AU FIL DES HOMELIES

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ÉNARQUE OU CINÉASTE ?

Is 2, 1-5 ; Rm 13, 11-14 ; Mt 24 , 37-44
Premier dimanche de l'avent – Année A (3 décembre 1995)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"On mangeait, on buvait, et les gens ne se dou­tèrent de rien lorsque Noé monta dans l'ar­che".

Frères et sœurs, notre société contemporaine est vraiment étonnante. En même temps, elle com­prend merveilleusement bien cet évangile et en même temps elle ne le comprend pas. Chacun de nous est fasciné par cet évangile : "qui sera pris ? qui sera laissé ?" et en même temps, nous ne comprenons pas pourquoi les uns sont pris et les autres laissés. C'est sans doute parce que notre société contemporaine est extrêmement curieuse et qu'elle est comme divisée entre deux catégories d'hommes : ce que je vais dire n'est pas très scientifique, mais j'espère que c'est sug­gestif : il y a "ceux qui aiment le cinéma" et il y a "ceux qui aiment l'économie".

"Ceux qui aiment le cinéma" : je voudrais ci­ter quelques lignes de quelqu'un dont vous avez sû­rement vu certains films, Wim Wenders, un metteur en scène allemand. Dans le texte que je vais citer, il explique pourquoi il aime faire, raconter, écrire des histoires au cinéma, ce qui est toujours assez drôle et étrange : "Mes histoires commencent toujours par des lieux, des villes, des paysages ou des routes. Pour moi, une carte géographique est tout de suite un scé­nario. Par exemple, quand je regarde une ville, je commence à me demander ce qui pourrait bien y ar­river, il en est de même pour un édifice, comme ici, dans ma chambre d'hôtel de Livourne : je regarde par la fenêtre, il pleut à verse et une voiture s'arrête de­vant l'hôtel. Quelqu'un en sort et regarde autour de lui. Puis cette personne s'éloigne dans la rue, sans parapluie bien qu'il continue de pleuvoir dru. Une histoire commence aussitôt dans ma tête, car je vou­drais savoir où va cette silhouette et à quoi ressemble la rue dans laquelle elle s'engage maintenant. Bien sûr, les histoires peuvent aussi commencer différem­ment. Récemment il m'est arrivé la chose suivante : je suis assis seul dans l'entrée d'un hôtel et j'attends quelqu'un qui va venir me chercher, mais je ne sais pas qui. Entre une femme, qui cherche aussi quel­qu'un qu'elle ne connaît pas. Elle se dirige vers moi de demande : "Êtes-vous monsieur Untel ?" et j'ai failli répondre oui ! Parce que j'étais tout bonnement fasciné à l'idée de vivre le début d'une histoire ou d'un film. Une histoire peut donc commencer par un moment dramatique, mais le plus souvent les histoires me viennent à l'esprit dans des moments non pas dramatiques, mais plutôt contemplatifs, quand je vois des paysages, des maisons, des rues et des images" (Wim WENDERS, La logique des images, Paris, L'Arche, 1992, pp.86-87).

Il y a donc des gens qui aiment les histoires, les bonnes histoires, les histoires dans lesquelles le moindre détail du paysage devient l'occasion de rêver, d'imaginer. Il y a des gens qui, en voyant la tête de quelqu'un d'autre, imaginent tout de suite ce qui pour­rait être leur histoire, soit leur histoire passée, soit leur histoire à venir. Et à ce moment-là ils saisissent la réalité des êtres, des choses, des paysages comme une histoire. Et c'est pour cette raison qu'il y a des pein­tres, des cinéastes et c'est pour cette raison également que le cinéma et l'opéra sont des arts majeurs : ce sont des arts de l'histoire, de l'histoire imaginaire c'est vrai, mais de l'histoire. Et, si mes souvenirs sont exacts, je crois que Georges Duby a dit lui-même qu'écrire des travaux d'histoire était comparable au fait d'écrire des romans. Et c'est peut-être vrai aussi. Autrement dit, notre monde est affamé d'histoires, et nous avons tous besoin d'histoires, et nous sommes un peu tous comme Wim Wenders : il y a un peu un metteur en scène qui sommeille dans le cœur de chacun d'entre nous.

Mais en même temps, il y a un autre homme en nous, c'est l'énarque, figure symbolique de "ceux qui aiment l'économie" : chacun d'entre nous, hélas ! a fait l'ENA, l'école nationale d'administration. Et je voudrais vous citer les réflexions d'une dame qui a fait l'ENA et qui s'est permis de livrer ses réflexions sur cette institution. Je ne permettrais pas de pronon­cer un tel jugement en mon nom propre, mais c'est elle qui le dit et, apparemment, elle sait fort bien de quoi elle parle.

Elle dit qu'au fond nous sommes dans une so­ciété où tout est devenu économique, et que même la politique a comme disparu, fondue, dissoute dans l'économie. Voici donc ce qu'elle écrit : "La dépoliti­sation des citoyens, mais aussi des hommes politi­ques, est inévitable depuis qu'il est préférable d'avoir fait une grande école technique spécialisée dans le traitement des problèmes de régulation (Polytechni­que, l'ENA ou d'autres) pour devenir un homme poli­tique. L'Ecole nationale d'administration est devenue l'école où s'enseignent les mécanismes de régulation de la société, où l'on apprend, comme le voulait Saint-Simon, à administrer les hommes comme les choses, où l'on se pénètre de l'idée qu'il n'existe que des problèmes techniques et jamais des problèmes portant sur les fins. A l'ENA, on apprend le secret de la régulation. Aujourd'hui, être un homme politique, c'est soit être passé maître dans l'art de la régulation, soit être capable d'être à l'écoute d'une technocratie spécialisée dans les questions économiques" (Domi­nique MEDA, Le travail, une valeur en voie de dispa­rition, Paris, Aubier, 1995, p. 248).

D'une certaine manière, à travers ces deux portraits, c'est toutes les contradictions internes de nos sociétés modernes qui sont évoquées : un goût effréné de l'imaginaire, de l'histoire, du romanesque, de la poésie du temps et de nos existences personnelles et, en même temps, la régulation, l'assurance, la normali­sation et la rationalisation de notre existence : on fait grève pour être sûr de sa retraite et surtout pour qu'elle soit meilleure que celle des autres. Et donc, on veut à la fois être sûr de tout et vivre de sorte que tout soit une histoire merveilleuse, on voudrait vivre comme dans les contes de fées, Blanche-Neige, Cen­drillon, et en même temps la vie pré-conditionnée sur logiciel d'informatique qui permet d'avoir toutes les garanties sur l'avenir.

Nous sommes profondément contradictoires, nous voulons que tout soit nouveau tous les jours, c'est pourquoi nous ouvrons la télévision ou la radio, pour avoir ce qu'on appelle des "nouvelles" qui sont généralement d'une banalité étonnante. Et puis en même temps, on veut que tout soit normal, que tout corresponde exactement à ce qui est prévisible, un peu comme le frère Jean-François nous parlait l'autre jour de l'homme neuronal. Nous sommes par tout un côté de nous-mêmes des sociétés neuronales, de temps en temps, il faut faire une petite piqûre à la société pour lui redonner du dynamisme, du moral, au contraire de temps en temps il faut lui donner des tranquillisants pour éviter qu'elle ne s'excite. En ré­alité on traite la société à la chimie. Il faut savoir do­ser le cocktail qui convient. Et pendant ce temps-là on espère que les gens rêvent.

Or, quand on a compris cela, on comprend mieux la parole de Jésus. Bien sûr, Jésus n'est ni du côté du cinéma, ni du côté de l'ENA. De l'ENA, ce n'est pas la peine de le démontrer puisqu'il a eu lui-même des démêlés fatidiques avec un pitoyable énar­que de ce temps-là, un certain Ponce Pilate qui n'avait pas très bien réussi d'ailleurs. Donc Jésus, qui invitait ses disciples à vivre sur le modèles des oiseaux du ciel ou des lys des champs, n'était pas du côté de "ceux qui aiment l'économie". On serait peut-être plus étonné d'apprendre qu'Il n'est pas davantage du côté des cinéastes et des poètes. Pourtant, ce serait plus sympathique. Mais précisément Il n'est pas exacte­ment du côté du cinéma et des poètes. Il est du côté de Dieu qui, Lui, voit l'histoire encore autrement, mais précisément, ni comme l'un ni comme l'autre. Dieu ne voit pas l'histoire à la façon des énarques, car Dieu, contrairement à toutes les représentations que se font 95% de nos contemporains et j'y inclus nombre de chrétiens, Dieu n'est pas un programmateur de l'his­toire. Dieu n'a qu'une envie, c'est que l'histoire soit un surgissement de véritable nouveauté tous les jours.

Et si nous fêtons l'Avent, c'est-à-dire l'avène­ment, c'est parce que nous voulons fêter Dieu qui n'est pas un programmateur de l'histoire et de la vie des sociétés. Nous voulons fêter l'avènement d'un Dieu qui veut faire de nos vies un surgissement inattendu de nouveauté, merveilleux comme une histoire de film, même si à certains moments ça passe par des déluges comme au temps de Noé, et même si à cer­tains moments nous sommes absolument incapables de saisir le sens de notre histoire, à force de manger et de boire, de comprendre comment Dieu est en train de nous préparer quelque chose de merveilleux. Et donc l'histoire des chrétiens, l'histoire de Dieu avec les hommes, l'histoire de Dieu avec sa Création, mais c'est précisément un jaillissement permanent, c'est quelque chose de nouveau tous les jours que d'exister, même si à certains moments on trouve cela lourd et ennuyeux.

Mais il faut préciser immédiatement que Dieu n'est pas un cinéaste, et Jésus non plus.

Pourquoi ? parce que précisément, comme Wenders le raconte, chez les hommes, c'est dans l'imaginaire que se créent les histoires, c'est parce que le cinéaste a une caméra qu'il est capable de fabriquer une histoire à partir du fait qu'il aurait répondu " oui " à la dame qui, dans le hall de l'hôtel lui demandait s'il était Monsieur Untel, alors qu'il n'était pas le mon­sieur qu'elle cherchait. Et nous-mêmes donc, quand nous sommes des rêveurs de belles histoires, c'est notre imagination, c'est notre pouvoir de l'irréel qui fonctionne. Les poètes, les peintres, les musiciens, tous nous fabriquent d'une certaine manière de l'irréel et heureusement que les vraies pommes ne ressem­blent pas aux pommes que peignait Cézanne parce que les pommes de Cézanne sur un tableau n'ont pas de goût, elles sont un monde purement imaginaire de couleur et d'harmonie, c'est un cadre de tableau. Et c'est comme cela pour toute création artistique. Nous vivons dans une sorte d'irréalité et de rêverie perma­nentes, nous créons de l'irréel pour faire du nouveau.

Mais Dieu précisément, Lui, n'est pas un créateur d'histoire dans ce sens-là. Quand Il fait du nouveau, c'est de la vraie nouveauté. Il n'est pas obligé de se faire du cinéma, ni de passer par la ca­méra. Dieu, quand Il est avec nous, a suffisamment de complications et de difficultés. Il faut que, tous les jours, Il récupère la situation, non pas sur le mode imaginaire, mais sur le mode réel. Et c'est bien ce que veulent dire les chrétiens et c'est bien ce que voulait dire Jésus au moment où Il parlait de tous ces gens qui mangeaient et buvaient, qui vivaient comme des gens qui pratiquent la normalisation et la répartition des richesses, en se faisant leur petite société neuro­nale, régulée, normalisée, avec des technocrates et des planificateurs. C'est à ce moment-là précisément qu'est arrivé le déluge.

Alors évidemment, on peut considérer que c'est une mauvaise plaisanterie de la part de Dieu, mais en réalité, l'action de Dieu sur l'histoire du monde n'est pas régulable. Dieu, c'est le non-régula­ble, c'est l'inouï, l'inattendu et l'inespéré. C'est pour ça que nous sommes tous un peu "anormaux" si nous nous trouvons dans cette église aujourd'hui. En réalité la foi a toujours quelque chose d'anormal, car elle attend de l'inattendu, elle attend de l'inouï, mais pas de l'inouï imaginaire. Elle attend de l'inouï absolu­ment vrai, absolument réel. Et il n'y a pas d'inouï plus réel que la Venue de Dieu.

Pour terminer, quelques mots sur Eugène de Mazenod. Cet enfant de bonne famille, cours Mira­beau, vous savez qu'à ce moment-là le cours Mira­beau était une cour privée, petit milieu, cocon familial assez étanche et protecteur. Arrive l'inouï : la Révolu­tion française, les parents obligés de partir. Pire en­core, arrive Napoléon : ils sont en Italie, il faut qu'ils s'enfuient jusqu'au sud de Naples, parce que Napoléon les poursuit. L'inouï du départ, de l'errance, ces gens qui étaient de bonne famille et qui sont obligés d'aller se perdre dans un pays qui n'est pas le leur, dans la perspective apocalyptique de l'effondrement d'une société. Puis il revient ici et il retrouve la France à la Restauration, une France qui n'a qu'une envie : c'est de se re-réguler, de se renormaliser et Dieu sait qu'on y a réussi à l'époque, probablement de la façon la plus bête qu'il était possible d'imaginer.

Et Eugène de Mazenod comprend que le mystère de Dieu, ce n'est pas de glisser dans le conformisme de tous ces gens peureux qui veulent rebâtir une société de béton encore infiniment plus dure et surtout plus étroite d'esprit que celle qu'il avait connue auparavant : les nostalgies sont toujours meurtrières. Eugène de Mazenod va prêcher dans les églises d'Aix et il dit qu'il faut aimer ses frères et qu'il faut respecter les plus pauvres. Et de plus en plus, il sent que ce monde du dix-neuvième siècle est tra­vaillé par l'incroyance et qu'il faut faire de la mission. Et il commence par la mission, ici, à Aix. Je ne sais pas s'il a réussi. Toujours est-il que, ailleurs, il a en­voyé des frères partout ailleurs dans le monde. Eh bien c'est là sa sainteté. La sainteté, c'est l'inouï de Dieu qui surgit comme du réel, non pas comme un cinéma qu'on se raconte dans la tête, non pas comme une sorte d'idéal qu'on se trace, mais aujourd'hui, là, ce que je vis, c'est le début de l'inouï de Dieu dans ma vie. Voilà le problème, voilà la Venue de Dieu, voilà le Royaume de Dieu.

 

 

AMEN

 

 
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