AU FIL DES HOMELIES

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L'ATTENTE DE DIEU

Is 63, 16-17b+19b et 64, 2b-7 ; 1 Co 1, 3-9 ; Mc 13, 33-37
Premier dimanche de l'avent – Année B (28 novembre 1993)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

"Je le dis à tous : veillez". En ce premier dimanche de l'Avent, en ce commencement d'une nouvelle année liturgique, la consigne que le Seigneur nous donne, qui est valable pour toute l'année, qui est valable pour chacun de nous, pour toute notre vie, pour tout le temps de l'Église, cette consigne est sim­ple, claire : "veillez". Ce que le Seigneur nous de­mande, la manière dont Il définit notre vie chrétienne aujourd'hui et tous les jours, c'est la veille, l'attente.

L'attente, elle est donc l'attitude profonde, fondamentale, unique de tout chrétien : attendre, at­tendre Dieu. Cette attitude d'attente comporte plu­sieurs aspects, plusieurs composantes que je voudrais, avec vous, examiner tour à tour.

L'attente, cela suppose d'abord l'absence, ab­sence de la réalité, de la chose, de la personne, de l'être qu'on attend. Au fond de notre vie chrétienne, il y a une absence, l'absence de Dieu, plus précisément l'absence du Christ, c'est-à-dire de Dieu fait Homme, de Dieu visible, de Dieu palpable, d'un Dieu que l'on peut rencontrer face à face. Absence de Dieu qui est bien la première caractéristique de ce temps de l'Église qui va de l'Ascension, le moment où Jésus a disparu aux yeux de ses disciples, caché par une nuée, ce temps de l'Église qui va de l'Ascension jusqu'à la Parousie quand, à la manière d'un éclair qui traverse le ciel, le Christ de nouveau apparaîtra à nos yeux de chair, se rendra visible à nouveau et nous pourrons le contempler et l'étreindre. Absence du Christ, absence de Dieu.

Mais il y a plusieurs sortes d'absence. Il y a une absence purement négative, le simple fait de n'être pas là, une absence qui, en fait, ne nous touche pas, qui nous est indifférente, le simple non-être-là de quelque chose ou de quelqu'un. Et pour beaucoup d'hommes, l'absence de Dieu est cette absence-là, c'est une absence qui ressemble au vide, au néant, à la non-existence, l'absence de quelque chose ou de quel­qu'un à qui l'on ne pense pas, qui n'a pas lieu.

Telle n'est pas l'absence du Christ pour nous, chrétiens. L'absence du Christ à notre égard prend un autre visage, celui de l'absence qui est une privation, un manque, c'est-à-dire l'absence de quelque chose ou de quelqu'un dont on a besoin, de quelque chose ou de quelqu'un qui devrait être là. Cette absence entame d'une certaine manière notre intégrité, notre équilibre, notre vie. Manquer de quelque chose dont nous avons besoin, de quelque chose qui nous est, en quelque sorte, dû, c'est vivre dans une sorte de déséquilibre intérieur puisque l'essentiel n'est pas là. Telle est l'ab­sence du Christ à notre égard. Nous vivons l'absence du Christ comme un manque, comme le manque non seulement de quelqu'un dont nous aurions besoin, mais de ce qui est le plus essentiel, le plus nécessaire, le plus absolument premier dans notre vie. Situation violente, anormale que celle de l'Église, de l'Epouse devant l'absence de son Epoux, devant l'absence de son Bien-Aimé.

Cette situation d'absence connote donc une certaine douleur, une certaine souffrance, en tout cas elle devrait, si nous étions vraiment chrétiens, pro­duire en nous cette souffrance. Et c'est bien cela la manière dont les chrétiens vivent leur vie de foi, car la foi c'est la nuit, c'est l'obscurité. La foi, c'est marcher à tâtons, c'est étreindre dans l'invisible quelqu'un, une vérité, un être, que nous ne pouvons ni voir, ni tou­cher vraiment, ni saisir. La foi, c'est l'adhésion de tout notre être à une réalité, à une personne qui nous échappe de manière décisive. C'est pourquoi la situa­tion de la foi est une situation anormale, notre intelli­gence ne connaît pas son objet, ne peut pas l'assimiler. Et même si notre foi est une certitude, elle n'est ja­mais une évidence. Notre esprit souffre de ne pouvoir saisir ce à quoi il adhère de toutes ses forces, débou­che en quelque sorte sur le vide, sur un manque.

Et cette situation de violence qui nous est im­posée dans l'acte de foi que nous renouvelons ainsi sans cesse à tâtons, comme un chèque en blanc, est également la manière dont nous vivons la charité. Car notre charité ici-bas, cet amour de Dieu est un amour qui ne peut pas saisir Celui qu'il aime. Cette charité est vécue comme en creux. Et c'est pourquoi pour tous les chrétiens il y a au cœur de leur vie une atti­tude qui est de l'ordre de la chasteté, c'est-à-dire d'un amour qui se garde, qui se retient, qui attend pour plus tard l'épanouissement de ce qu'il est. Notre charité à l'égard de Dieu vit dans le manque permanent, per­pétuel. Car si nous aimons vraiment le Seigneur, si nous aimons vraiment le Christ, nous ne pouvons pas ne pas souffrir profondément de cette absence, de cette invisibilité, de cette impossibilité qu'il y a pour nous de le rejoindre, de le rencontrer face-à-face.

Et c'est encore la manière dont nous vivons notre prière. S'il arrive parfois, par grâce, que notre prière soit fervente, qu'elle soit illuminée de l'intérieur, la situation normale de notre prière, c'est d'être une prière de désert, une prière d'absence. Car il est vrai que Dieu est sans commune mesure avec no­tre situation de créature si limitée et si fragile. Tout ce que nous sommes, tout ce que nous vivons, ce que nous pensons, tout ce que nous avons intérieurement de plus précieux est incommensurablement inférieur à ce qu'est Dieu, sans commune mesure avec Lui. Il est tout à fait normal quand nous essayons de prier que nous ayons cette impression d'aridité, de creux, de vide, de difficulté. Cela n'a rien d'étonnant même si nous nous en lamentons souvent, et il est normal que nous en souffrions. Que ce soit donc au niveau de la prière, que ce soit au niveau de l'amour, que ce soit au niveau de la connaissance de foi, l'absence, cette ab­sence souffrante, pénible, cette absence qui est un manque, une privation est bien la situation dans la­quelle nous nous trouvons ici-bas.

Mais, vous le voyez tout de suite, dans la me­sure où l'absence est une privation, elle s'accompagne nécessairement d'une deuxième attitude complémen­taire qui est le désir Si une réalité dont nous avons besoin, si l'être que nous aimons est absent, si cette absence creuse en nous un vide, il y a à ce moment-là dans notre être un appel, un élan, un désir. Nous sommes, nous devons être, notre vie chrétienne ne peut être qu'une vie de désir. Et c'est pourquoi notre foi, notre charité, notre prière, notre vie dans toutes ses dimensions est comme traversée par un grand dynamisme qui nous pousse vers ce Dieu absent mais qui en quelque sorte nous attire à Lui, qui nous ap­pelle. Toute notre vie est un élan vers Celui que nous ne pouvons pas étreindre, mais que notre désir déjà appelle de toutes ses forces, que notre attente éperdue veut rejoindre malgré l'absence.

Et c'est ici que l'espérance apparaît comme caractéristique de notre vie chrétienne. Nous ne vi­vons pas seulement de la foi dans la nuit, nous ne vivons pas seulement d'une charité qui n'a pas encore atteint son régime normal de plénitude où le Bien-Aimé peut-être étreint, nous ne vivons pas seulement de foi et de charité comme en chemin, mais nous vi­vons aussi de l'espérance qui est précisément cette vertu qui donne à toute notre vie son élan, sa direc­tion, son orientation, son dynamisme, sa vitalité. Nous vivons entièrement soulevés par ce désir qui nous porte vers le Seigneur. Et ce désir, au milieu même de notre souffrance, crée une sorte de tension latente, devient tension vers, tension dont saint Augustin nous dit qu'elle est comme un poids qui nous attire vers le haut, comme une force qui nous attire vers l'avenir. Nous ne sommes pas des êtres du passé, nous ne sommes pas des êtres de mélancolie, de nostalgie, nous ne sommes pas même des êtres du présent, car ce présent est tout entier instable et comme en désé­quilibre vers autre chose que lui-même. Nous sommes des êtres de l'avenir.

Et c'est pourquoi au début de cette année li­turgique, c'est la fin de toute chose qui nous est pro­posée comme une sorte d'immense appel d'air, comme une attirance qui s'exerce sur nous et qui donne à tout ce que nous sommes, à tout ce que nous vivons une coloration spécifique. Nous sommes des êtres en mar­che, nous sommes des êtres en mouvement, en dépla­cement, des êtres qui n'ont pas leur plénitude en eux-mêmes. Nous sommes des êtres incomplets et qui aspirent de toutes leurs forces, de tout leur élan vers cette complétude encore non atteinte, mais qui en quelque sorte donne son sens à tout ce que nous sommes et à tout ce que nous vivons. C'est ici, au plus profond de notre désir que retentit ce cri que nous entendions tout à l'heure dans la première lecture, ce cri du prophète Isaïe : "Ah ! si Tu déchirais les cieux et si Tu descendais", ce cri qui jaillit du fond de l'amour d'Israël, qui jaillit du fond du cœur du pro­phète, ce cri qui est celui de notre désir le plus intime, le plus profond, le plus véhément : "Ah, si Tu déchi­rais les cieux et si Tu descendais !"

Mais notre attente ne s'achève pas dans ce cri. Ce cri n'est pas l'ultime parole de la Révélation. L'at­tente n'est pas seulement confrontation à une doulou­reuse absence de l'être aimé, elle n'est pas seulement cri d'appel. Il y a dans l'attente chrétienne un troi­sième élément qui est la certitude Oui, le Seigneur est descendu, le Seigneur descend, le Seigneur déchire les cieux, le Seigneur vient. Nous en avons la certi­tude. Et à ce moment-là notre espérance achève de se dessiner, elle n'est pas simplement un manque, elle n'est pas simplement un appel, elle est aussi une confiance. Nous vivons dans la confiance que le Sei­gneur vient. Ce n'est pas simplement : "ah si Tu pou­vais venir". Il vient, nous en sommes certains. Il ne cesse de venir, sa Venue est déjà commencée, elle est imminente, elle est plus qu'imminente, elle est déjà actuelle.

Ce n'est pas seulement nous qui sommes en mouvement vers Dieu, l'espérance n'est pas simple­ment un élan qui nous soulève vers un but, voici que le but lui-même fait le chemin vers nous. Voici que Celui que nous attendons, Celui qui nous manque, Celui dont nous avons besoin, Celui vers lequel se tend notre désir, Celui-là même est en marche à notre rencontre. Il est déjà venu et Il ne cesse de venir. Il vient maintenant et sa venue est certaine comme l'au­rore. Et sa venue ne peut pas nous tromper. Et voilà que notre espérance prend cette assurance, cette force, son dynamisme se déploie avec encore plus d'élan parce que nous savons que notre désir n'est pas vain, nous savons que notre désir ne débouche pas sur une illusion, que notre désir a déjà sa réponse, que cette réponse est déjà en marche, que cette parole de ré­ponse est déjà prononcée.

Et c'est pourquoi, à cause de cette certitude confiante, il y a dans notre espérance une note de douceur et de paix. Et je voudrais évoquer ici le vi­sage de Simone Weil (non pas le ministre, mais la philosophe), cette juive si proche du Christ qui a écrit un si beau livre précisément intitulé "Attente de Dieu" et qui définissait son attitude spirituelle par l'expres­sion grecque "en upomoné", qui désigne l'attente pa­tiente, forte et paisible et qui se traduit littéralement : "se tenir en dessous", "porter le poids de l'attente", "tenir bon dans la durée de l'attente".

Alors nous pourrions nous faire ici une ob­jection, c'est l'objection du renard au "Petit Prince" de saint Exupéry. Vous le savez, le petit prince était devenu l'ami du renard et avait rendez-vous avec lui. Or il est venu le deuxième jour à une heure différente du premier jour. Le renard le lui a reproché, il lui a dit : "quand on a rendez-vous avec quelqu'un qu'on aime, il ne faut pas venir au hasard, n'importe quand, il faut venir à la même heure, à l'heure prévue pour que celui qui attend puisse se préparer. Par exemple, si tu dois venir à quatre heures de l'après-midi, dès trois heures et demie j'habille mon cœur avec des vêtements de fête et à quatre heures moins le quart, je suis impatient et je suis déjà tout prêt ouvrir la porte pour te recevoir. Et à quatre heures moins cinq, tout mon cœur est rempli de cette joie déjà commençante, émerveillé parce que tu es là, parce que tu viens". Alors si le renard a raison, pourquoi le Seigneur nous dit-Il qu'Il viendra à l'heure que nous ne savons pas ? Pourquoi nous laisse-t-Il dans cette inconscience de l'heure de sa Venue ? Pourquoi nous empêche-t-Il en quelque sorte de préparer notre cœur, de l'habiller de ses vêtements de fête, d'être là dans l'impatience ?

En réalité je crois que ce serait mal interpréter ces paroles du Seigneur que de croire qu'Il nous laisse volontairement dans l'ignorance de l'heure de sa Ve­nue pour nous surprendre, nous prendre au dépourvu. En réalité si l'heure de la Venue du Christ ne nous est pas dite, c'est parce que cette heure, c'est maintenant, c'est parce que ce n'est pas à quatre heures de l'après-midi ou à cinq heures, c'est à toute heure que le Christ vient. Le Christ vient aujourd'hui, non pas plus tard, mais maintenant. Et c'est dès maintenant que nous devons percevoir sa venue. C'est dès maintenant que nous devons habiller notre cœur avec de vêtements de fête, c'est dès maintenant que nous devons être dans l'impatience. Et c'est pourquoi le premiers chrétiens étaient persuadés que le Christ allait venir d'un instant à l'autre, qu'Il viendrait aujourd'hui même, cette se­maine. Et ils avaient raison car le Christ vient vrai­ment. C'est simplement parce que nous sommes aveugles que nous ne le voyons pas venir, c'est sim­plement parce que notre cœur est enténébré que nous ne Lui mettons pas ses vêtements de fête. Les pre­miers chrétiens avaient inventé cet office des Vigiles qui, chaque semaine, dans la nuit du samedi au di­manche, était l'attente imminente de la venue du Sei­gneur parce qu'ils étaient certains qu'Il venait. Et s'ils célébraient cet office de l'attente, de la veille, (c'est cela le sens du mot vigile) c'est parce que le dimanche était le jour de la création du monde et c'était le jour de la Résurrection du Christ où était recréé le monde, et c'était aussi pour eux, et ils avaient raison, le jour du Retour du Christ où Il achèvera définitivement cette récréation du monde. Que chaque dimanche quand nous venons à la messe, que chaque dimanche si vous venez aux Vigiles le samedi soir, que chaque dimanche soit pour nous véritablement le moment où nous habillons notre cœur avec des vêtements de fête, le moment où notre impatience se fait de plus en plu aiguë parce que nous savons qu'Il vient. Effectivement le Christ vient déjà, Il vient par sa grâce, Il vient par son amour, Il vient par son eucha­ristie.

Et en même temps, cette venue creuse en nous le désir d'une venue plus grande qui se réalisera le dimanche suivant. Et de dimanche en dimanche se creuse notre désir et se creuse notre certitude et s'af­firme la venue du Christ. Il vient pour venir toujours davantage jusqu'au moment où Il viendra non seule­ment au jour le jour, mais Il viendra dans la plénitude de notre vie achevée par notre mort, jusqu'au moment où Il viendra non seulement dans la plénitude de notre mort individuelle, mai dans la plénitude de la mort de l'univers tout entier qui passera tout entier dans cette vie nouvelle, dans cette vie éternelle où nous pourrons voir de nos yeux, étreindre de nos mains, toucher Celui que nous aimons. Certes, cette attente du Christ, du retour du Christ, peut parfois nous sembler longue. Nous sommes parfois tentés de nous lasser d'attendre. Nous avons l'impression qu'Il n'en finit plus de venir et notre tension risque de s'émousser, nous risquons de nous assoupir. Mais ne perdons pas courage, ne nous laissons pas abuser par cette impression de longueur. Saint Augustin nous prévient : "Ce temps nous semble long parce que nous y sommes encore, parce que nous le parcourons pas à pas. Mais quand nous serons arrivés au terme, alors nous com­prendrons que n'était qu'un peu de temps".

Frères et sœurs, l'attente faite de manque, faite de désir, faite de certitude et de confiance voilà notre vie. Qu'aujourd'hui et demain plus qu'aujour­d'hui et dimanche prochain avec plus d'intensité qu'aujourd'hui et chaque jour de notre vie, nous ne cessions de vivre dans l'attente, dans une attente déjà plus profondément et qui nous appelle toujours plus intensément à une venue plus grande jusqu'à ce que cette venue en quelque sorte fasse éclater notre cœur, éclater notre vie, non pas pour mourir, mais pour vi­vre une vie plus grande, non pas pour que notre cœur se brise, mais pour qu'il aime davantage jusqu'à ce que la fête soit complète, parfaite et que nous soyons entièrement envahis par l'amour de Dieu.

 

 

AMEN

 

 
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