AU FIL DES HOMELIES

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UN CHANT DANS LE CŒUR DE L'HOMME

Is 2, 1-5 ; Rm 13, 11-14 ; Mt 24 , 37-44
Premier dimanche de l'avent – Année A (29 novembre 1992)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

On raconte, mais vous savez on raconte telle­ment d'histoires qu'on ne sait plus très bien si elles sont vraies, en tout cas on raconte, et d'ailleurs c'est la Bible, que tous les matins les anges, enfin les fils de Dieu, comparaissent devant la gloire de Dieu. Il paraît que c'est une tradition du Royaume, chaque matin, Dieu voit passer devant Lui les grandes armées célestes. Il paraît même, on raconte du moins toujours, que Satan parfois se faufile parmi les anges. Il est peut-être repérable avec ses couleurs plus vives, je n'en sais rien. Et l'on raconte aussi, que parfois Dieu, dans une immense bonté matinale, entame quelque conversation avec celui-ci en lui demandant invariablement : "D'où viens-tu ?" et il répond de même invariable ment tous les matins : "De la terre". Et Dieu continue avec cette même innocence matinale : "Et qu'as-tu fait sur la terre ?". "Je viens d'y rôder et d'y flâner". C'est l'action du diable sur le monde, d'ailleurs le mot hébreu désigne plus exactement l'ac­tion que font les petites bêtes, les petites mouches sur les bœufs lorsqu'elles les piquent et les agacent. Non seulement il rôde et il flâne, mais il agace !

Ce qui manque à mon histoire qui est presque vraie, puisque je la tire de la Révélation elle-même, c'est la suite du monologue de Satan en lui-même quant à l'Église d'aujourd'hui, quant à la façon dont il a "agacé" les hommes et ce qu'ils ont reçu de plus précieux : l'Église. Il se dit finalement : "je vais pro­poser à Dieu d'agacer un peu cette Église endormie par tant d'histoires et qui ne semble plus beaucoup attendre le retour du Fils de l'Homme, et ce afin de provoquer quelques remous". L'Église est le lieu de l'attente. Certes, mais il est vrai qu'ils ont pris un peu l'habitude d'attendre et qu'ils sont devenus un peu sages. Certains ont pris l'allure un peu raide des gens qui guettent l'horizon avec cet air de dire : "cela n'arri­vera pas de longtemps, je suis rassuré", ou d'autres avec un air plus exalté : "le Seigneur vient, le Sei­gneur vient, le Seigneur vient". Les uns et les autres se trompent d'ailleurs dans la manière d'attendre. De tout temps, Satan travaille contre l'Église. Il l'use !

J'imagine un enfant de ce siècle à qui l'on a rendu visible le début de la création du monde. Il suf­fit d'aller voir dans les planétariums du parc de la Villette ou au Grand Palais, à Paris, pour devenir le contemporain du Big-bang initial, de la création du monde. Et vous êtes alors le spectateur de choses merveilleuses et qui émerveillent non seulement les enfants, mais les hommes de notre temps. Qui reste­rait insensible devant un tel spectacle ? Au cours de tels panoramas on ajoute toujours cette petite phrase finale : "dans quatre milliards d'années l'énergie de cette explosion initiale viendra à s'éteindre et alors tout retombera éternellement dans la mort et dans le néant".

Donc il y a une fin, tout le monde le dit, même l'Église. Est-ce la même fin ? Alors pour cet enfant à qui l'on a rendu visible, à qui l'on a présenté toute l'histoire du monde et qui ignore ce que l'Église tente de dire, il est fort possible qu'il ne l'interroge jamais sur ces questions. Et en plus, en considérant l'ensemble de l'histoire de l'humanité, il peut avoir l'impression que le temps de l'Église est un temps provisoire pour l'humanité dont elle doit un jour s'émanciper pour atteindre des connaissances supé­rieures plus élevées. Il est vrai que la science a fait naître dans l'humanité un espoir de paix, de réconci­liation, une espérance folle, que les enfants de cette fin de siècle reçoivent clairement. Alors quand on est un enfant de ce siècle et qu'on est tout petit et pourtant que l'on contemple du haut de la science l'histoire du monde, comparée à l'histoire du monde, l'histoire de l'Église paraît une simple poussière et un passage obligatoire peut-être déjà terminé. C'est peut-être tout cela que Satan redisait en lui-même : "il n'y a pas de grande nécessité finalement à ce que l'Église dure", et il serait facile d'aller dans ce sens-là.

Beaucoup de gens pensent que les Églises, les religions sont un peu lourdes. Et la façon dont nous y répondons d'ailleurs souvent nous situe : soit nous résistons contre cette pesanteur, soit nous l'épousons totalement. Ce qui est agaçant n'est-ce pas, c'est que beaucoup de gens pensent que l'Église est essoufflée et arrive à son terme et qu'il est temps d'aborder les vrais problèmes et qu'on va pouvoir amener l'huma­nité à une naissance vraie grâce à la raison, à la science, grâce au bon sens enfin. Ce qui est agaçant, c'est qu'elle dure toujours, même, elle a récemment publié un catéchisme qui peut donner l'impression d'un terrible retour en arrière. Elle n'a encore rien compris, elle a encore voulu poser ses grands jalons, ses grandes pierres incontournables. Décidément, il faudra encore Lui assener quelques coups pour qu'elle se décide à être de son temps ou à n'être plus. Elle n'est pas de ce temps-là. Car derrière l'Église, ou plu­tôt au cœur de l'Église, de l'institution, de son aspect caduc, il y a quelque chose qui résiste, il y a un noyau dur. Et ce noyau dur n'appartient pas à la pesanteur de l'institution, mais à la légèreté même de Dieu. Elle croit, elle est si légère. Elle ne passera pas. Le monde passera, mais elle ne passera pas.

Alors vous allez me dire : "mais non, la vérité n'est pas là, la vérité elle est dans le sexe, l'économie, la culture". Oui, mais alors, la vérité de cette vérité, c'est la mort, ce qui fait que beaucoup de gens croient à un nouveau credo qui est le sexe, la culture, l'éco­nomie et la mort. L'Église dit que la vérité est en Dieu, dans la vie de Dieu qui donne la vie à l'homme. L'Église est agaçante aussi parce qu'elle professe de grandes idées générales sur la mort justement, sur la vie, sur la maladie, sur la destinée, sur le pourquoi des choses. Marguerite Duras disait dans l'introduction à la vie matérielle "ce texte ne reflète rien de ce que je pense généralement, car je ne pense jamais généra­lement, il dit simplement ce que je pense certaines fois de certaines choses en certains moments". Sans commentaire sur le statut et la valeur des idées géné­rales ! Evidemment, il est beaucoup plus pratique d'essayer de dire une vérité du moment, qui ne sera plus vraie dans quelques instants. C'est un bon reflet de la façon dont les gens pensent aujourd'hui, parce qu'il faut aller vite, il faut épouser le rythme et épou­ser le rythme, c'est accepter que les pensées d'hier soient déjà passées.

L'Église, elle, continue d'affirmer la même chose : Christ ressuscité. C'est fatigant, fatigant d'an­noncer toujours par les mêmes mots, les mêmes cho­ses, on finit par ne plus y croire. L'Église, lieu d'at­tente ou lieu d'immobilité ? Quand je disais qu'elle avait un noyau dur, c'est qu'elle n'est pas un lieu où l'on attend passivement le retour de Dieu, mais c'est qu'elle est un lieu où Dieu travaille le corps même de l'humanité. Il modèle l'intérieur. C'est que Dieu vient, à travers cette lourde institution, travailler légèrement le cœur de l'homme et travailler toute l'humanité en­tière comme on pétrit la farine. Mais Dieu travaille cette pâte pour la soulever, pour que, d'elle-même, la pâte découvre qu'elle est actionnée, qu'elle est agie, qu'elle est mue par une force qui ne vient pas d'elle. Et il est très difficile à prouver aux autres que l'Église est mue par la grâce. On ne peut pas le prouver. Cela n'a pas tellement de poids par rapport à une vision cosmique de la création des galaxies. Cela n'a pas de poids par rapport aux déclarations que nous entendons tous les jours sur la vie, la mort, la société. Et pour­tant lorsque l'enfant dont je parlais tout à l'heure des­cend de ces planétariums où il avait vu les grandes galaxies et ces grandes lumières et redescend à la maison et ouvre simplement les écrans de télévision pour constater le plus grand paradoxe d'aujourd'hui. Si là-haut tout va bien, et est en grande paix, alors en bas c'est la catastrophe permanente. On parle de ré­conciliation, on parle d'exaltation, on parle de réussi­tes techniques et scientifiques de l'homme, mais alors en bas c'est la guerre sociale, c'est la haine, c'est l'in­justice, c'est l'horreur. Tout ça n'a pas cessé. Tout cela semble sans fin.

Alors vous voyez, frères et sœurs, l'humanité semble aller vers un progrès, une réussite et en même temps elle piétine. Et derrière cela l'Église fait son chemin, elle tient le coup, pas simplement par nous, parce qu'elle est plus grande que nous, parce qu'elle est actionnée par Dieu, parce qu'elle est mue par la vérité et que finalement tout doit s'appuyer sur elle, et non l'inverse. C'est elle toujours qui évidemment à l'air un petit peu d'une vieille femme qui pour avoir connu bien des guerres, avance pourtant fidèle à elle-même. Elle fera son chemin jusqu'à la fin en rajeunis­sant de siècle en siècle, jusqu'à devenir cette belle Épouse attendue par Dieu. C'est l'Église et son his­toire, non pas immobile mais mobile sous la grâce, mobile vers l'éternité. Des hommes et des femmes se lèvent et donnent à la voix de l'Église une voix toute fraîche, toute nouvelle, un nouveau message. Et pourtant c'est la même.

Regardez comme les saints et les saintes ra­bâchent sans arrêt les Psaumes et les Écritures, ils semblent coudre d'incessants raccommodages de morceaux d'Écriture. Quand on lit les écrits des saints, ils n'arrêtent pas de prendre un petit morceau de psaume qu'ils recollent avec un petit bout d'évangile et puis ainsi sont leurs écrits. Ils n'ont rien inventé, on n'arrive pas à inventer autre chose que cette phrase toute simple de Jésus qui passe à travers nous et qui nous dit : "tu sais le commandement le plus grand, c'est de s'aimer les uns les autres ..." Ah ! si on te dit "Christ est ici, Christ est là-bas, n'y va pas, ne crois pas". "Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis" ... etc. Voilà les phrases im­mortelles, non pas immortelles mais éternelles de Jésus qui atteignent toujours notre cœur, le cœur d'homme d'aujourd'hui, comme il a touché le cœur de Pierre hier et touchera le cœur des hommes de de­main. Le cœur de l'homme est fait pour entendre ces paroles, parce qu'elles sont simples, présentes et vraies.

Alors, frères et sœurs, nous sommes de cette Église, nous sommes de ces voyageurs, ces voyageurs qui murmurent dans le cœur, dès aujourd'hui "viens Seigneur Jésus" jusqu'à ce que toute la création et toute l'humanité le chante d'une seule voix.

 

 

AMEN

 

 
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