AU FIL DES HOMELIES

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EN ATTENDANT JÉSUS

Jr 33, 14-16 ; 1 Th 3, 12-4, 2 ; Lc 21, 25-28+34-35
Premier dimanche de l'avent – Année C (27 novembre 1994)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

J'ai l'impression qu'Il est encore en retard.

Frères et sœurs, est-ce que vous ne connaissez pas quelque chose de plus agaçant que les gens qui sont toujours en retard, qui vous font attendre et ainsi perdre votre temps ? J'imagine que, dans votre vie, cela vous est arrivé quelquefois d'attendre. Même en disant cela vous avez certainement tout de suite pensé à une personne, à votre épouse ou à votre époux qui prend tant de temps pour se préparer et que vous attendez toujours, voire même peut-être à un frère, "il est toujours en retard". Mais enfin qu'est-ce que sera notre attitude quand on se met à attendre et à voir que les gens sont en retard ?

Il aurait fallu penser aussi à quelqu'un d'autre, mais pour penser à quelqu'un d'autre, il faut le connaître ou l'attendre vraiment. On aurait pu penser au Christ. C'est Lui qui est en retard, je l'accuse de n'être pas encore venu, de n'être pas encore là, Il nous fait attendre. Mais, frères et sœurs, l'attendez-vous vraiment, le Christ ? C'est la question qu'aujourd'hui j'aimerais vous poser pour que nous puissions com­prendre qu'est-ce qui caractérise le mieux la vie chré­tienne. Il me semble que ce qui caractérise le mieux la vie chrétienne, c'est justement d'attendre, voire même de croire que le Christ est en retard. Et c'est l'évangile qui me suggère cela. Vous le savez nous lisons cha­que année à peu près les mêmes textes, pour le pre­mier dimanche de l'Avent, ce que l'on appelle des parallèles dans les évangile synoptiques : Matthieu, Marc et Luc. Matthieu et Marc s'attachent essentiel­lement à nous décrire tous les bouleversements de l'univers, le fracas des eaux, les étoiles qui tombent, les uns sont pris, les autres pas. Et à force de descrip­tions, on décrit l'horreur de ce jour où le Christ va venir.

Luc est un peu plus fin, il est très bref sur ce qui va se passer, ce qu'il nous décrit essentiellement c'est l'attitude des hommes face aux bouleversements, ce n'est pas tant qu'il y ait bouleversement, il y aura bouleversement, il y aura les grands fracas, ce qu'on appelle la conflagration finale, tout passant par le feu, tout disparaissant pour être renouvelé. Bref il faut peut-être ne pas trop extrapoler là-dessus : change­ments, bouleversements, ça, on en est sûr. Mais par contre ce à quoi saint Luc nous éveille, c'est sur notre réaction ce jour-là. Comment allons-nous réagir ? Et bien notre réaction dépendra de la manière dont nous vivons justement cette attente. Est-ce que, quand nous verrons tout cela, nous serons affolés ? Est-ce que, quand nous verrons tous ces bouleversements, les hommes c'est-à-dire nous-mêmes, pas les autres, nous, est-ce que nous mourrons de peur dans la crainte des malheurs arrivant sur le monde ? Est-ce que notre attitude sera par contre celle que continue à décrire saint Luc : "redressez-vous et relevez la tête, car votre délivrance est proche" ? Est-ce que notre attitude sera de se retrouver le cœur et la vie alourdis dans la débauche, l'ivrognerie et les soucis de la vie ? Ou bien est-ce que nous aurons l'impression, comme le dit saint Luc, que ce jour-là, c'est bien embêtant, arrive à l'improviste, on ne l'avait pas prévu ? Ou bien encore est-ce que notre attitude aura été de rester éveillé et de prier en tout temps ? Ou encore est-ce que nous serons prêts à être debout devant le Fils de l'Homme ?

Frères et sœurs, tout cela ne dépend que d'une seule chose, de la manière dont on attend le Seigneur. Vous le savez, il y a plusieurs manières d'attendre. Il y a ceux qui attendent pour prendre en flagrant délit Celui qui va arriver, comme Si l'on attendait au tour­nant quelqu'un pour lui tirer les oreilles en disant :"Il va voir ce qu'Il va voir de nous avoir fait subir de Lui, toute l'attente, tout le retard. On va Lui faire payer son retard, tout ce que ça nous a coûté d'investissement, de temps, voire d'argent pourquoi pas ?" Dans ce cas-là, notre attitude c'est vraiment de prendre sa revan­che, de garder au cœur une certaine rancune et de se dire que Dieu a si mal fait les choses, et bien il faudra qu'Il paie, qu'Il rende justice, qu'Il nous donne enfin ce que l'on a attendu. Mais tout cela n'est-il une at­tente de biens peut-être un peu trop matériels, à vue basse ? C'est "l'attente au tournant du Seigneur", comme d'ailleurs on attend certaines personnes, à qui l'on ne passera rien du prix de l'attente.

Ou bien l'attente peut être autre chose, une autre manière, on a l'habitude d'attendre, vous le sa­vez, un petit peu certaines personnes, mais sans que cela nous coûte ou très peu, pour exemple quand on va voir un médecin ou un dentiste, d'ailleurs certains on n'est pas pressé de les voir. Et alors là c'est "l'at­tente magazine", c'est-à-dire qu'on est dans la salle d'attente, on ne sait pas trop quoi faire, on regarde un peu ses voisins, mais très peu, on ne leur dit jamais bonjour si possible parce qu'on n'a rien à voir avec eux. Et l'on feuillette ces magazines usagés, les uns après les autres, tellement vieux qu'on ne regarde même plus les images. C'est uniquement pour passer le temps. Est-ce que notre attente chrétienne ne serait pas un peu à l'image de ces salles d'attente chez le médecin ou le dentiste ? En attendant que le temps passe, on feuillette un peu n'importe quoi. Et notre vie, comme les pages de ces magazines, sans couleur, malodorants, souvent sales d'ailleurs, passe et repasse sans que rien ne change. Et quand le docteur arrive, vite on dépose tout, on est un peu pressé, on est pris de court, on prend son sac, on y va et puis bon. C'est aussi une manière possible d'attendre le Seigneur. L'attendre de cette façon-là comme si nous étions sur cette terre dans une sorte de salle d'attente où l'on fait le mieux possible en occupant son temps et si possible si on est chrétien en ne tombant pas dans l'ivrognerie, la débauche et les soûleries. Mais que cette attente magazine est fade !

La troisième attente qui est peut-être plus fi­naude, c'est qu'on a tellement attendu qu'on ne sait même plus ce qu'on attend. C'est "l'attente oubliée". On a oublié qui on attendait. Et alors en oubliant qui l'on attend, on finit par se dire : "on n'attend plus rien" et donc on désespère de quoi que ce soit ou en tout cas on n'a aucune espérance. Ou bien si on en a une, on la transforme en quelque chose, en une réalité de type idéologique qui va essayer tout de suite d'amélio­rer le monde, de faire que les choses marchent un peu mieux mais sans donner de dimension autre, exté­rieure. Ce peut-être à la fois le banal quotidien et en même temps l'activisme c'est-à-dire on n'est pas sans rien faire, on essaie de faire les choses bien, mais rien n'arrive ou bien on se lance vers des idéaux : la jus­tice, la droiture, la vertu. Mais s'il manque une attente transcendante qui rende signifiante ce que l'on fait, on devient vite un peu sec, un peu ratatiné et à force d'être seulement l'actif rempli de vertu, le travailleur pour la justice. On finit par n'être plus que le révéla­teur d'un monde désenchanté. Est-ce que notre attente chrétienne, c'est cela ?

Frères et sœurs, si nous nous situons dans une de ces attentes, je crois que nous faisons fausse route. Nous disons que le temps de l'Avent est le temps de l'attente. Alors nous attendons. Bien ? Nous atten­dons! Alors est-Il en retard ? Va-t-Il arriver ? Com­ment allons-nous faire ou être pendant cette attente ? Il me semble qu'il n'y a qu'une attitude valable. C'est aimer. Vous allez me dire :"c'est tout simple, on le savait déjà". Et oui, mais c'est aimer dans l'attente. Ou c'est attendre Celui que l'on aime. Et là ça change toutes les perspectives. Certes on pourrait aussi atten­dre son médecin parce qu'on l'aime. Et bien vous ver­riez, ça change tout à fait l'attitude de l'attente. Et bien c'est exactement la même chose pour le Seigneur. Si on l'aime, on est tendu vers ..., on est attentif au moindre signe qui va nous faire remarquer ou pres­sentir sa Venue. Il faut être si tendu, c'est ce que veut dire le mot "attente"vers la venue du Seigneur que tout ce que nous Lui offrons, c'est justement la fine pointe de ce que nous sommes dans l'attente qui est une sorte d'interruption peut-être du temps où l'attente n'a plus de temps et où cette attente devient simple­ment la possibilité pour nous d'être entièrement à l'Autre, même s'Il n'est pas là, même si nous ne Le voyons pas, c'est ce que dira l'apôtre : "nous aimons Celui que nous n'avons pas vu, nous attendons et si notre attente est chrétienne, c'est parce que nous L'aimons". Il y a, je crois, cette attitude importante de nous dire que, si nous ne sommes pas tendus vers, notre attitude et notre attente est plus une attitude de crainte ou de peur. On ne s'est pas préparé pour se dire :"mon Dieu, si Il revient, nous nous attendons au pire, alors préparons-nous". Ce n'est pas l'attente chrétienne. L'attente chrétienne, c'est d'être si focali­sés par Celui qui vient que nous ne serons plus surpris par sa venue. Nous n'aurons pas peur de sa venue, nous n'aurons d'autant pas plus peur que c'est la seule chose que nous espérons. Quand Il arrivera, nous re­dresserons la tête et nous saurons que notre rédemp­tion est proche. Quand Il arrivera nous serons debout, heureux qu'Il soit là.

Frères et sœurs, si vous avez attendu quel­qu'un longtemps parce que vous l'aimez et si votre attente est de l'ordre de l'amour, alors vous êtes prêts à accueillir le moindre regard, le moindre sourire qui pourra ouvrir la communication ou la communion qui s'établit après l'attente, parce que l'attente nous aide tellement à sortir de nous-mêmes pour nous ouvrir à l'Autre que nous Lui laissons toute la possibilité et la capacité d'être imprévisible, de pouvoir créer quelque chose de neuf. Aimer, finalement c'est attendre, me semble-t-il. Et c'est attendre de Celui que l'on aime quelque chose d'indéfinissable, d'imperceptible C'est donner à Celui que l'on attend la possibilité et le moyen de vous aimer, d'être vraiment à vous quand Il arrivera, d'être véritablement ouvert à tout ce qu'Il sera capable de dire, à tout ce qu'Il sera capable de vous faire vivre. Si nous Lui reprochons quelque chose, c'est foutu. Si nous n'avons pas attendu, Il repartira. Ou bien Il comblera notre attente à la mesure de ce qu'on aura attendu. Si nous l'avons attendu dans la crainte, nous aurons un jugement. Si nous l'avons attendu dans la peur, nous aurons sim­plement le salaire de cette peur. Mais si nous l'avons attendu parce que nous l'aimons, alors Il nous donnera son amour. C'est pourquoi toutes les images de l'Apo­calypse : le fracas, le bouleversement, le jugement, le châtiment, tout cela est vrai. Mais ce qui est encore plus vrai, c'est qu'Il vient et qu'Il vient non pour condamner le monde mais pour le sauver. Si nous n'attendions pas ainsi le Christ, nous frapperions de stérilité l'œuvre de Rédemption, comme nous sommes capables de frapper de stérilité l'être de qui nous n'at­tendons plus rien.

Vous avez remarqué qu'il n'y a rien de pire, pour quelqu'un, que de n'être pas attendu ou pour celui qui doit venir de n'attendre rien de lui. C'est ce qui tue et qui empoisonne la vie de tout le monde, c'est de ne plus rien attendre de l'autre. Si nous n'at­tendons plus rien de Jésus, si nous n'attendons plus rien dans notre foi, si nous n'attendons plus rien dans notre vie, nous allons nous attendre simplement à être condamnés à l'enfer, l'enfer étant justement de ne plus désirer, de ne plus attendre Celui qui est venu.

Si nous laissons ainsi la possibilité à Dieu de créer et d'inventer dans notre attente, cela nous per­mettra à nous de comprendre combien nous avons besoin d'être comblés et que c'est cela que le Seigneur vient réaliser. Mais plus encore nous attendons, mais pas d'une manière vaine, car nous attendons Celui qui est déjà venu. Vous savez, le temps de l'Avent nous situe entre deux avènements. Le premier avènement, c'est la naissance de Jésus, celle que le temps liturgi­que nous prépare à célébrer. Mais le deuxième avè­nement, c'est son retour dans la gloire, c'est sa Parou­sie et c'est ce que nous célébrons ce premier diman­che. Et nous célébrons ce que le Seigneur nous a déjà donné, ce qu'Il nous a déjà offert sa Rédemption et nous attendons vraiment Celui que l'on aime car on ne peut vraiment aimer que Celui que l'on a déjà connu, que Celui déjà dont on a perçu la relation, le lien et l'affection.

Et l'attente marque tout simplement cette pos­sibilité de grandir dans l'amour, cette possibilité de s'ouvrir à l'Autre, cette capacité d'attendre tout de Lui, de Lui laisser l'imprévisible, de Lui laisser la possibi­lité de créer en nous un être nouveau, un monde nou­veau, des cieux nouveaux. Finalement, c'est laisser la possibilité à l'Autre si on l'attend, de nous boulever­ser.

 

 

AMEN

 

 
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