AU FIL DES HOMELIES

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LA VENUE DU CHRIST AU CŒUR DE NOTRE VIE

Is 63, 16-17b+19b et 64, 2b-7 ; 1 Co 1, 3-9 ; Mc 13, 33-37
Premier dimanche de l'avent – Année B (1er décembre 1996)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Nous voilà donc au début d'un nouvel Avent, d'une nouvelle année liturgique et en même temps nous commençons en quelque sorte aujourd'hui les trois années qui nous séparent du changement de millénaire. Ces trois années dont le pape Jean Paul II nous a demandé de faire un jubilé, une préparation à l'an 2000. Au cœur de ce qu'il nous propose, je retiens surtout qu'il nous a demandé d'en faire comme un grand Avent. Nous sommes donc au début du premier Avent de ces trois années d'Avent. Et nous sommes invités à cette attente, à cette tension, à cet élan de tout nous-mêmes vers cette échéance.

Non point que nous devions imaginer de fa­çon un peu trop anecdotique que l'an 2000 doive amener la fin du monde. Je ne crois pas particulière­ment aux prophéties de Nostradamus ou d'autres, je ne crois pas que le roi de France reviendra de Jérusa­lem en débarquant par la Bretagne. Je ne crois pas spécialement qu'il se passera quelque chose d'extraor­dinaire le jour de Noël, juste avant l'an 2000 ou le jour de l'an 2000. Je pense que ce jour-là ressemblera étrangement à la veille ou au lendemain.

Non pas que je minimise le caractère histori­que du retour du Christ : je crois bien qu'un jour vien­dra où le Seigneur transfigurera notre monde, notre histoire et notre vie, où Il les fera passer par une sorte de mort et de résurrection. Seulement, l'évangile est formel, nous ne savons ni le jour ni l'heure. Nous ne savons pas à quel moment cela se passera et toutes les supputations sont donc parfaitement inutiles. Par contre ce qui est important, c'est de mettre de manière permanente, durable, nos cœurs en état de veille et en particulier de donner une intensité particulière à cette attente en ce moment qui, symboliquement du moins, représente un tournant dans l'histoire, même si nous savons que, probablement, on a commis une erreur dans le décompte des années et que Jésus est sans doute né en l'an quatre ou six avant Jésus-Christ.

Si le pape nous invite à célébrer plus particu­lièrement ces trois années qui nous introduisent à l'an 2000, c'est parce que cette attitude de tension, de dé­sir, d'ouverture du cœur, d'élan de tout notre être, de toute notre personne, de toutes nos communautés et de toute l'Église, vers le Seigneur qui vient, sont des attitudes fondamentales, nécessaires, essentielles et qu'il n'y a pas de vie chrétienne en dehors de ce désir et de cette attente.

Le Seigneur viendra. Le Seigneur vient ! Le Seigneur est en train de venir.

Car, s'il est vrai qu'il y aura un jour qui sera le Jour du Seigneur, comme nous l'ont annoncé les pro­phètes, comme nous l'a annoncé Jean-Baptiste, comme nous l'a annoncé Jésus Lui-même dans le dis­cours eschatologique dont nous venons de lire un extrait, s'il est vrai qu'il y aura un Jour du Seigneur, il est non moins vrai que ce jour est déjà commencé. Le retour du Christ est une venue du Christ. Et cette ve­nue du Christ est une venue permanente, impercepti­ble, nous dit Jésus. "La venue du Royaume de Dieu ne se laisse pas observer", dit le Seigneur. On ne pourra pas dire : "Voici Il est ici, Il est là, regardez Il vient ici". Non seulement parce que ce sera comme un éclair qui traverse le ciel de l'Orient à l'Occident, mais encore parce que cette venue se fait en secret, d'une manière tellement profonde, tellement intérieure que cette manière n'est pas grandiloquente, grandiose, elle n'est pas d'abord visible, elle est réelle avant même de se manifester. Et dans un passage de l'évangile de saint Luc qui correspond et éclaire le passage de saint Marc que nous lisions tout à l'heure, Jésus va jusqu'à dire : "Voici que le Royaume des Cieux est au milieu de vous, il est en vous". (Luc 17,21)

Le Royaume de Dieu, ce n'est pas simplement un événement extérieur qui bouleversera l'univers, le cosmos. Le Royaume de Dieu, ce n'est pas seulement un événement futur, à venir, le Royaume de Dieu, il est déjà là, il est en train de germer, de naître comme un enfantement dans ce monde, comme un enfante­ment au cœur de chacun de nous. C'est cela à quoi je voudrais vous inviter à réfléchir quelques instants et je crois là correspondre à l'intention du pape en nous demandant de faire de ces trois années un Avent.

Le Royaume de Dieu est au milieu de nous, il est en nous. Le Royaume de Dieu, c'est cette crois­sance imperceptible, secrète, mystérieuse, mais réelle, cette croissance de la présence de Dieu au cœur de chacune de nos vies. Voilà ce qui est premier et fon­damental. Nous ne sommes pas simplement des gens qui attendent qu'un jour il se passe quelque chose et que nous soyons surpris, bouleversés ou transformés. Nous sommes, nous chrétiens, des hommes et des femmes qui regardent, qui contemplent une naissance au plus secret d'eux-mêmes, qui harmonisent leur vie à cette naissance, à cet enfantement, à cet engendre­ment. Le Royaume de Dieu s'engendre en nous, comme une femme qui porte une vie nouvelle en son cœur, en son sein, de la même manière chacun de nous et tous ensemble, l'Église, nous portons en nous, comme un enfant, ce Royaume de Dieu qui est en train de naître. Le Royaume de Dieu ne sera pas autre chose que ce que nous l'aurons laissé devenir en nous. Il faut qu'il grandisse, que le Royaume de Dieu gran­disse c'est-à-dire que le Christ grandisse. Car en défi­nitive qu'est-ce que le Royaume de Dieu, sinon le Christ Lui-même en tant qu'Il vient nous prendre en Lui, nous faire demeurer en Lui et demeurer Lui-même en nous, le Christ nous transformant en mem­bres de sa propre chair, le Christ irriguant nos corps et nos âmes par la sève, par le sang de sa propre vie. Il est la vigne, nous sommes les sarments. Il est la Tête, nous sommes le corps. Le Royaume de Dieu, c'est Jésus naissant, grandissant, prenant peu à peu toute la place au fond de nous-mêmes.

Cela suppose une véritable conversion qui n'est pas d'abord d'ordre moral. Bien sûr il y a une conversion d'ordre moral et saint Paul nous en parle sans cesse, mais elle est conséquence, elle est le ré­sultat, un des résultats de quelque chose de beaucoup plus fondamental qui est la conversion ontologique, réelle, existentielle, de notre vie en la vie du Christ. L'Esprit de Jésus est à l'œuvre au fond de nous-mêmes pour changer les structures de notre pensée, de notre liberté, de notre volonté, de notre sensibilité, de notre corporéité, pour changer les structures de tout ce que nous sommes afin qu'elles deviennent participantes de la vie même du Christ, que "ce ne soit plus moi qui vive, mais le Christ qui vive en moi" (Galates 2, 20). Oh, cela n'est pas ésotérique, je ne suis pas en train de prononcer des paroles mystérieuses et incompréhensibles. Qu'est-ce que cela veut dire que le Christ vive en moi ? Cela veut dire que je vais peu à peu laisser l'amour, l'amour de Dieu, l'amour qui est Dieu, l'amour que l'Esprit répand dans nos cœurs, l'amour qui est le Christ crucifié sur la croix par amour, que je laisse cet amour peu à peu prendre de la place en moi, qu'au lieu de cette vie que je gère à ma manière, que je fonde et structure selon un certain nombre de projets qui sont les miens, cette vie que je me fabrique et que je réalise, envers et contre tout, quitte à quelquefois sacrifier tel ou tel idéal ou à piétiner tel ou tel voisin, au lieu de ce projet de vie que j'ai fait tellement mien que je veux le réaliser malgré toutes les difficultés et malgré tout le tort que cela peut me faire ou faire aux autres, je vais laisser ma vie être ce que Dieu veut qu'elle soit, c'est-à-dire une vie que je donne comme Il m'a donné la sienne, comme Il donne la sienne pour nous tous. Cela veut dire que je vais faire de ma vie ce geste d'offrande, d'acceptation, ce geste d'ouverture à ce que je ne sais pas bien, à ce que je n'ai pas précisément conçu tout seul, mais que je laisse m'envahir peu à peu comme une bonne nouvelle, comme un évangile, comme une transformation de tout ce que je suis et de tout ce que je voudrais être. Et ce sera infiniment plus beau, infiniment plus grand, infiniment plus heureux que tout ce que j'aurais pu imaginer.

Il faut donc que nous laissions peu à peu le Christ prendre sa place en nous, que le Royaume de Dieu, c'est-à-dire Jésus déjà là, rende sa présence de plus en plus intense pour que peu à peu elle devienne visible à travers la transparence de notre propre vie, de nos actes, que petit à petit cette présence envahis­sante devienne rayonnante, qu'elle puisse non seule­ment me changer, mais changer mes frères, changer le monde, car ce n'est pas moi tout seul qui deviendrai le Royaume de Dieu, même s'il est à l'intérieur de moi. Le projet de Dieu, c'est que le Royaume de Dieu, ce soit chacun d'entre nous et nous tous ensemble et l'humanité tout entière et l'univers avec l'humanité. Le Royaume de Dieu justement, au-dedans de nous, n'est-il pas contagieux ? Il se répand, il va de proche en proche comme le feu dans le chaume qui envahit tout le champ, toute la forêt.

Dieu naît en nous. Et symboliquement ce changement de millénaire qui, en définitive, quoi qu'il en soit, ne se produit pas très souvent, est un signe, un rappel de cette venue nouvelle. Nous allons vivre quelque chose qu'on n'a pas vécu depuis longtemps et que nous ne revivrons plus. Ce changement de millé­naire est donc un symbole, une manifestation de cette transformation infiniment plus profonde, infiniment plus essentielle, qui doit se passer et qui se passera à l'intérieur de chacune de nos vies et à l'intérieur du monde.

Alors, frères, ne soyons pas absents au mo­ment où cela se passe, ne soyons pas ailleurs, dis­traits, ne soyons pas simplement préoccupés de nos petits soucis quotidiens qui effectivement en l'an 2000 seront semblables à ce qu'ils sont en 1999 et aussi en 2001. Seulement ces petits soucis quotidiens, ils sont très importants et ils sont très envahissants. Et il faut aussi savoir non pas s'en défendre, mais les remettre à leur place et donc les dépasser afin que, comme on le dit, l'urgence ne soit pas toujours en train de tuer les choses vraiment importantes. A force de régler les urgences, on finit par se retrouver à la fin de sa vie sans avoir jamais abordé ce qui était l'essentiel. Eh bien ! nous sommes invités à l'essentiel. Nous som­mes invités par ce temps de l'Avent à nous tourner vers ce qui est fondamental, vers ce qui est le sens profond de notre vie et de la vie du monde. Ne lais­sons pas passer cette occasion. Rentrons en nous-mê­mes pour y découvrir le Christ en train de naître, le Christ en train de prendre vie, de nous transformer, le Christ en train de faire de nous d'autres christs, de faire de nous les membres de son corps, et les sar­ments de la Vigne.

 

AMEN


 

 

 
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