur un seul pôle, sur une seule réalité : le Christ. Et c'est précisément ce qui fait la différence radicale entre notre existence chrétienne et l'existence humaine telle qu'elle va. Une existence humaine est traversée par le désir et par l'attente et, généralement, on attend que petit à petit ça aille mieux, que, du point de vue de notre personnalité, nous arrivions à un meilleur stade que celui d'hier ou d'avant-hier. Et c'est ainsi que le vieux proverbe dit : "L'espoir fait vivre". On espère toujours que ça ira un peu mieux le lendemain.

Mais les chrétiens n'envisagent pas exacte­ment la réalité de cette manière-là. Certes, il ne nous est pas interdit d'espérer que "demain, ça ira mieux". Mais en fait, ce n'est pas essentiel pour nous. Même si c'est choquant d'affirmer cela, il faut bien le recon­naître, pour nous, ce qui est décisif, ce n'est pas que ça aille un petit peu mieux, pour nous, ce qui est déci­sif, c'est que tout soit enfin rassemblé dans la venue de Celui pour lequel nous veillons.

Et c'est précisément ce qui change notre com­portement. Car, vous le savez bien, quand on attend, on attend généralement pour nous. L'attente porte sur un objet qui est mesuré à partir de notre propre désir et de nos propres espoirs. On attend quelque chose en espérant qu'une augmentation de salaire viendra ar­rondir la fin du mois. Mais tout ceci est normalement centré sur nous, ce qui très légitime d'ailleurs. Mais lorsqu'on veille, notre cœur est pour ainsi dire sorti de nous-mêmes. Notre cœur tire son énergie et sa capa­cité d'attendre d'un autre que de nous-mêmes, de celui sur lequel se porte notre veille. Autant l'attente peut être égocentrique, tournée vers notre propre épanouis­sement, autant la veille exige de nous-mêmes que ce ne soit pas nous qui calculions nos heures de veille, que ce ne soit pas nous qui mesurions nos efforts, mais que nous tirions toute notre énergie de Celui-là même que nous attendons. Et donc quand le Christ dit : "Veillez", cela suppose qu'Il a déjà de quoi met­tre dans notre cœur la force de veiller, précisément cette force qui ne s'appelle pas l'espoir mais l'espé­rance, c'est-à-dire la puissance d'éveiller notre cœur à la rencontre de quelqu'un, ce quelqu'un étant le véri­table moteur et le véritable dynamisme de notre com­portement de veilleurs.

Autrement dit, le veilleur, est celui qui sait que la promesse ne faillira pas, il est déjà tellement attaché à Celui qui l'attend et vers lequel est tourné le désir de son cœur, qu'il est sûr que Celui-là doit venir. Et nous le savons déjà dans l'expérience humaine : lorsqu'on veille pour attendre quelqu'un, il y a une certitude incompréhensible, douloureuse parfois, que la personne attendue ne peut pas décevoir mon attente et ma veille. C'est exactement l'état d'esprit que le Christ nous demande d'avoir pour entrer dans ce temps de l'Avent.

Veiller, c'est savoir qui l'on attend, et non seulement le savoir avec sa tête, mais tirer toute son énergie et sa capacité d'éveil de Celui-là même que l'on attend. La veille, c'est littéralement l'état de grâce, c'est-à-dire c'est le moment où chacun d'entre nous, polarisé, tendu par la venue même de Celui qui doit venir, découvre dans sa vie, à l'intime de son désir, une capacité insoupçonnée de se porter non pas sim­plement sur ce que mesurent nos aspirations humai­nes, mais se porter sur Celui qui a dit : "Voici, Je viens".

Frères et sœurs, vous comprenez pourquoi cette prérogative de Jésus qui nous dit simplement : "Veillez", est une prérogative inouïe. Jamais un pro­phète, dans l'Ancien Testament, n'avait jamais dit : "Veillez", en sous-entendant : "Veillez en attendant mon retour". Ca n'existe pas. Pour le simple fait que Jésus nous dit : "Veillez", c'est déjà l'affirmation qu'Il est le seigneur de l'histoire et qu'Il sait déjà que tous les désirs humains de tous les temps et de tous les hommes sont déjà dans sa main. Voilà ce que nous célébrons aujourd'hui, voilà pourquoi, Jean-Charles, tout à l'heure, tu as fait ce premier pas. C'est parce que tu sais que le désir qui est dans ton cœur est déjà dans la main du Christ. Et tu sais que maintenant tu de­viens un veilleur, car non seulement au jour de Pâ­ques, mais dans tous les jours de ta vie, je te le pro­mets au nom de l'Église, le Christ ne cessera de venir en toi. Et pour cela il n'y a qu'une chose à faire, une chose très importante, c'est que nous soyons des veil­leurs et de ces hommes qui crient sur les remparts : "Viens, Seigneur Jésus, Oui, viens, Seigneur Jésus !".

 

AMEN

 

 

 
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